Spinoza, « ennemi » des juifs ?

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                                        Spinoza, « ennemi » des juifs ?

Article paru dans "Le Point"


Les relations ont toujours été compliquées entre Spinoza et la communauté juive : traître pour les uns, sauveur pour les autres. C'est ainsi que dans les années 50 le président israélien Ben Gourion, qui voulait faire de Spinoza un héros laïque, mène campagne pour que soit levé le herem de 1656. Sans succès. Où en est le débat chez les philosophes de confession juive ? Réponse de Pierre Bouretz, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, spécialiste de la pensée juive contemporaine.

« Spinoza et les juifs » ? « Spinoza et le judaïsme » ? Deux questions qui se recoupent sans se superposer et que le témoignage de trois philosophes majeurs du XXe siècle permet d'éclairer. Le philosophe allemand Hermann Cohen (1842-1918), héraut du rationalisme kantien, écrivait ainsi en 1915 : « Ce grand ennemi qui est issu de nous témoigne pour nous malgré lui de la meilleure façon qui soit possible. » Paradoxe ? D'un côté, Cohen justifie à deux siècles de distance le herem d'Amsterdam, mais il ne peut nier pourtant la contribution du philosophe à l'« histoire de la civilisation », et le fait que, en tant que défenseur d'une politique républicaine et auteur d'un « Traité théologico-politique » qui demeure le livre fondateur de la liberté moderne, « il a fait progresser la montée universelle des Lumières ».

Quarante ans plus tard, Emmanuel Levinas (1905-1995) porte un jugement à première vue tout aussi ambivalent. Soulignant le « rôle néfaste » de Spinoza dans la « décomposition de l'intelligentsia juive », il ne nie pourtant pas l'importance décisive de son « hommage suprême » à la raison, précisant que « le rationalisme ne menace pas la foi juive ». Pour lui comme pour Cohen, la « faute de Spinoza » est d'avoir fondé la liberté moderne et affirmé la prééminence de la raison sur la religion en reprenant la critique radicale du christianisme envers le judaïsme, selon laquelle la religion du Christ a libéré les nations du joug d'une Loi oppressante. Cohen insiste sur le fait que Spinoza « interprète le Nouveau Testament comme religion universelle, alors que l'universalité ferait défaut à l'Ancien », Levinas surenchérit en écrivant que, « grâce au rationalisme patronné par Spinoza, le christianisme triomphe subrepticement ». Pour lui, Spinoza « a subordonné la vérité du judaïsme à la révélation du Nouveau Testament », privant en quelque sorte son propre peuple du fondement de son identité.

Enfin, Leo Strauss (1899-1973), philosophe allemand établi aux Etats-Unis, a très tôt cherché à replacer la discussion sur un terrain strictement philosophique. Selon lui, les principales thèses du « Traité théologico-politique » étaient acquises avant la proclamation du herem et ne peuvent donc s'interpréter comme une réaction à celui-ci. Ce livre ne doit par conséquent être apprécié qu'eu égard au contexte historique et au projet philosophique de Spinoza qui s'inscrivait sur deux horizons : celui de la liberté politique et celui de l'autonomie de la raison. Il supposait donc une critique de la religion et de son fondement dans l'Ecriture. « Qu'il ait été ou non rempli de haine envers le judaïsme, des raisons légitimes obligeaient Spinoza à en venir à une critique de la Bible. »

On trouverait ainsi chez Strauss la raison pour laquelle les passions paraissent apaisées. « Spinoza et les juifs ? » Il ne devrait plus s'agir de jugements moraux, mais d'enquête historique. « Spinoza et le judaïsme ? » La question concerne pour l'essentiel son rapport à la tradition et la pensée juives. Autrement dit, que l'on soit juif ou non, Spinoza semble devenu un philosophe comme les autres.

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