Nataneli Lizee

Nataneli Lizée est journaliste et Correspondante de Presse.
Avec plus de vingt ans ans d'expérience dans l'écriture, l’information, la communication et la littérature, je me consacre à la création d'œuvres qui explorent la conscience individuelle et collective à travers la poésie, la littérature romancé et l'essai. Actuellement auteure et journaliste indépendante, je fusionne ma passion pour la littérature avec mes compétences en communication et nouveaux médias pour toucher un public plus large.

Les articles de Nataneli Lizee

Réponse à Mathilde Panot et La France insoumise : Qu’on arrête donc cette comédie.

Réponse à Mathilde Panot et La France insoumise : Qu’on arrête donc cette comédie.

Réponse à Mathilde Panot et La France insoumise :

Qu’on arrête donc cette comédie.

La surveillance de Madame Hassan par les services de renseignement français n’a rien d’arbitraire : elle répond à un cadre légal précis.

La loi française autorise en effet le suivi d’une personne pendant une durée pouvant aller jusqu’à trois mois dans le cadre d’une enquête de renseignement — ce qu’on appelle communément une filature. Ce dispositif relève des missions régaliennes de la DGSI et de la DGSE, dont le mandat est précisément de surveiller les individus susceptibles de constituer une menace pour les citoyens français.

Or, plusieurs éléments justifient objectivement qu’une telle attention lui soit portée : des liens documentés avec des mouvances terroristes — palestiniennes, Boko Haram et syriennes —, ainsi qu’une apologie récurrente et publique du terrorisme sur les réseaux sociaux, assortie d’un soutien affiché à des représentants de ces mêmes mouvances.

Depuis fin 2023, Rima Hassan accumule les déclarations ambiguës, les provocations calculées, les polémiques sur le Hamas, les signalements à la justice, les auditions policières, les plaintes pour apologie du terrorisme, jusqu’à une garde à vue en avril 2026 puis une convocation devant le tribunal correctionnel pour apologie du terrorisme en ligne.

Et il faudrait encore feindre l’étonnement parce que les services de l’État la surveillent, géolocalisent sa ligne et retracent ses déplacements dans le cadre d’une enquête ? Mais enfin, de qui se moque-t-on ?

Quand on passe son temps à jouer avec les frontières du tolérable, à tordre les mots, à relativiser l’horreur islamiste, à présenter le Hamas sous des dehors de légitimité politique ou juridique, on ne peut pas ensuite se draper dans la posture de la victime persécutée dès lors que l’appareil régalien fait son travail.

Rima Hassan n’est pas une passante innocente que l’État aurait choisie au hasard. Elle a déclaré en février 2025 que le Hamas avait « une action légitime du point de vue du droit international », tout en requalifiant les massacres du 7-Octobre en « crimes de guerre », c’est-à-dire en opérant ce déplacement rhétorique insupportable qui consiste à sortir le terrorisme de son nom pour le faire entrer dans une grammaire politico-militaire plus présentable.
C’est exactement cela qui scandalise : non seulement la complaisance, mais l’habillage pseudo-juridique de la barbarie.

Lorsque Daech a frappé le Bataclan, personne n’a parlé de crimes de guerre.

Personne n’a exigé de la France qu’elle proportionne sa réponse, ni invoqué le droit international humanitaire pour encadrer la traque des jihadistes en Syrie et en Irak.

Daech avait pourtant lui-même revendiqué l’attaque comme une riposte aux frappes aériennes françaises contre l’État islamique en Syrie — un acte politique assumé, ciblant délibérément des civils.
La France avait le droit de se défendre — et ce droit n’a jamais été contesté.
Le 7 octobre 2023, le Hamas a massacré 1 200 personnes sur le sol israélien, avec une barbarie filmée et revendiquée. Pourtant, la grille de lecture a changé. Ce deux poids deux mesures n’est pas une erreur d’analyse : c’est un choix idéologique.​​​​​​​​​​​​​​​​

En 2025, Rima Hassan a embarqué sur des opérations militantes pro-Gaza dont plusieurs organisateurs ont été publiquement accusés d’entretenir des liens avec le Hamas ; l’un d’eux, Zaher Birawi, a été identifié comme jouant un rôle stratégique dans l’organisation, tandis qu’en septembre 2025 le ministère israélien des Affaires étrangères a affirmé que des documents saisis à Gaza montraient une implication directe du Hamas dans ces réseaux.

Dès lors, vous entendre Mathilde Panot et La France insoumise feindre de ne pas comprendre pourquoi Rima Hassan a été suivie de près relève non de l’innocence, mais de l’hypocrisie.

Le scandale n’est pas que l’État enquête. Le scandale, c’est qu’une partie de la gauche ait tellement dérivé qu’elle considère désormais comme une persécution inadmissible le simple fait que la République surveille une élue qui a multiplié les prises de position troubles sur le Hamas, s’est associée à des réseaux militants eux-mêmes visés par des accusations lourdes, et se retrouve aujourd’hui renvoyée devant la justice pour apologie du terrorisme. Voilà la vérité.

Ce qu’ils appellent « scandale d’État »n’est souvent que le moment où le réel les rattrape.

À ce titre, une inscription au fichier S — réservé aux personnes représentant une menace pour la sûreté de l’État — ne serait pas surprenante.

En somme, surveiller Madame Hassan n’est pas une persécution. C’est la loi contre le terrorisme qui s’applique — cette loi que la République s’est donnée au prix du sang.
Ce que La France Insoumise sait mieux que quiconque, elle qui, en novembre 2024, tentait de la vider de sa substance en la chassant du Code pénal.

©️Nataneli

NB : Les services de renseignement et d’enquête ont précisément pour mission de prévenir les menaces terroristes, de suivre les signaux faibles, d’identifier les relais, les réseaux, les porosités idéologiques et les soutiens actifs ou indirects à des organisations violentes.
En France, les techniques de renseignement sont encadrées par la loi et l’autorisation est en principe délivrée pour une durée maximale de quatre mois ; quant au FPR, il sert à faciliter les recherches, les surveillances et les contrôles, la fiche S n’étant qu’une de ses catégories.

Tribune : Nommer l’islamisme sans essentialiser l’islam par Nataneli Lizee

Tribune : Nommer l’islamisme sans essentialiser l’islam par Nataneli Lizee

Nommer l’islamisme sans essentialiser l’islam

Nommer l’islamisme sans essentialiser l’islam exige un acte de probité, c’est-à-dire une discipline : refuser les deux facilités qui, sous des apparences contraires, produisent la même défaite. La première est l’euphémisme qui désarme, ce « tout s’explique » qui, par glissement, finit par tout excuser.

La seconde est l’amalgame qui abrutit, ce « tout se vaut » qui, par paresse, finit par tout accuser. Entre l’aveuglement qui capitule et la colère qui confond, notre débat public s’épuise, et l’emprise prospère : le déni lui entrouvre la porte ; l’amalgame lui offre la fable.

Partons donc du fait, non du fracas. L’islamisme n’est ni une humeur médiatique ni une fantasmagorie de polémistes : c’est une entreprise politico-idéologique, organisée, patiente, qui sait recruter, peser, intimider, surveiller, punir, et qui travaille moins à convaincre qu’à contraindre.

Or l’indécence commence lorsque l’on transforme ce sujet en querelle de « civilisations », comme si l’on pouvait disserter de chaînes en oubliant ceux qui les portent. Car les premières victimes de l’islamisme, très souvent, sont des musulmans eux-mêmes : des femmes sommées de se plier, des enfants façonnés par la peur, des croyants ordinaires pris en otage par des entrepreneurs d’obéissance, des dissidents et des réformateurs exposés au harcèlement, à la menace, parfois à la violence. Effacer ces vies pour rendre la dispute plus commode, c’est déjà fausser le diagnostic.

De là découle une distinction que l’on feint d’ignorer, tant elle oblige à penser au lieu de posturer. Une religion, comme expérience vécue, comme prière, comme coutume, comme quotidien de croyants, n’est pas mécaniquement identique à l’appareil qui s’en empare, la durcit, l’arme, puis prétend la faire régner. Le basculement ne se fait pas dans les nuées : il se fait dans le monde, par des hommes, des réseaux, des intérêts, des financements, des stratégies d’influence — bref, par des mécanismes d’emprise.

L’histoire, sur ce terrain, n’est pas un tribunal métaphysique ; elle est un atelier : on y voit comment un langage de promesse devient discipline, comment une ferveur devient police, comment l’idéal se change en idole, puis l’idole en chaîne.

Dès lors, la question utile n’est pas de distribuer des essences, mais de décrire l’hégémonie, puisque c’est elle qui tue. L’emprise s’installe par des relais et des réseaux, par la prédication qui confond piété et obéissance, par la pression sociale diffuse, par l’intimidation des réformateurs, par le soupçon jeté sur la critique, par l’art de faire passer la peur pour une vertu et la contrainte pour un devoir.

Dans nos pays, elle trouve parfois un renfort involontaire : une tentation communautariste qui remplace la citoyenneté commune par une appartenance close, et qui prend la protection des personnes pour l’immunité des idéologues. Là où le droit commun recule, l’individu redevient sujet d’un clan, d’une norme locale, d’une crainte organisée.

On comprend alors pourquoi l’essentialisation est, à la fois, une faute morale et une erreur stratégique.
Accuser indistinctement des foules entières, c’est servir l’appareil que l’on prétend combattre. L’amalgame offre à l’islamisme son récit le plus commode : « on vous hait, donc serrez les rangs ». Il fabrique le soupçon généralisé, puis la défiance, puis le repli, et il transforme les modérés en otages, les dissidents en cibles, les esprits libres en solitaires. Ce n’est pas une fermeté : c’est une facilité qui se grimpe en vigueur.

Tenir la ligne exige donc une clarté presque classique : viser les appareils, protéger les individus, et maintenir le droit commun sans accommodements de circonstance.

Il n’y a pas de société ouverte sans liberté de conscience, sans liberté de critique, sans protection effective des femmes et des enfants, sans refus net de l’intimidation.
Et il n’y a pas de combat efficace sans ciblage : lutter contre les organisations islamistes et leurs relais, contre les financements, contre les entreprises d’endoctrinement, contre les pressions qui substituent une souveraineté de fait à la souveraineté du droit.

Reste la question qui décide du long cours, et que l’on esquive parce qu’elle oblige à quitter les postures pour entrer dans les structures : que faut-il, institutionnellement et culturellement, pour que les voix musulmanes qui combattent l’emprise cessent d’être des exceptions héroïques et deviennent une force audible, durable, majoritaire ?
Tant que l’on confondra « représenter des musulmans » et parler au nom d’une foi, tant que l’on offrira la scène aux plus bruyants au motif qu’ils s’autoproclament « interlocuteurs naturels », on laissera l’appareil monopoliser la parole. Il faut, au contraire, protéger la dissidence, soutenir l’émancipation réelle, garantir des cadres où l’on puisse parler sans risquer sa vie, et rappeler que le droit commun protège d’abord les personnes, jamais les emprises.

La conclusion se déduit avec une netteté austère. Sans lucidité, l’on capitule. Sans justice, l’on nourrit la capitulation. Refuser le brouillard du déni comme la brutalité de l’amalgame, tenir ensemble la vérité des faits et l’exigence du droit, viser les appareils plutôt que les foules, protéger les individus plutôt que flatter les appartenances : c’est la seule ligne qui ne trahit ni le réel, ni ceux qui vivent, aujourd’hui encore, sous la contrainte et la peur.

©️ Nataneli

Tribune de Nataneli Lizee : La morale variable de la diplomatie française

Tribune de Nataneli Lizee : La morale variable de la diplomatie française

La morale variable de la diplomatie française

Il est des mots qui rassurent parce qu’ils brillent. « Valeurs », « droits », « principes » : trois pierres blanches posées au bord du chemin, pour que l’on marche sans trébucher, pour que l’on croie, surtout, que la route est droite. Le problème n’est pas d’employer ces mots ; le problème est de les employer comme un voile. Car un pays ne se juge pas à la noblesse de sa langue officielle, mais à la constance de sa ligne, et à l’honnêteté avec laquelle il assume ce qu’il fait.

Depuis quelques années, la diplomatie française offre un spectacle singulier, et l’on comprend que tant de Français, lassés des tournures, se retournent contre ceux qui parlent, journalistes compris : ils veulent du clair.
Or le clair commence par une règle simple, presque morale : distinguer ce qui est dit, ce qui est fait, et ce que l’on en conclut. C’est à cette aune, et à cette seule, qu’il faut lire la dissonance qui s’installe.

Qu’a dit Emmanuel Macron à Israël ? Il a, au moment de la réforme judiciaire, mis en garde contre une rupture avec une « conception commune de la démocratie », allant jusqu’à laisser entendre que l’on ne pouvait pas, à terme, parler de la même manière d’un pays qui s’éloignerait des garanties démocratiques.

Et, face à Gaza, il a plaidé pour un durcissement politique, jusqu’à appeler à cesser les livraisons d’armes lorsqu’elles sont « utilisées » dans ce théâtre de guerre. On peut juger ces propos justes, maladroits, tardifs ou salutaires ; peu importe ici. Ils existent. Ils sont publics.
Ils dessinent une posture : la France parle à Israël comme à un proche que l’on admoneste, que l’on avertit, parfois que l’on somme de se conformer à une norme.

Qu’a-t-elle fait, dans le même temps, avec la Syrie nouvelle ? Elle a reçu à l’Élysée, en mai 2025, Ahmed al-Sharaa, en lui demandant de protéger « tous les Syriens, sans exception », et en ouvrant une perspective de normalisation graduelle, y compris sur la question des sanctions, au nom de la stabilisation et de la lutte contre Daech.

Et, début février 2026, Jean-Noël Barrot s’est rendu à Damas en répétant que la lutte contre l’État islamique demeurait une « priorité absolue ».

Là encore, on peut comprendre la nécessité stratégique, la hantise du chaos, la peur d’une résurgence djihadiste ; on peut entendre la raison sécuritaire.
Mais il faut voir la scène : là où le discours envers Israël se fait volontiers professoral, la relation avec Damas se drape de précautions, d’euphémismes, de diplomatie enveloppée. On « stabilise », on « réengage », on « accompagne ».

Face à l’Iran, le verbe se durcit à nouveau : condamnations de la répression, dénonciation des violences d’État, rappels répétés aux droits fondamentaux.

Face au Hezbollah, la France a longtemps cultivé une distinction commode entre « branche politique » et « branche militaire », au nom d’un accès à la réalité libanaise, quand bien même cette frontière est, dans les faits, contestée.

Et, sur d’autres dossiers du Proche et du Moyen-Orient, la France a, au fil des années, défendu une politique d’exportations d’armement au nom de la souveraineté industrielle et des alliances, tout en jurant, dans le même souffle, sa vigilance éthique.

Ce n’est pas une accusation jetée comme un pavé : c’est le portrait ordinaire d’une puissance moyenne qui veut peser, vendre, parler, arbitrer, sans renoncer à se présenter comme exemplaire.

C’est ici que la question devient brûlante, et qu’elle mérite mieux qu’un réflexe partisan.
La diplomatie oblige parfois à parler à des régimes que l’on désapprouve. Soit.

Le scandale n’est pas là. Le scandale naît quand l’exigence morale semble se concentrer sur l’allié dont on sait qu’il restera dans l’orbite, tandis que l’on ménage, par prudence ou par calcul, ceux dont la brutalité n’a rien d’un secret.

Il y a, dans cette asymétrie, un message que le public comprend très vite, même sans doctorat en relations internationales : les « principes » ne seraient pas une boussole, mais un instrument. On les brandit quand ils ne coûtent pas trop ; on les assouplit quand ils risquent de fermer une porte ; on les module quand l’accès devient l’objectif.

C’est cette modulation qui, à la longue, ressemble à une morale à géométrie variable.
Et c’est elle qui abîme la confiance. Car un peuple supporte la dureté du monde, il supporte même la realpolitik, à condition qu’on ne l’insulte pas en la déguisant en vertu.

Ce que les Français ne supportent plus, ce n’est pas la complexité ; c’est le sentiment d’être conduits par la main à travers une forêt de mots, alors que la direction réelle se décide ailleurs.

Pourquoi cette dissymétrie ? On peut avancer une explication « charitable » : la conviction, sincère, que l’on évite des carnages futurs en parlant à ceux qui tiennent le terrain, en achetant du temps, en prévenant les pires embrasements.

Mais cette explication ne suffit pas à éclairer l’insistance mise sur la scène, sur la centralité, sur la posture du médiateur universel.
Car il y a une autre lecture, plus froide, plus politique : la quête d’une place. La volonté de paraître indispensable dans le grand théâtre multilatéral, d’être celui qui serre toutes les mains, qui parle à tous, qui se rend « acceptable » au plus grand nombre.

C’est ici que certains évoquent l’ONU. Je le dis avec la netteté qu’exige le respect du lecteur : je n’en fais pas un fait, je n’en fais pas une certitude, je n’en fais pas une rumeur maquillée.

J’en fais une hypothèse d’interprétation. Et cette hypothèse a une vertu : elle explique pourquoi la poignée de main compte parfois autant que la cohérence ; pourquoi l’on préfère l’accès à la clarté ; pourquoi l’on consent à l’ambigu, pourvu que la photo soit prise et que le canal demeure ouvert. Pour viser la centralité multilatérale, il faut être l’homme du « pont ». Or on ne bâtit pas un pont en refusant de toucher certaines rives.

Mais cette stratégie, si stratégie il y a, a un prix moral.
Elle transforme la parole publique en parure. Elle fait de la langue une soie qui enveloppe les angles.

Elle crée, chez les minorités qui vivent sous la peur, chez les peuples pris dans l’étau des régimes, chez ceux qui attendent une cohérence occidentale, un sentiment de dépossession : on parle de leur sécurité, mais on traite sans eux ; on invoque leur dignité, mais on négocie avec ceux qui la piétinent ; on prononce leurs noms, mais on compte autrement.

C’est, au fond, une question de probité. Si la France choisit le pragmatisme, qu’elle l’assume et qu’elle cesse de moraliser à sens unique. Si elle veut tenir une ligne éthique, qu’elle accepte le coût réel de la cohérence, y compris lorsqu’il contrarie l’accès, l’influence ou les contrats. Entre ces deux voies, il n’y a pas de solution élégante ; il y a seulement une exigence de vérité.

Et c’est peut-être cela, aujourd’hui, que les lecteurs attendent d’un journalisme digne de ce nom : non pas des indignations à la carte, non pas des liturgies morales, non pas des phrases qui brillent et s’évaporent, mais une chose austère et précieuse, presque surannée elle aussi : la clarté. Celle qui sépare l’acte du commentaire, le fait de l’hypothèse, la diplomatie de la comédie. Celle qui rend au citoyen ce qui lui appartient : le droit de juger, sans qu’on le berce.

©️Nataneli

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Minute de silence pour Quentin à l’Assemblée : la faute de tenue de LFI

Minute de silence pour Quentin à l’Assemblée : la faute de tenue de LFI

Minute de silence à l’Assemblée : la faute de tenue de LFI

Un pays se juge à ses silences. Il est des minutes rares, minces et majeures où la République, d’un seul souffle retenu, rappelle à tous — aux braillards comme aux beaux parleurs, aux chefs de bande comme aux gens de bien — qu’il existe encore une frontière entre la lutte et l’outrage, entre la controverse et la profanation : on se tait pour un mort, parce qu’on n’a pas le droit de faire de la mort un argument.

La minute de silence a été demandée par Yaël Braun-Pivet. Elle a eu lieu. Elle a été respectée par ceux qui se trouvaient dans l’hémicycle. Et c’est précisément parce que ce geste a existé que l’absence d’une part des élus de La France insoumise (LFI), ce jour-là, prend la dimension d’une faute politique lourde — faute de tenue, faute de tact, faute d’esprit public. Quand la République se retire un instant dans le silence pour un mort, on ne s’éclipse pas sans signifier quelque chose. On ne se dérobe pas sans laisser derrière soi une odeur d’indifférence, une trace d’insolence, une marque d’inconvenance.

Olivier Pérou, journaliste et auteur de La Meute, a décrit l’atmosphère au Palais-Bourbon avec des mots secs et sûrs, qui claquent comme un relevé d’huissier : des députés LFI enfoncés dans leurs sièges, un calme absolu, un silence plat, des élus qui évitent les médias, qui se défilent devant les micros, qui ne répondent ni aux messages ni aux sollicitations, et, pour tenir la façade, toujours les mêmes porte-boucliers — Manuel Bompard et Paul Vannier.

Ce tableau n’a rien d’un détail de coulisse : il ne peint pas seulement une scène, il trahit un système. Un mouvement qui se sait saisi, qui se replie, qui se recroqueville, qui se terre. Un mouvement qui délègue l’onde de choc à quelques lieutenants, pendant que le reste se serre derrière le rideau, se soustrait derrière l’écran, se dissout dans le décor.

Pendant que l’Assemblée s’astreint, ne fût-ce qu’une minute, à la décence, LFI s’agrippe à son vice premier : l’irresponsabilité. Son chef refuse toute responsabilité, comme si la responsabilité n’existait que chez les autres, comme si ses méthodes n’avaient jamais d’effets, comme si sa manière de chauffer l’air public, jour après jour, n’engendrait jamais de conséquences.

Cette indécence n’est pas une sortie de route, un écart passager, un emportement de circonstance : c’est une ligne. C’est la conviction intime qu’on peut tout exciter, tout envenimer, tout salir — et ne répondre de rien. L’impunité morale érigée en doctrine, l’esquive en élégance, la fuite en force.

Le drame de Quentin n’est pas une abstraction de chronique. C’est une mort inscrite dans un climat, et ce climat porte une signature. Il y a eu Lyon. Il y a eu cette conférence de Rima Hassan, autour de laquelle s’est nouée une tension, une agitation, une scène devenue ensuite matière judiciaire. Il y a, désormais, des gardes à vue — onze — et l’actualité parle de ramifications qui touchent l’écosystème de Raphaël Arnault : jusqu’à des collaborateurs, jusqu’à des proches, jusqu’à des figures qui gravitent dans cette nébuleuse.

Qu’on ne vienne pas rabattre cela sur un simple brouillard : quand l’enquête enserre un milieu, c’est que ce milieu existe, qu’il est structuré, qu’il a ses relais, ses protections, ses complaisances.

Et c’est ici que LFI se révèle dans ce qu’elle a de plus répugnant, politiquement : au lieu de se tenir, au lieu d’assumer, au lieu de comprendre que la décence est le premier devoir, elle s’esquive. Elle ne répond pas à la presse. Elle se ferme aux questions. Elle se mure. Elle ne prononce pas l’excuse qui, à elle seule, eût marqué un reste de gravité. Elle n’exprime pas la honte que commanderait, au minimum, l’heure présente. Elle campe dans le déni, dans la fuite, dans cette arrogance froide des appareils qui se croient au-dessus du commun. Elle agit comme si une minute de silence n’était qu’une séquence parmi d’autres, un rite facultatif, un geste que l’on contourne selon l’humeur, un devoir qu’on traite comme une variable de tactique.

Or, au moment précis où l’Assemblée se levait pour ce silence, Mathilde Panot, Manuel Bompard, Thomas Portes, David Guiraud, Sébastien Delogu — et d’autres encore — étaient absents. Ce n’est pas une peccadille. C’est un choix. Et ce choix signifie ceci : ils ont préféré préserver une posture plutôt que d’honorer un geste élémentaire de respect. Ils ont préféré la discipline d’appareil au minimum de tenue qu’un pays attend de ses élus lorsque la violence politique tue.

Ajoutez à cela l’arrière-plan qui colle désormais à LFI comme une suie : des élus visés par des plaintes, des mises en cause répétées autour de l’antisémitisme et de l’apologie du terrorisme, des séquences à répétition où l’ambiguïté devient méthode et l’outrance, habitude. On peut jouer l’innocent, se draper dans l’indignation, vociférer au complot : l’effet politique, lui, est là — et il est ravageur. LFI a fabriqué, par ses mots, par ses alliances, par ses indulgences, un climat où la haine se croit permise, où la violence se croit justifiée, où l’adversaire n’est plus un contradicteur mais une cible. Et quand le langage se fait licence, quand l’invective devient une industrie, quand l’excuse permanente sert de paravent, il arrive un jour où l’on récolte, dans la rue, ce que l’on a semé dans les tribunes.

La responsabilité pénale appartient aux juges. Mais la responsabilité politique, elle, se lit à livre ouvert. On ne peut pas, des mois durant, des années durant, souffler sur les braises, légitimer la brutalité verbale, tolérer des milieux, excuser des dérives, puis prétendre que la mort d’un homme ne regarde personne. LFI porte une part de responsabilité politique dans cette séquence, parce qu’elle a contribué à installer l’atmosphère, parce qu’elle a entretenu la logique de meute, parce qu’elle a rendu l’air irrespirable — puis s’est réfugiée dans l’esquive à l’instant même où il fallait se tenir droit.

Ce qu’il reste, au bout du compte, c’est une image qui s’incruste : l’hémicycle se tait, et eux ne sont pas là. La presse les cherche, et ils se cachent. Le pays attend un minimum d’esprit public, et il reçoit le déni. Voilà ce qui est dénoncé, voilà ce qui est cloué : une formation qui ne sait plus être décente, et qui, lorsqu’un drame surgit, préfère la fuite à la tenue, la posture à l’honneur, l’irresponsabilité à la dignité.

Nataneli

Tribune : On prétend juger Israël, on rejoue l’Europe de Nataneli Lizee

Tribune : On prétend juger Israël, on rejoue l’Europe de Nataneli Lizee

On prétend juger Israël, on rejoue l’Europe

Hier on chassait le Juif ; aujourd’hui, on traque l’État juif. Il faut cesser de feindre l’aveuglement quand l’évidence crève la rétine.

Depuis des années, Israël est placé sous une pression juridique, médiatique et morale d’une intensité singulière, non parce que le droit international s’y appliquerait avec plus de pureté qu’ailleurs, mais parce qu’il s’y applique avec une précision variable, une sévérité sélective, une solennité surjouée. Et cette géométrie n’a rien d’un mirage : elle se lit dans les dispositifs, les mots, les rythmes, les chiffres.

Le mécanisme, d’abord, est connu. Une partie de la communauté internationale tient qu’Israël exerce un « contrôle effectif » sur Gaza ; de là procèdent injonctions, mises en demeure, sermons humanitaires, sommations d’ouverture, d’acheminement, d’alimentation en eau, en électricité, en soins. On peut contester cette qualification, on peut la discuter ; on ne peut pas nier qu’elle sert de charpente à l’obsession normative.

Mais une thèse ne vaut que par son contraste. Or, sitôt que l’on regarde autour, le décor se fissure.

Prenons Rafah. Avant même le 7 octobre 2023, le passage égyptien n’a jamais été une porte grande ouverte, ni un asile offert à ciel ouvert : c’était une soupape tenue au compte-gouttes, un sas filtrant, soumis à des procédures, des listes, des périodes d’ouverture variables, sous contrôle étroit. Les données onusiennes sur les mouvements en 2023 décrivent cette réalité administrative et discontinue des sorties par l’Égypte, loin d’un accueil durable et stable.

Et après le 7 octobre, le fait brut demeure : l’Égypte n’a pas basculé dans une politique d’absorption, d’installation, d’intégration. Des Gazaouis ont certes franchi la frontière, mais beaucoup se sont retrouvés dans une attente sans statut clair, sans possibilité de s’établir durablement, comme si l’hospitalité devait rester provisoire, suspendue, sous condition, et sans horizon.

Qu’on le dise nettement, pour ne plus laisser la contradiction s’accrocher à un mot : la chronologie récente est complexe, et le passage a été “quasi hermétiquement” fermé depuis mai 2024, avant une réouverture très limitée et encadrée début 2026.  Mais la ligne de fond, elle, n’a pas varié : l’Égypte tient sa frontière comme on tient un verrou, non comme on ouvre un refuge. Et pourtant, l’Égypte n’est ni l’accusée permanente, ni la cible rituelle, ni l’aimant moral.

Ailleurs, la comparaison devient accablante. La Russie, puissance occupante sur des territoires ukrainiens, piétine le droit humanitaire au long cours ; les rapports s’empilent, les condamnations existent, mais l’indignation s’use, se dissout, se disperse.
La Turquie, face aux Kurdes, a produit des années d’opérations, de déplacements, de destructions, sans déclencher la même dramaturgie mondiale.
Et l’Iran, enfin, rend la dissymétrie presque obscène : répression intérieure, pendaisons, terreur policière, oppression méthodique des femmes, projection régionale par milices et proxies — tout cela est su, documenté, répété, et pourtant nul procès moral continu ne s’installe avec la même intensité, le même acharnement, la même liturgie.

Ce qui distingue Israël n’est donc pas l’existence d’obligations, mais la manière dont elles sont martelées. Il y a là une musique, une mécanique : le rappel incessant, la répétition rituelle, la scène mondiale toujours rejouée, comme si la faute devait être quotidienne pour rester utile.

C’est ici que le point le plus inconfortable doit être dit sans fard. Il existe une asymétrie morale et médiatique ; et cette asymétrie est, en partie, alimentée par un antisionisme obsessionnel qui, trop souvent, glisse vers l’antisémitisme — non par accident, mais par capillarité. L’antisémitisme d’hier savait se dire ; celui d’aujourd’hui sait se déguiser. Il change de costume, pas de cible. Il s’habille d’universel, il s’abrite derrière le mot “droit”, il se pare de vertu.

Le rôle de l’ONU, dans cette dramaturgie, n’est pas une impression, c’est une architecture. Au Conseil des droits de l’homme, Israël est visé par un point permanent spécifique, l’“agenda item 7”, consacré à “la situation des droits de l’homme en Palestine et dans les autres territoires arabes occupés”. Il ne s’agit pas d’un débat ponctuel, mais d’un mécanisme inscrit dans l’ordre du jour, reconduit, répété, institutionnalisé.

Autrement dit : la singularité n’est pas seulement dans la passion des tribunes, elle est dans la procédure. Un dispositif qui isole un pays dans un item dédié façonne une culture, nourrit une habitude, fabrique une focale. Et cette focale, sur le long terme, finit par ressembler à une obsession.

L’Europe, elle, connaît son histoire. Elle sait ce qu’elle a infligé aux Juifs, ce qu’elle a laissé faire, ce qu’elle a rationalisé, ce qu’elle a poli en discours. Elle sait aussi que, quand l’accusation vise Israël, une part de son espace public retrouve une facilité inquiétante : la ferveur accusatoire, la morale sans miroir, l’exigence sans équivalent. Et c’est là que la géométrie variable devient un symptôme : non pas la preuve d’un “complot”, mais la trace persistante d’un vieux réflexe qui se réinvente.

Le problème n’est pas que le droit s’applique à Israël. Le problème est qu’il ne s’applique pas avec la même constance, la même exigence, la même gravité ailleurs. Tant que cette dissymétrie sera niée, maquillée sous des postures de neutralité, le droit international cessera d’être perçu comme un outil de justice. Il apparaîtra pour ce qu’il devient trop souvent : un instrument de ciblage.

Un droit qui ne s’applique qu’à ceux qui le respectent cesse d’être un droit. Il devient un rapport de domination.

©️ Nataneli

Tribune : Vincent Lemire, la critique d’Israël et la question de la subjectivité intellectuelle

Tribune : Vincent Lemire, la critique d’Israël et la question de la subjectivité intellectuelle

Vincent Lemire, la critique d’Israël et la question de la subjectivité intellectuelle

Vincent Lemire est historien, spécialiste reconnu de Jérusalem et du Proche-Orient.
À ce titre, il intervient régulièrement dans le débat public pour commenter la situation israélo-palestinienne, notamment depuis la guerre à Gaza.
Ses prises de position ont suscité de vives réactions, en particulier parmi des Juifs vivant en Israël, qui y voient parfois non seulement une critique politique, mais l’expression d’un antisionisme plus profond, possiblement idéologique ou culturel.

Pour analyser cette perception, il est nécessaire de distinguer clairement les faits, les interprétations, et les effets produits par le langage employé.

Faits et interprétations : une distinction essentielle

Les faits sur lesquels Vincent Lemire s’appuie sont largement documentés : opérations militaires israéliennes, morts civiles, crise humanitaire à Gaza, décisions politiques du gouvernement israélien, débats internationaux sur les sanctions ou le droit international humanitaire. Ces faits sont établis par des sources multiples et ne sont pas, en eux-mêmes, contestés.

En revanche, les formulations utilisées par Lemire — parlant de « stratégie suicidaire », d’« impasse », ou évoquant un avenir qui ressemblerait à un « cimetière » — relèvent clairement de l’interprétation. Elles ne décrivent pas une réalité mesurable, mais une lecture morale et politique de cette réalité. Elles traduisent une inquiétude, une condamnation, et un jugement sur la direction prise par l’État d’Israël.

Autrement dit, Lemire ne se limite pas à exposer des faits : il les hiérarchise, les interprète et les qualifie à partir de sa sensibilité intellectuelle et éthique.

La question de la position extérieure

Vincent Lemire n’est ni membre du gouvernement israélien, ni décideur militaire, ni acteur direct sur le terrain. Comme tout intellectuel engagé, il parle depuis une position extérieure, fondée sur des sources secondaires, des analyses historiques, et une grille de lecture personnelle.

Cette position n’est pas illégitime en soi. Mais elle implique une limite : l’impossibilité de rendre compte de l’ensemble des contraintes sécuritaires, politiques et existentielles propres à une société confrontée à une menace qu’elle perçoit comme vitale. Lorsque l’analyste extérieur emploie un vocabulaire radical, il peut donner l’impression de surplomber ceux qui vivent la situation de l’intérieur.

Le poids des mots et la perception israélienne

C’est ici que naît la fracture. Pour une partie des Juifs vivant en Israël, les mots de Lemire ne sont pas entendus comme une critique circonscrite d’un gouvernement ou d’une stratégie, mais comme une mise en accusation globale. Le langage employé — alarmiste, moralement chargé, parfois sans contrepoids explicite — peut être perçu comme niant la complexité de la situation israélienne, ou minimisant la réalité des menaces auxquelles le pays fait face.

Dans ce contexte, il devient compréhensible que certains se demandent si cet antisionisme affiché face à la politique israélienne ne dépasse pas le strict cadre politique pour toucher à une vision plus idéologique d’Israël lui-même. Non pas nécessairement par intention consciente, mais par effet de discours.

Antisionisme politique ou biais idéologique ?

Il n’existe pas de preuve que Vincent Lemire exprime une hostilité envers les Juifs en tant que tels, ni qu’il nie explicitement le droit d’Israël à exister. Il affirme d’ailleurs maintenir des relations académiques avec des chercheurs israéliens et rejette l’idée d’un boycott global.

Cependant, la répétition de jugements univoques, l’absence fréquente de reconnaissance explicite des dilemmes sécuritaires israéliens, et l’usage de métaphores extrêmes contribuent à brouiller la frontière entre critique politique légitime et condamnation globale. Or, dans un contexte historique marqué par l’antisémitisme, cette ambiguïté n’est jamais neutre.

Conclusion

Le débat autour de Vincent Lemire ne porte pas seulement sur Israël. Il pose une question plus large : quelle responsabilité incombe à l’intellectuel lorsqu’il quitte le terrain de l’analyse factuelle pour celui du jugement moral ? Et comment ses mots sont-ils reçus par ceux qui sont directement concernés ?

Reconnaître la subjectivité de ses propos n’est pas le disqualifier. Mais refuser de l’admettre serait nier que le langage, surtout lorsqu’il est porté par une autorité intellectuelle, façonne des perceptions, alimente des soupçons et peut, involontairement, renforcer des fractures déjà profondes.

Dans un conflit aussi chargé historiquement et émotionnellement, la rigueur factuelle ne suffit pas. Elle doit s’accompagner d’une conscience aiguë du poids des mots — et de ce qu’ils peuvent signifier pour ceux qui vivent, non pas le débat, mais la réalité quotidienne qu’il prétend juger.

Nataneli

Tribune : IRAN, LA CORDE ET NOS SILENCES de Nataneli Lizee

Tribune : IRAN, LA CORDE ET NOS SILENCES de Nataneli Lizee

IRAN, LA CORDE ET NOS SILENCES

On reconnaît une tyrannie à ceci qu’elle assassine le vocabulaire avant d’assassiner les vivants. Elle pend l’homme, puis elle pend le mot « justice » à côté de lui, comme un accessoire de théâtre, afin que l’horreur paraisse régulière, presque administrative.
L’Iran contemporain est cette scène sombre.
Et nous, Européens repus d’images, nous sommes trop souvent la salle distraite : nous crions ici, nous chuchotons là-bas, nous réclamons de la morale quand elle ne coûte rien, puis nous passons au sujet suivant, avec cette aisance coupable des sociétés qui s’imaginent immunisées contre le tragique.

Il faut dire les nombres, parce que les nombres clouent les complaisances.
Au moins 333 exécutions recensées en 2021 ; au moins 582 en 2022 ; au moins 834 en 2023 ; au moins 975 en 2024. Et la grimace du réel, c’est l’opacité : la plupart des pendaisons ne sont pas annoncées par l’État. Comme si le régime voulait, en plus de tuer, confisquer le récit du meurtre, effacer le bruit de la trappe, abolir le témoin, faire disparaître la mémoire au même titre que le corps.  

Depuis la fin de décembre 2025, cette stratégie de dissimulation s’inscrit dans un contexte nouveau : des manifestations populaires massives ont éclaté à travers tout le pays, d’abord pour protester contre l’effondrement économique et la vie chère, puis contre le régime
lui-même.
Dès le 8 janvier 2026, les autorités ont imposé une coupure quasi totale d’Internet et des communications téléphoniques, réduisant fortement la visibilité internationale des événements et empêchant la coordination des protestations. Malgré cette opacité, des milliers de manifestants ont été blessés ou tués, et des dizaines de milliers arrêtés, selon les rapports d’Amnesty International et Human Rights Watch.
Cette extinction de l’accès numérique a servi à étouffer les voix citoyennes dans un moment de contestation sociale et politique intense.

Qu’on ne vienne pas parler de « dérive ». Il s’agit d’un appareil complet : tribunaux révolutionnaires qui expédient, aveux arrachés, accusations extensibles, et, derrière, la force nue des Gardiens de la Révolution et de leurs relais.
On ne gouverne plus, on quadrille. On ne persuade plus, on étouffe. La peur devient une seconde peau, l’uniforme imposé à la vie civile, le costume unique d’un peuple qu’on voudrait réduit à la docilité.
La théocratie a ceci de redoutable qu’elle se pare d’une majesté prétendument sacrée, tandis qu’elle agit comme une police : elle bénit ce qu’elle brutalise.

Au ras de cette mécanique, il y a un organe au nom presque propre : la police des mœurs, Gashte Ershad. Une expression qui sonne comme une leçon, et qui se traduit, dans la rue, par la chasse au corps féminin. Voilà ce que notre époque doit prononcer sans euphémisme : on peut mourir pour un voile. On peut mourir parce qu’un régime a décidé que la chevelure était un blasphème, et que la femme, en respirant librement, commettait une offense. La loi se fait costume, puis carcan ; le carcan se fait gourdin ; le gourdin se fait sentence.  

Mahsa Amini, arrêtée en septembre 2022 pour « mauvais hijab », meurt après sa détention ; une mission d’enquête des Nations unies reliera sa mort à des violences subies en garde à vue et décrira un système répressif susceptible de relever de crimes contre l’humanité.

Armita Geravand, adolescente en 2023, meurt après un épisode rapporté comme lié au hijab dans le métro de Téhéran ; le pouvoir s’abrite derrière l’incertitude comme derrière un rideau. Et il y a celles qu’on ne tue pas d’un coup, mais qu’on brise : Arezoo Badri, touchée lors d’une intervention liée aux lois sur le hijab, restée paralysée. Le vêtement devient prétexte, l’ordre moral devient munition, la pudeur obligatoire devient mire.

On voudrait croire qu’une telle nudité du mal soulèverait d’un seul mouvement les consciences d’Europe. Or l’indignation, chez nous, est devenue intermittente. Elle a ses saisons, ses liturgies, ses causes commodes.
Le régime iranien l’a compris : quand le monde a les yeux ailleurs, on peut serrer le nœud. Quand l’attention se fixe sur une autre tragédie, la potence travaille davantage, au nom de la drogue, au nom de la sûreté, au nom de l’espionnage : l’étiquette varie, la fonction demeure, terroriser, dissuader, raturer la protestation. Les tyrans, eux, savent lire l’actualité comme un alibi.  

C’est ici que la question française devient gênante, donc nécessaire.
Où était la gauche pendant ces années de gibet ? Où étaient les tribunes obstinées, les rassemblements réguliers, l’attention qui ne lâche pas ? Où était La France insoumise, si prompte à emplir les boulevards pour Gaza, quand l’Iran pendait par centaines, quand des femmes étaient traquées pour un morceau de tissu imposé, quand la théocratie montrait son visage nu, sans masque, sans honte ? Pourquoi tant de ferveur pour certains drames, et tant de discrétion pour d’autres, alors que l’horreur, ici, ne se cache même pas : elle se compte, elle se répète, elle se perfectionne ?

On me répondra que la géopolitique est complexe. Je n’en disconviens pas. Mais la morale n’est pas un confort, c’est une discipline.
Elle commence par refuser le tri du tragique, cette manie de sélectionner les victimes selon l’utilité de leur malheur dans nos querelles franco-françaises.
Elle commence par soutenir un peuple même quand sa libération risque de produire une « mauvaise » géographie morale, c’est à dire une issue qui contrarie nos catéchismes, nos habitudes, nos paresses intellectuelles.

Car une autre question, souterraine, travaille nos silences. Une partie des opposants iraniens, surtout dans la diaspora, voit dans la figure de Reza Pahlavi, fils du dernier Shah, exilé depuis la fin des années 1970 et installé de longue date en Occident, une possibilité de transition, ou du moins un symbole de rupture — son nom est longuement scandé dans les manifestations récentes, et certaines franges de la société civile le considèrent comme une alternative politique au régime actuel.

Il parle de consultation populaire, de futur choisi par les Iraniens, et certains murmurent le désir d’une monarchie constitutionnelle : un emblème sous la loi, non un sabre sur la loi. On peut s’en défier, on peut s’en moquer, on peut s’en inquiéter ; mais on ne peut pas feindre que ce désir n’existe pas, ni que l’Iran n’aurait pas, lui aussi, le droit d’hésiter et de chercher sa sortie.

Voici pourtant le détail qui, chez nous, crispe les consciences : Pahlavi a assumé en 2023 un voyage en Israël, une visite à Yad Vashem, l’idée qu’un Iran libre puisse renouer des liens avec Israël et avec ses voisins.
Et soudain, je vois des militants qui savent prononcer tous les mots de la compassion, sauf ceux qui dérangent leur catéchisme. Serait-ce là le verrou ? S’agit-il du peuple iranien, ou de la crainte qu’un Iran libéré ne se rapproche des ÉtatsUnis et d’Israël, ne déplace l’échiquier moyen-oriental, ne casse le rite des haines utiles, ne fasse tomber quelques conforts idéologiques soigneusement entretenus ?

Je ne brode pas une fable de complot ; je décris un réflexe, un angle mort.
Le totalitarisme adore les aveuglements partiels : il prospère sur les consciences compartimentées. Il se nourrit des indignations sélectives, des indignations de convenance, des indignations qui se donnent en spectacle sans se donner en devoir. Et pendant ce temps, en Iran, la corde poursuit son œuvre, régulière, impassible, comme une horloge noire.

Je finis en forçant la gêne, car c’est la gêne qui réveille.
Pourquoi ceux qui manifestent si volontiers pour Gaza n’ont-ils pas manifesté avec la même constance pour les femmes iraniennes traquées pour un voile ? Pourquoi ceux qui parlent tant de justice sociale se taisent-ils devant la justice de corde des mollahs ?
Pourquoi la cause iranienne, si crue, si tragiquement lisible, n’obtient-elle pas la même ferveur que les causes plus rentables dans le marché des vertus ?
Et si l’obstacle, au fond, était Israël, que dit alors cette cécité choisie de notre paysage politique, de notre capacité à défendre un peuple quand sa libération menace de contredire le roman militant ?

L’Iran n’a pas besoin de nos postures. Il a besoin d’une obstination simple : regarder, nommer, soutenir, sans calcul. Et accepter ceci, qui déplaît aux dogmes : soutenir un peuple, ce n’est pas choisir sa sortie à sa place, c’est l’aider à reprendre souffle et le laisser décider de la forme de son lendemain.

Nataneli

Sources des chiffres d'exécutions : Amnesty International (Rapports annuels 20222024) ; Iran Human Rights (IHR), rapports 20212025.

Le Go du silence : comment la non-riposte d'Israël aurait ouvert la voie au chaos de Nataneli Lizee

Le Go du silence : comment la non-riposte d'Israël aurait ouvert la voie au chaos de Nataneli Lizee

Le Go du silence

Et si la non-riposte était plus dangereuse que la riposte ?

Dans Le Go du silence, Nataneli Lizée ose une hypothèse que l’Occident refuse de formuler : le silence n’apaise pas la haine, il l’organise. Il lui donne du temps, du récit, de l’air.

À travers une dystopie glaçante, le texte démontre comment la retenue morale, érigée en vertu suprême, devient une brèche stratégique, une suffocation progressive où la victime doit sans cesse prouver son droit de respirer.

Ce n’est pas la violence qui déclenche la catastrophe, mais l’incapacité à nommer ceux qui la fabriquent. Une fable lucide sur l’illusion d’une solution « propre » dans un monde qui ne l’est pas.

Le 7 octobre 2023, au matin, l’Histoire fit ce qu’elle sait faire quand elle veut rappeler à l’homme qu’il n’est qu’un locataire provisoire de sa propre civilisation : elle entra sans frapper.
Elle n’entra pas en grande tenue, avec tambours et clairons, non. Elle entra en images, en fragments, en cris hachés, en visages floutés par la compression des réseaux, en corps que l’on n’ose pas nommer tant ils ressemblent déjà à des symboles. Et le symbole, on le sait, est une manière très commode d’éviter d’avoir mal.

Le 8, l’époque se leva sur un montage d’horreur, un multipiste de preuves qui ne laissait plus aucun refuge à l’esprit.
Au sud d’Israël, le désert avait cette clarté crue, presque minérale, qui rend tout irréfutable, même l’impensable : routes blêmes, clôtures tordues, maisons ouvertes comme des corps qu’on aurait oubliés de refermer.
Paris, au même instant, se tenait droite, propre, presque élégante dans son indifférence de capitale ; les vitrines étaient nettes, les trottoirs lavés, et cette propreté avait quelque chose d’insolent, comme si la ville se protégeait en se faisant belle.
Et Gaza, déjà, entrait dans les conversations avant d’entrer dans les consciences : un nom, une énigme, un écran où chacun projetait sa vertu, sa colère, son ignorance — tandis que, derrière ce nom, il y avait des ruelles étroites, des familles serrées, des nuits sans sommeil, et cette sensation continue d’être pris en otage par la force, qu’elle vienne du ciel ou de ceux qui règnent au sol.

Les images circulaient, revenaient, s’imposaient. Elles ne formaient plus un récit, elles formaient une pression. On avait l’impression que le siècle lui-même respirait mal, comme un asthmatique qui, pour ne pas s’effondrer, fait semblant de parler.

Dans un café de la rive droite, un de ces lieux où l’on se croit à l’abri parce qu’on commande un allongé et qu’on a une fenêtre, Camille posa son téléphone face contre la table : geste mince, presque superstitieux, comme si l’on pouvait, d’un simple mouvement, empêcher le monde d’entrer. Adrien, lui, laissa l’écran allumé, non par goût du spectacle, mais par cette croyance moderne et naïve qu’en regardant assez, on finit par comprendre, et qu’en comprenant, on se protège.

— Ils ont parlé, dit-il.

Camille ne demanda pas qui. Elle savait.

La déclaration était tombée pendant la nuit, sèche et solennelle. Israël ne mènerait aucune offensive. Pas de bombardements. Pas d’incursion. Pas de représailles. Fermeture totale des passages, recueil des preuves, commission internationale, convocation des ambassadeurs, demandes de sanctions, pression diplomatique.
Le gouvernement avait prononcé le mot retenue comme on prononce une prière — et l’on avait senti, jusque dans la formulation, le désir presque désespéré d’être irréprochable.

Adrien chercha Camille du regard, comme un homme qui veut partager une consolation, ou, plus exactement, une manière de rester du côté de la lumière.

— C’est… c’est courageux, murmura-t-il. Ils veulent éviter l’engrenage. Ils veulent sauver les otages autrement. Ils veulent que le monde voie.

Camille eut un sourire bref, sans douceur, mais sans dureté non plus. Plutôt cette lassitude immédiate de ceux qui entendent, derrière une phrase, le bruit d’un mécanisme qui se met en route.

— Le monde verra, dit-elle. Et le monde parlera. Et le monde oubliera. Il parle pour se donner une conscience, il oublie pour se garder propre. C’est sa grande gymnastique.

Adrien se redressa, presque offensé, non contre elle, mais contre l’idée qu’elle puisse avoir raison.

— Enfin… on ne peut pas… On ne peut pas vivre dans le cynisme. Là, c’est trop. Mille deux cents morts. Deux cent cinquante otages. Là, on ne pourra pas glisser.

Camille prit son téléphone, l’alluma, l’éteignit. Ce va-et-vient avait l’air ridicule et pourtant il disait tout : l’impuissance, la colère, la peur de devenir fou à force de voir.

— Tu veux une issue nette, dit-elle. Une issue qui ne te salit pas. Mais écoute comment ça marche. D’abord, on dit massacre. Puis, au bout de quelques jours, on dit contexte. Puis on dit réaction. Puis on dit racines. Et à la fin, tu n’enterres plus des morts, tu enterres le mot même de meurtre.

— Tu exagères.

— Je décris, Adrien. Je décris.

Ils n’étaient ni militants ni experts. Ils appartenaient à cette espèce française, si fréquente, qui lit, qui nuance, qui se croit immunisée contre les simplifications. Ils avaient appris à se méfier des slogans, et ils en avaient tiré une vertu parfois dangereuse : l’aptitude à tout équilibrer, même ce qui ne doit pas l’être. Une balance, oui, mais posée sur un gouffre.

Les premiers jours, pourtant, Adrien crut qu’il s’était trompé sur la nature du monde.
Les chefs d’État condamnèrent, les institutions promirent, les plateaux se couvrirent d’indignation. On parla des otages avec gravité, comme si la gravité avait le pouvoir de ramener les disparus. On posa des bougies. On signa des tribunes. On répéta cette phrase, presque unanime : aucun pays n’aurait supporté l’insupportable.

Puis la semaine passa.

Et le mot « mais » arriva, comme un courant d’air sous une porte.

Ce fut d’abord un « mais » prudent, enveloppé de précautions, d’intelligence apparente. « Bien sûr, c’est atroce, mais… » « Bien sûr, c’est intolérable, mais… »
« Bien sûr, nous condamnons, mais… » Ce petit mot, placé à l’endroit exact où il suffit de le placer, change tout : il déplace l’horreur, il l’éloigne, il la rend discutable. Il crée une zone grise où les âmes fatiguées peuvent s’installer, avec coussin et bonne conscience.

Parce qu’Israël ne ripostait pas, on se mit à demander ce qu’il avait fait pour mériter une telle haine. Parce qu’il se taisait, on se mit à lui prêter des intentions. Parce qu’il ne bombardait pas, on se mit à parler de disproportion… à propos d’une riposte absente, ce qui exige un talent rare pour l’absurde. Et très vite, une autre phrase apparut, sournoise, presque élégante : « S’ils ne frappent pas, c’est qu’ils ne sont pas menacés. » On la prononçait avec des mines réfléchies, comme si la réflexion donnait de la dignité à la lâcheté.

Dans les familles d’otages, l’attente s’installa comme une maladie chronique. Les visages placardés dans les gares devinrent familiers, puis — c’est là la cruauté — ils devinrent décor. Les otages revinrent lentement, au compte-gouttes, au rythme des tractations et des intérêts. Chaque libération fut célébrée comme un progrès moral, alors qu’elle prouvait surtout une chose : on pouvait retenir des êtres humains comme on retient une monnaie, et le monde, faute de décision, s’habituait.

— Tu vois, dit Camille un soir, le « mais » a trouvé sa place. Il s’installe. Il meuble.

Adrien ne répondit pas. Il lisait, il cherchait, il se débattait avec cette croyance qui lui avait toujours servi d’abri : l’intelligence collective finira par comprendre. Mais il sentait sous les phrases une autre musique, plus inquiétante : non celle de la raison, celle du relâchement. La sensation qu’on venait de tester une limite — et que la limite n’avait pas mordu.

C’est alors qu’il eut cette idée qui n’en était pas une, plutôt une nécessité : aller voir.

Il partit pour Tel Aviv au début de novembre. La ville travaillait, roulait, respirait, mais comme avec une sirène intérieure. Les gens avaient l’air de faire leurs gestes à l’économie, comme si chaque mouvement devait être justifié, comme si l’air lui-même était devenu une ressource.

Yonatan le reçut sans emphase, dans une maison où des photos étaient posées sur un buffet comme des preuves. Il parlait un français correct, cette correction même ajoutant à l’absurde : on se comprend si bien, et l’on se tue tout de même.

— Je n’ai pas besoin que vous soyez d’accord, dit-il. J’ai besoin que vous entendiez.

Il parla du sud, des routes coupées, des appels sans réponse, des heures où l’on attend un signe qui ne vient pas. Il n’appuya jamais. Il énonça, et cette sobriété était plus insoutenable que l’emphase : elle donnait à l’horreur un caractère domestique, presque quotidien, comme si le monde pouvait se briser sans fracas, puis continuer de tourner sur un axe faussé.

Adrien demanda, presque timidement :

— Et… puisque votre pays ne riposte pas… qu’est-ce que ça change, là, dehors ?

Yonatan eut un sourire sans joie.

— Ça change tout et ça ne change rien. Les uns disent que notre silence prouve notre culpabilité. Les autres disent que notre silence prouve notre faiblesse. Dans les deux cas, cela travaille contre nous. Quoi que nous fassions, ils trouvent la phrase qui nous condamne.

Il regarda Adrien longuement, comme s’il voulait lui transmettre une vérité simple et honteuse.

— On voudrait qu’on nous aime. On se contenterait qu’on nous laisse vivre. Même ça, on le négocie.

Dehors, la mer était calme. Le contraste avait quelque chose de perfide : un paysage qui refuse d’annoncer la tempête.

De retour à Paris, Adrien voulut pousser plus loin son idée de vérité. Il s’imagina qu’il irait à Gaza, qu’il entrerait, qu’il écouterait, qu’il reviendrait avec une parole d’intérieur — une parole qui ne soit ni slogan ni procès-verbal. Il fit la démarche la plus simple en apparence, la plus impossible en réalité : il demanda à passer.

Du côté israélien, on lui délivra ce qu’on appelle des autorisations.
Des signatures, des tampons, des phrases administratives qui ressemblent à des portes.
Il crut, une heure, que la rationalité existe encore, qu’il suffit de remplir les cases et de ne pas mentir.
Puis la seconde porte se révéla : celle qui n’est pas en acier, mais en peur. Du côté de Gaza, aucune coordination ne vint. Pas de réponse, ou plutôt une réponse muette, plus ferme que n’importe quel refus.
On lui fit comprendre, à demi-mot, qu’on n’acceptait pas un témoin occidental « géré » par l’autre camp, qu’on ne voulait pas d’un regard qui ne serait pas contrôlable, qu’un homme qui vient écouter est plus dangereux qu’un homme qui vient condamner, parce qu’écouter ouvre des fissures — et qu’une fissure, dans un régime de terreur, devient une trahison.

Il insista. Il chercha des intermédiaires. On lui recommanda un fixeur, puis on l’annula.
On lui donna un numéro, puis on lui dit de ne plus appeler. Il sentit, dans ces micro-évaporations de promesses, la réalité d’un pouvoir qui n’a pas besoin de se justifier : il lui suffit d’effrayer.
Et un matin, sans drame, sans menace explicite, il comprit que ce voyage n’aurait pas lieu. Il comprit surtout pourquoi : un refus silencieux ne laisse aucune prise. Pas de phrase à citer, pas de document à brandir — seulement l’absence. Et l’absence, dans ce siècle bavard, est l’arme la plus nette.

Il se dit alors qu’il trouverait ici des voix. Paris en regorge, n’est-ce pas, de voix, de tribunes, de certitudes sonores. Il chercha des Palestiniens prêts à témoigner. Il appela, il entra dans des cafés, dans des arrière-salles, dans des bureaux d’associations où l’on sert du thé trop sucré et où les affiches ont des slogans trop nets.
On l’écoutait poliment, puis on se fermait. On baissait la voix, on regardait la porte. Certains disaient : « Je ne peux pas. » D’autres ne disaient rien, ce qui était pire. Adrien finit par comprendre la mécanique : beaucoup avaient de la famille là-bas. Beaucoup craignaient qu’une phrase prononcée ici ne devienne une punition là-bas.
Et puis il y avait une autre peur, plus moderne, plus élégante : être accusé, en France, d’être du mauvais côté si l’on ne récitait pas le catéchisme attendu. La parole se trouvait prise entre deux tribunaux, l’un armé, l’autre moral ; et l’on s’étonnait ensuite que la vérité manque d’air.

Ce fut Camille, cette fois, qui trouva la fissure.

Une association discrète, presque invisible, sans grands logos ni scènes de conférence. Un local près des rails ; les vitres vibraient quand passait le train, comme si la ville elle-même respirait à contretemps. Sur la porte, un nom neutre, volontairement terne, pour ne pas attirer. À l’intérieur, des femmes, des voix mêlées, des accents différents. Et une chose rare, presque choquante : elles ne s’excusaient pas de penser.

Il y avait une Palestinienne réfugiée en France, Nour, et elle ne portait pas la colère comme un drapeau ; elle la portait comme une cicatrice. Il y avait une Iranienne échappée d’un monde où l’on vous tue pour une mèche de cheveux. Il y avait une Libanaise qui avait vu le Hezbollah faire d’un pays un otage lent. Il y avait une Syrienne qui parlait avec le calme des survivants, ce calme qui n’est pas de la sagesse, mais de l’usure. Et il y avait aussi une Israélienne, non pour « équilibrer » l’image, mais parce que la vérité, parfois, exige qu’on refuse la séparation confortable des douleurs.

Nour parla sans pathos, comme on décrit une machine : les femmes frappées, les mariages forcés déguisés en traditions, les humiliations quotidiennes qui ne feront jamais la une, parce qu’elles n’intéressent pas la géopolitique. Elle parla des homosexuels traqués, battus, brisés, « purifiés » au nom d’une vertu qui n’est qu’une cruauté codée. Elle parla des enfants surtout, et là sa voix se serra, non pour émouvoir, mais parce que le corps se souvient avant la phrase.

— On m’a pris mon fils aîné quand il avait dix ans. Dix ans. Ils ne vous disent pas : on vous le prend. Ils disent : on va en faire un homme. On va en faire un croyant. On va en faire une fierté. Et puis on vous le rend, si on vous le rend, avec un regard qui n’est plus le sien. Ils font des lignes. Des lignes de garçons. Des petits. Des adolescents. On les entraîne à mourir avant de les entraîner à vivre. Et on appelle ça courage.

Adrien sentit quelque chose se déplacer en lui, comme une pierre qu’on retire d’un mur : l’air entre, et tout menace de s’écrouler. Il posa la question qui le rongeait depuis octobre, depuis ces images du sud, depuis ces visages d’otages devenus décor.

— Pourquoi eux ? Pourquoi les kibboutzim ? Pourquoi attaquer précisément ceux qui, parfois, tendaient la main, ceux qui embauchaient, ceux qui vivaient là, au bord, ceux qui disaient qu’il fallait que Gaza respire ? Comment est-ce possible qu’ils aient été les premiers, les cibles ?

Nour eut un sourire bref, si triste qu’il ressemblait à une lucidité.

— Parce que l’idéologie ne supporte pas l’exception. Parce qu’il ne doit pas exister de « bon Juif » dans le récit. S’il y a un voisin qui aide, un homme qui travaille avec vous, un visage qui contredit le slogan, alors le slogan s’effondre. Ils ont besoin d’un diable total. D’un Sheitan sans nuance. C’est leur carburant. Ils ne veulent pas gagner une terre : ils veulent gagner une histoire. Et dans leur histoire, la main tendue est une menace. Elle dément.

L’Israélienne, assise à côté, ajouta sans triomphe, avec une fatigue calme :

— On voudrait qu’ils nous haïssent moins. On se contenterait qu’ils cessent de nous raconter comme des monstres pour pouvoir se sentir justes en nous frappant.

L’Iranienne parla ensuite, comme on tire un fil qui traverse plusieurs pays, plusieurs décennies, plusieurs hypocrisies. Elle ne fit pas de grand discours ; elle posa des pierres, une à une, et l’on entendit soudain la forme de l’ensemble.

— Vous dites « tampon », dit-elle, et je comprends l’image : on aime les images parce qu’elles nous évitent la précision. Disons plutôt ceci, de façon plus solide : Israël est un verrou de dissuasion face à une partie de l’architecture des proxys iraniens. Quand ce verrou semble faiblir, la tentation d’exploiter la brèche augmente.

Elle marqua une pause, comme si elle cherchait la phrase la plus simple, celle qui ne se discute pas.

— Sans riposte et sans contention, la dissuasion s’effondre. Et quand la dissuasion s’effondre, la guerre ne s’annonce pas : elle s’insinue. Elle arrive par les bords.

Camille sentit, à cet instant, que sa phrase d’octobre — ce « mais » glissé sous les portes — n’était pas seulement une lâcheté individuelle : c’était une brèche stratégique, une entrée de service pour toutes les propagandes. Adrien, lui, murmura, presque malgré lui :

— On dirait une partie de Go.

Nour hocha la tête.

— Oui. Pas un coup unique. Un encerclement. On ferme des issues. On réduit l’air. On rend l’espace invivable. Jusqu’à ce que la victime demande elle-même pardon d’exister. Et si elle se défend, on crie qu’elle est violente ; si elle se tait, on crie qu’elle est coupable.
Pendant qu’elle s’épuise à rester irréprochable, on fabrique, tranquillement, la génération suivante.

Ils sortirent tard. Paris avait cette beauté insolente des villes qui continuent même quand le siècle se disloque. Les vitrines étaient encore nettes, les trottoirs encore lavés. Et cette propreté, désormais, ressemblait à une manière d’être quitte.

En 2024, la pression ne descendit pas du ciel ; elle monta des salons, des studios, des commissions, de ces pièces chauffées où l’on croit que la morale se vote à mains levées.

Un soir de février, Camille se retrouva invitée chez des amis d’amis, un de ces dîners où l’on pose l’assiette comme on pose une opinion. Sur la table, il y avait des verres fins et des sourires fins, et, entre deux bouchées, un homme dit, très calmement, comme s’il récitait une formule de politesse : « Il faut apaiser. » Puis un autre, la bouche pleine, ajouta : « Il faut des gestes. »
On prononçait gestes comme on prononce concessions, avec cette douceur des gens qui ne concèdent jamais leur propre sécurité.
Sur un écran muet, au fond du salon, passaient des visages d’otages ; personne ne leva les yeux. On parlait d’apaisement en regardant la nappe.

Israël, qui n’avait pas riposté, fut sommé de s’expliquer, de s’excuser, de prouver sa vertu, comme si la vertu devait être sans cesse payée au guichet.

Les commissions se multiplièrent, les votes se succédèrent, les injonctions s’empilèrent avec cette politesse glacée qui donne à l’injustice une allure de procédure. Et chaque fois que l’on disait apaisement, Camille entendait autre chose : accommodement. Non pas avec la douleur, mais avec ceux qui la fabriquent.

La normalisation, celle dont on parlait quelques semaines plus tôt comme d’une promesse — cette perspective saoudienne, ce prolongement possible des Accords d’Abraham — se trouva secouée, déportée, presque renvoyée à l’indécence.
Dans les couloirs feutrés des ambassades, on vit des mains se retirer, non par haine, mais par prudence. On entendit des phrases comme : « Ce n’est pas le moment. » Le moment, pourtant, ne demande jamais la permission.

Pendant ce temps, aux frontières, la brèche s’éprouvait. Adrien, à Paris, suivait les alertes comme on suit une maladie : pas pour se divertir, pour mesurer la fièvre.
Il y avait, certains soirs, ce petit son sec des notifications, puis, sur les vidéos, des lumières au nord, un ciel strié, des silhouettes courant vers un abri. On n’entendait pas la peur ; on la devinait dans la façon dont la caméra tremblait. On disait : tirs. On disait : escarmouches. On disait : incidents. On employait des mots de papier pour des choses d’acier.

En mer Rouge, un ami d’Adrien, qui travaillait dans la logistique, lui montra un jour son écran : des routes maritimes dessinées comme des veines, des points qui clignotaient, des retards qui s’empilaient. « Regarde, lui dit-il, ce n’est pas une guerre, c’est un étranglement. »
Les drones apparurent comme des insectes mécaniques posés sur le commerce mondial ; des sabotages frappèrent des câbles ; les primes d’assurance montèrent ; et l’on apprit, à la manière de ce siècle, par une hausse de prix, qu’une mer peut devenir une arme.

Les régimes qui rêvent d’un monde liberticide, d’un monde où la liberté devient un vice, où l’homophobie se fait norme, où la femme redevient territoire, se découvrirent un courage nouveau : celui qu’on trouve quand l’adversaire s’interdit la force.
La Russie soufflait sur les braises ; la Chine observait, calculait, avançait ailleurs ; les États-Unis promettaient, reculaient, revenaient, comme si la décision était une dette qu’on repousse jusqu’à ce qu’elle devienne ruineuse.
Et l’Europe, elle, se fissurait de l’intérieur, non seulement à cause du Proche-Orient, mais parce que le Proche-Orient agissait comme un révélateur : les extrêmes s’emparaient du trouble, les uns pour se fabriquer une innocence flambant neuve, les autres pour ressortir leurs démons, toujours disponibles, toujours prêts.

Adrien et Camille regardaient tout cela avec cette sensation d’être enfermés dans un théâtre où l’on a retiré la sortie. Ils voyaient se dessiner, non une guerre « totale » au sens lyrique du terme — les hommes adorent les adjectifs, ils les utilisent comme des casques — mais une dynamique multifronts, une pression au nord, une morsure au sud, une strangulation maritime, des crises intérieures, et, par-dessus, la grande question qui fait trembler tous les états-majors : combien de temps un verrou peut-il tenir quand il refuse de faire sentir sa force ?

En janvier 2025, une autre pièce glissa sur le plateau. Adrien vit la cérémonie sur son téléphone, debout dans le métro, entre deux stations : une salle trop vaste, des drapeaux, des hommes raides, des stylos qui brillent sous les lustres. À Moscou, on signa un traité que les communiqués présentèrent comme un partenariat stratégique : vingt ans, des mots d’encre, des coopérations, des exercices, des échanges, des promesses de contournement des sanctions, et ce ton de dignité officielle qui sert si souvent de masque au cynisme. Il n’y avait pas de clause de défense mutuelle, non ; on reste prudent, même dans les alliances de la nuit. Mais il y avait mieux, pour ceux qui savent : il y avait la coordination, l’armature, l’assurance que l’on n’est pas seul quand on pousse. Et quand, plus tard, les ratifications tombèrent, l’événement cessa d’être un papier : il devint une posture.

Camille, un matin, dans une librairie, surprit une conversation derrière elle. Deux hommes parlaient de blocs, de BRICS, de bascules, avec cette excitation désincarnée que donnent les cartes. Elle eut envie de se retourner et de leur demander s’ils savaient seulement à quoi ressemble un enfant arraché à sa mère pour « devenir un homme ». Elle ne dit rien. Elle laissa les mots les traverser. C’était aussi cela, le Go : l’éloignement. La guerre commence quand l’on parle de vies comme de points.

L’année 2025, elle, entra lourde, avec cette sensation d’inévitabilité qui précède les catastrophes. La coalition, quand elle se forma vraiment, ne fut pas annoncée comme une guerre. On la baptisa « opération de correction », avec un vocabulaire propre, presque comptable, comme si la politesse des mots pouvait blanchir la violence. On parla de rééquilibrage, de justice historique, d’anti-impérialisme, de résistance, et tout cela tint sur la même corde : la corde de l’ancienne propagande, celle qui sait si bien déguiser une dictature en libération.

En 2026, au début de janvier, ils virent passer sur leurs écrans une scène qui aurait été risible si elle n’avait pas été si symbolique : des navires chinois, russes et iraniens manœuvraient ensemble, sous un intitulé pacificateur, un de ces noms propres qui sonnent comme des mensonges polis.
Les images étaient lentes, presque belles : mer large, coques lourdes, fumées fines. On parla d’interopérabilité, de sécurité maritime, et le monde regarda cela comme on regarde un défilé lointain — sans vouloir admettre ce que l’image disait : des blocs se forment, et ils apprennent à se parler en mer, c’est-à-dire dans cet espace où la planète circule. Ce n’était pas encore la guerre, non. C’était son alphabet.

Un soir, sur un quai, Adrien regarda les gens défiler, écouteurs aux oreilles, yeux baissés, et il se dit que la modernité a inventé une manière très raffinée de ne pas voir. Il revit les otages devenus presque décor, Yonatan, Nour, l’enfant de dix ans ; il entendit la phrase de l’Iranienne — un verrou, une brèche — et comprit que la dissuasion n’est pas un mot de stratège : c’est, pour les vivants, une condition d’air.

Israël demanda de l’aide. Elle arriva dans un monde déjà abîmé. Une tentative d’éradication, proclamée par certains depuis des années, cessa d’être un slogan pour redevenir un projet, avec ses alliés, ses proxys, ses voies d’approvisionnement, ses complicités muettes et ses calculs marchands. Et, mécaniquement, les États-Unis réagirent, parce que la chute d’un verrou régional bouleverse tout l’ordre alentour : les routes, les alliances, les garanties, l’architecture entière de ce qui tenait encore.

En Europe, des villes s’embrasèrent, et pas seulement par importation du conflit : par accumulation de colères, par fatigue morale, par opportunisme politique.
Camille passa un soir près d’un boulevard où l’air sentait le plastique brûlé. Des vitrines cassées faisaient, dans la lumière des gyrophares, des éclats de glace. Un garçon criait « justice » sans savoir ce qu’il demandait. Un autre criait « mort » en croyant demander la vie. Et dans la foule, des gens filmaient, comme s’ils voulaient garder une preuve de leur propre effroi.

Des gouvernements tombèrent. Des alliances craquèrent. On crut pouvoir rester « nuancé » alors que le monde devenait binaire ; on crut pouvoir rester « propre » alors que le réel exigeait des mots clairs. Et l’on redécouvrit, dans cette panique, une chose que les générations précédentes connaissaient mieux : l’indécision est une décision, simplement honteuse.

Un soir, à Paris, Camille et Adrien marchaient près de la Seine quand les téléphones vibrèrent presque ensemble. Alertes, consignes, rumeurs, confirmations. On parla d’une frappe majeure, puis d’une riposte, puis d’une extension. Les passants levèrent la tête comme si le ciel allait expliquer. C’était d’une tristesse parfaite : chercher une explication au-dessus de soi quand la faute est, depuis longtemps, en nous.

Adrien s’arrêta.

— Tu te souviens… au début… quand ils ont décidé de ne pas riposter ?

Camille hocha la tête, très lentement.

— Je me souviens surtout de ce que nous cherchions. Une solution propre. Une solution qui ne nous oblige pas à regarder la haine en face.

La sirène, celle qui n’appartient ni aux films ni aux romans, s’étira dans l’air parisien. Une sirène de protocole. Une sirène qui ne dramatise rien, qui annonce seulement que l’État s’organise parce que le réel s’invite.

Camille eut alors cette pensée simple, presque calme, cette pensée qu’on n’ose pas se dire quand on apprécie encore le confort : le silence ne désarme pas ceux qui rêvent d’éradication. Il leur facilite le travail. Il leur donne le temps. Il leur donne le récit.

Adrien murmura, comme s’il parlait à Yonatan, à Nour, à l’enfant de dix ans, aux otages dont les visages avaient failli devenir décor, à cette foule européenne qui voulait être morale sans payer le prix du courage :

— Quoi qu’ils fassent… même quand ils se taisent… on les hait.

Camille répondit, sans lyrisme, avec une douceur terrible :

— Oui. Et c’est cela que le monde refuse d’admettre, parce que l’admettre oblige à choisir entre la lucidité et la commodité. La commodité a toujours bonne presse. La lucidité, elle, n’a jamais eu d’amis.

Ils se regardèrent, sans héroïsme, sans pose. Deux êtres ordinaires au bord d’un temps qui se refermait. Et ils comprirent, avec une clarté froide, que cette troisième guerre qui montait n’était pas née d’une seule décision, mais d’une suite de renoncements polis, de « mais » répétés, de prudences confondues avec la sagesse, de refus d’appeler les choses par leur nom.

Toutes les vies se valent. C’est précisément pour cela qu’on ne peut pas traiter comme équivalents la souffrance et la machine qui fabrique la souffrance.

C’est précisément pour cela qu’on ne peut pas confondre un peuple avec ceux qui l’écrasent, ni une foi avec ceux qui la détournent en instrument de domination. C’est précisément pour cela qu’on ne peut pas demander à des Juifs d’être irréprochables pour mériter la simple permission de vivre, pas plus qu’on ne peut demander à des Palestiniens de se taire pour mériter le droit d’être plaints, ni aux Iraniennes de mourir en silence pour que nos consciences restent blanches.

Sur les quais, Paris avançait encore, comme si l’habitude pouvait servir de bouclier. Mais l’habitude, quand elle devient une excuse, est une manière d’apprendre à vivre avec l’inacceptable.

Et l’inacceptable, un jour, réclame toujours son dû.

Et si Israël n’avait pas riposté après le 7 octobre : la fiction morale qui aurait tout détruit

 

Tribune juive : Le flambeau de la haine de Nataneli Lizee

Tribune juive : Le flambeau de la haine de Nataneli Lizee

Le flambeau de la haine

Il existe, dans notre temps, une espèce de ferveur noire qui n’a rien de l’examen, tout de l’habitude. Elle ne naît ni d’un fait, ni d’un savoir, ni même d’une expérience : elle se transmet. Elle passe de la bouche au fils, du père à la fille, de la table familiale au trottoir, comme on se lègue un flambeau — non pour éclairer, mais pour brûler.
Haïr le Juif, pour certains, est devenu une cause, presque une croyance. Ils ont foi en leur haine. Ils s’y tiennent comme à une doctrine.

Cette foi-là a pour socle l’ignorance crasse. Elle répète, elle mime, elle ressasse.
Elle récite des mots dont elle ignore l’origine, des idées dont elle ne connaît ni la généalogie ni la part de vrai, des accusations dont elle n’a jamais vérifié la source.
Elle se contente de formules, elle vit de raccourcis. Elle se nourrit de fables commodes, parce que la fable dispense d’apprendre, et qu’apprendre exige une discipline que l’idéologie, précisément, abhorre.

Or l’idéologie rance a ceci de redoutable : elle procure une ivresse de certitude à bon marché. Elle offre un coupable avant même d’offrir une question. Elle remplace la pensée par l’adhésion, l’étude par l’intonation, le réel par la rumeur. Elle ne veut pas comprendre ; elle redoute de comprendre, car comprendre oblige à renoncer à la facilité du monde binaire, à ce confort grossier qui permet de se croire vertueux en haïssant. Alors elle refuse d’entendre. Elle se ferme. Elle s’endurcit. Elle préfère la répétition à la vérité.

Ce mécanisme est ancien, et sa médiocrité n’a jamais empêché ses ravages.
On accuse le Juif d’être partout et de ne jamais appartenir ; on lui attribue la puissance et on lui conteste la légitimité ; on l’imagine responsable, on le rend suspect, on l’isole, puis l’on s’étonne de l’hostilité que l’on a soi-même semée. La haine n’a pas besoin de cohérence : elle a besoin d’un visage où projeter ce qu’elle refuse de regarder en elle-même.

Ce qui est le plus accablant, c’est l’assurance des ignorants. Ils parlent haut, ils affirment sans savoir, ils dénoncent sans lire, ils condamnent sans comprendre. Ils ne cherchent ni nuance, ni contexte, ni exactitude. Ils ne veulent pas vérifier, car la vérification menace leur ivresse. Ils tiennent à leur haine comme à un héritage, et ils la défendent avec l’entêtement des esprits qui confondent la fidélité et l’aveuglement.

Il faut nommer cette réalité avec sobriété et fermeté : l’antisémitisme n’est pas une opinion parmi d’autres. C’est une abdication intellectuelle et morale. C’est le choix du mensonge lorsqu’on pourrait apprendre ; c’est le goût de l’anathème lorsqu’on pourrait discerner ; c’est l’amour de la foule lorsqu’on devrait rester digne. Et lorsqu’une société tolère que cette ignorance devienne bruyante, qu’elle s’étale, qu’elle intimide, elle prépare sa propre déchéance, car la haine, une fois autorisée, cherche toujours de nouveaux visages.

On ne combat pas cette transmission par des postures, ni par des silences prudents. On la combat par l’exigence : instruire, vérifier, rappeler les faits, démasquer les fables, refuser les amalgames, refuser la complaisance. On la combat aussi par une règle simple de civilisation : nul n’a à se justifier d’exister. Les Juifs n’ont pas à se faire discrets pour apaiser les consciences paresseuses. Une démocratie qui exige l’invisibilité d’une minorité pour acheter la tranquillité abdique sa vocation.

Le flambeau de la haine ne s’éteint pas tout seul. Il s’éteint quand on cesse de l’admirer, quand on cesse de le relayer, quand on refuse d’en faire une tradition. Il s’éteint quand la vérité redevient plus désirable que la rancune, et quand l’intelligence reprend ses droits sur le réflexe. Cela réclame du courage. Cela réclame une hygiène de l’esprit. Cela réclame, surtout, de ne pas confondre la conviction et l’endoctrinement.

Et si l’on me demande ce que je réclame, au fond, je réponds sans emphase : la fin de cette religion de la haine. Le retour au réel. Le refus d’hériter de l’iniquité comme on hérite d’un nom. La dignité, enfin, d’une pensée qui ne se met pas au service de la meute.

©️ Nataneli

Tribune - La propagande déguisée : quand un livre de coloriage devient idéologie

Tribune - La propagande déguisée : quand un livre de coloriage devient idéologie

Tribune La propagande déguisée : quand un livre de coloriage devient idéologie

Il est singulièrement inquiétant, pour ne pas dire déroutant, de constater qu’un ouvrage présenté comme un modeste livre de coloriage, destiné à l’innocente distraction de jeunes enfants de six à dix ans, puisse véhiculer, dès son titre — From the River to the Sea —, une idée radicale et explicite, suggérant ni plus ni moins l’éradication d’un État reconnu et la disparition d’un peuple.

Rarement un support conçu pour l’éveil artistique et la patience du trait s’est mué en instrument d’endoctrinement idéologique, où la couleur et le dessin servent, subrepticement, un message de haine.
Dès les premières lignes, le lecteur, fût il enfant, se voit placé dans un cadre moral préconçu, où la nuance et la complexité sont absentes, balayées au profit d’une simplification caricaturale.

Les premières pages de l’ouvrage confirment cette orientation partisane.
La Nakba y est abordée avec la brièveté d’un récit, mais d’une manière résolument unilatérale : les Juifs y apparaissent comme des arrivants voraces, spoliant les terres des Arabes et chassant la population locale.
Quiconque possède un minimum de bagage historique sait combien ce récit déforme la réalité et ignore les nuances de l’histoire contemporaine après la Seconde Guerre mondiale.

Il convient toutefois de rappeler que les Juifs ont toujours vécu sur cette terre, depuis l’époque de la Judée, et que leur présence ne se limite pas à l’arrivée postérieure à la guerre ; celle-ci, avec ses horreurs et ses déplacements massifs, n’a fait que précipiter le besoin impérieux de création d’un État « réservé » au peuple juif.
Ce récit simplificateur, livré à l’esprit candide de l’enfant, ne cherche pas à éclairer, mais à imposer une vision manichéenne du monde.

Le contenu graphique et narratif confirme cette orientation.
La mort d’un Palestinien y est systématiquement magnifiée et érigée en exemple de martyre, comme lorsqu’un personnage déclare :
« Il vaut mieux mourir en martyr que de vivre sous le joug colonisateur des Israéliens ».
Israël, en contrepoint, est présenté comme l’agresseur impitoyable et le colonisateur inhumain.

La répétition de ce schéma moral impose aux jeunes lecteurs une vision où nuance, doute et esprit critique sont évacués. Les couleurs, les formes, les contours eux-mêmes deviennent instruments de propagande, et la mémoire est dressée pour légitimer l’idéologie communautaire au détriment de la réflexion individuelle.

Il est frappant de constater que cet ouvrage, retiré de la plupart des librairies en Afrique du Sud, reste disponible en France dans certaines librairies indépendantes et militantes, comme Violette Enko à Paris. Cela illustre parfaitement la distinction entre légalité et moralité.

La loi n’interdit pas le livre ; cela ne signifie pas que sa diffusion est neutre intellectuellement. On peut respecter la liberté de publication tout en appelant à la vigilance sur certaines lectures, surtout lorsqu’elles s’adressent à un jeune public sans commentaires ni explications pour replacer les événements dans leur complexité.

À ce titre, l’analogie avec Mein Kampf est éclairante : tout comme ce texte légalement publié, ce livre est licite, mais sa légalité ne confère pas automatiquement valeur morale ou pédagogique.
L’enjeu n’est pas d’interdire, mais de cultiver l’esprit critique, d’éveiller le discernement moral et de ne pas livrer les jeunes lecteurs à une vision binaire et manipulatrice du monde.

Il n’est plus seulement question de conformité aux lois de l’État. Il s’agit de la capacité de l’enfant, puis de l’adulte, à exercer son jugement, à distinguer le vrai du faux, le juste de l’injuste, et à résister aux séductions subtiles de l’idéologie imposée.

Dans un monde où la propagande s’invite jusque dans les espaces les plus innocents, il incombe à tous — parents, enseignants, journalistes — de rappeler que la vérité n’est jamais unilatérale et que la justice exige un esprit libre et critique.

Nataneli