Nataneli Lizee

Nataneli Lizée est journaliste et Correspondante de Presse.
Avec plus de vingt ans ans d'expérience dans l'écriture, l’information, la communication et la littérature, je me consacre à la création d'œuvres qui explorent la conscience individuelle et collective à travers la poésie, la littérature romancé et l'essai. Actuellement auteure et journaliste indépendante, je fusionne ma passion pour la littérature avec mes compétences en communication et nouveaux médias pour toucher un public plus large.

Les articles de Nataneli Lizee

Tribune : Vincent Lemire, la critique d’Israël et la question de la subjectivité intellectuelle

Tribune : Vincent Lemire, la critique d’Israël et la question de la subjectivité intellectuelle

Vincent Lemire, la critique d’Israël et la question de la subjectivité intellectuelle

Vincent Lemire est historien, spécialiste reconnu de Jérusalem et du Proche-Orient.
À ce titre, il intervient régulièrement dans le débat public pour commenter la situation israélo-palestinienne, notamment depuis la guerre à Gaza.
Ses prises de position ont suscité de vives réactions, en particulier parmi des Juifs vivant en Israël, qui y voient parfois non seulement une critique politique, mais l’expression d’un antisionisme plus profond, possiblement idéologique ou culturel.

Pour analyser cette perception, il est nécessaire de distinguer clairement les faits, les interprétations, et les effets produits par le langage employé.

Faits et interprétations : une distinction essentielle

Les faits sur lesquels Vincent Lemire s’appuie sont largement documentés : opérations militaires israéliennes, morts civiles, crise humanitaire à Gaza, décisions politiques du gouvernement israélien, débats internationaux sur les sanctions ou le droit international humanitaire. Ces faits sont établis par des sources multiples et ne sont pas, en eux-mêmes, contestés.

En revanche, les formulations utilisées par Lemire — parlant de « stratégie suicidaire », d’« impasse », ou évoquant un avenir qui ressemblerait à un « cimetière » — relèvent clairement de l’interprétation. Elles ne décrivent pas une réalité mesurable, mais une lecture morale et politique de cette réalité. Elles traduisent une inquiétude, une condamnation, et un jugement sur la direction prise par l’État d’Israël.

Autrement dit, Lemire ne se limite pas à exposer des faits : il les hiérarchise, les interprète et les qualifie à partir de sa sensibilité intellectuelle et éthique.

La question de la position extérieure

Vincent Lemire n’est ni membre du gouvernement israélien, ni décideur militaire, ni acteur direct sur le terrain. Comme tout intellectuel engagé, il parle depuis une position extérieure, fondée sur des sources secondaires, des analyses historiques, et une grille de lecture personnelle.

Cette position n’est pas illégitime en soi. Mais elle implique une limite : l’impossibilité de rendre compte de l’ensemble des contraintes sécuritaires, politiques et existentielles propres à une société confrontée à une menace qu’elle perçoit comme vitale. Lorsque l’analyste extérieur emploie un vocabulaire radical, il peut donner l’impression de surplomber ceux qui vivent la situation de l’intérieur.

Le poids des mots et la perception israélienne

C’est ici que naît la fracture. Pour une partie des Juifs vivant en Israël, les mots de Lemire ne sont pas entendus comme une critique circonscrite d’un gouvernement ou d’une stratégie, mais comme une mise en accusation globale. Le langage employé — alarmiste, moralement chargé, parfois sans contrepoids explicite — peut être perçu comme niant la complexité de la situation israélienne, ou minimisant la réalité des menaces auxquelles le pays fait face.

Dans ce contexte, il devient compréhensible que certains se demandent si cet antisionisme affiché face à la politique israélienne ne dépasse pas le strict cadre politique pour toucher à une vision plus idéologique d’Israël lui-même. Non pas nécessairement par intention consciente, mais par effet de discours.

Antisionisme politique ou biais idéologique ?

Il n’existe pas de preuve que Vincent Lemire exprime une hostilité envers les Juifs en tant que tels, ni qu’il nie explicitement le droit d’Israël à exister. Il affirme d’ailleurs maintenir des relations académiques avec des chercheurs israéliens et rejette l’idée d’un boycott global.

Cependant, la répétition de jugements univoques, l’absence fréquente de reconnaissance explicite des dilemmes sécuritaires israéliens, et l’usage de métaphores extrêmes contribuent à brouiller la frontière entre critique politique légitime et condamnation globale. Or, dans un contexte historique marqué par l’antisémitisme, cette ambiguïté n’est jamais neutre.

Conclusion

Le débat autour de Vincent Lemire ne porte pas seulement sur Israël. Il pose une question plus large : quelle responsabilité incombe à l’intellectuel lorsqu’il quitte le terrain de l’analyse factuelle pour celui du jugement moral ? Et comment ses mots sont-ils reçus par ceux qui sont directement concernés ?

Reconnaître la subjectivité de ses propos n’est pas le disqualifier. Mais refuser de l’admettre serait nier que le langage, surtout lorsqu’il est porté par une autorité intellectuelle, façonne des perceptions, alimente des soupçons et peut, involontairement, renforcer des fractures déjà profondes.

Dans un conflit aussi chargé historiquement et émotionnellement, la rigueur factuelle ne suffit pas. Elle doit s’accompagner d’une conscience aiguë du poids des mots — et de ce qu’ils peuvent signifier pour ceux qui vivent, non pas le débat, mais la réalité quotidienne qu’il prétend juger.

Nataneli

Tribune : IRAN, LA CORDE ET NOS SILENCES de Nataneli Lizee

Tribune : IRAN, LA CORDE ET NOS SILENCES de Nataneli Lizee

IRAN, LA CORDE ET NOS SILENCES

On reconnaît une tyrannie à ceci qu’elle assassine le vocabulaire avant d’assassiner les vivants. Elle pend l’homme, puis elle pend le mot « justice » à côté de lui, comme un accessoire de théâtre, afin que l’horreur paraisse régulière, presque administrative.
L’Iran contemporain est cette scène sombre.
Et nous, Européens repus d’images, nous sommes trop souvent la salle distraite : nous crions ici, nous chuchotons là-bas, nous réclamons de la morale quand elle ne coûte rien, puis nous passons au sujet suivant, avec cette aisance coupable des sociétés qui s’imaginent immunisées contre le tragique.

Il faut dire les nombres, parce que les nombres clouent les complaisances.
Au moins 333 exécutions recensées en 2021 ; au moins 582 en 2022 ; au moins 834 en 2023 ; au moins 975 en 2024. Et la grimace du réel, c’est l’opacité : la plupart des pendaisons ne sont pas annoncées par l’État. Comme si le régime voulait, en plus de tuer, confisquer le récit du meurtre, effacer le bruit de la trappe, abolir le témoin, faire disparaître la mémoire au même titre que le corps.  

Depuis la fin de décembre 2025, cette stratégie de dissimulation s’inscrit dans un contexte nouveau : des manifestations populaires massives ont éclaté à travers tout le pays, d’abord pour protester contre l’effondrement économique et la vie chère, puis contre le régime
lui-même.
Dès le 8 janvier 2026, les autorités ont imposé une coupure quasi totale d’Internet et des communications téléphoniques, réduisant fortement la visibilité internationale des événements et empêchant la coordination des protestations. Malgré cette opacité, des milliers de manifestants ont été blessés ou tués, et des dizaines de milliers arrêtés, selon les rapports d’Amnesty International et Human Rights Watch.
Cette extinction de l’accès numérique a servi à étouffer les voix citoyennes dans un moment de contestation sociale et politique intense.

Qu’on ne vienne pas parler de « dérive ». Il s’agit d’un appareil complet : tribunaux révolutionnaires qui expédient, aveux arrachés, accusations extensibles, et, derrière, la force nue des Gardiens de la Révolution et de leurs relais.
On ne gouverne plus, on quadrille. On ne persuade plus, on étouffe. La peur devient une seconde peau, l’uniforme imposé à la vie civile, le costume unique d’un peuple qu’on voudrait réduit à la docilité.
La théocratie a ceci de redoutable qu’elle se pare d’une majesté prétendument sacrée, tandis qu’elle agit comme une police : elle bénit ce qu’elle brutalise.

Au ras de cette mécanique, il y a un organe au nom presque propre : la police des mœurs, Gashte Ershad. Une expression qui sonne comme une leçon, et qui se traduit, dans la rue, par la chasse au corps féminin. Voilà ce que notre époque doit prononcer sans euphémisme : on peut mourir pour un voile. On peut mourir parce qu’un régime a décidé que la chevelure était un blasphème, et que la femme, en respirant librement, commettait une offense. La loi se fait costume, puis carcan ; le carcan se fait gourdin ; le gourdin se fait sentence.  

Mahsa Amini, arrêtée en septembre 2022 pour « mauvais hijab », meurt après sa détention ; une mission d’enquête des Nations unies reliera sa mort à des violences subies en garde à vue et décrira un système répressif susceptible de relever de crimes contre l’humanité.

Armita Geravand, adolescente en 2023, meurt après un épisode rapporté comme lié au hijab dans le métro de Téhéran ; le pouvoir s’abrite derrière l’incertitude comme derrière un rideau. Et il y a celles qu’on ne tue pas d’un coup, mais qu’on brise : Arezoo Badri, touchée lors d’une intervention liée aux lois sur le hijab, restée paralysée. Le vêtement devient prétexte, l’ordre moral devient munition, la pudeur obligatoire devient mire.

On voudrait croire qu’une telle nudité du mal soulèverait d’un seul mouvement les consciences d’Europe. Or l’indignation, chez nous, est devenue intermittente. Elle a ses saisons, ses liturgies, ses causes commodes.
Le régime iranien l’a compris : quand le monde a les yeux ailleurs, on peut serrer le nœud. Quand l’attention se fixe sur une autre tragédie, la potence travaille davantage, au nom de la drogue, au nom de la sûreté, au nom de l’espionnage : l’étiquette varie, la fonction demeure, terroriser, dissuader, raturer la protestation. Les tyrans, eux, savent lire l’actualité comme un alibi.  

C’est ici que la question française devient gênante, donc nécessaire.
Où était la gauche pendant ces années de gibet ? Où étaient les tribunes obstinées, les rassemblements réguliers, l’attention qui ne lâche pas ? Où était La France insoumise, si prompte à emplir les boulevards pour Gaza, quand l’Iran pendait par centaines, quand des femmes étaient traquées pour un morceau de tissu imposé, quand la théocratie montrait son visage nu, sans masque, sans honte ? Pourquoi tant de ferveur pour certains drames, et tant de discrétion pour d’autres, alors que l’horreur, ici, ne se cache même pas : elle se compte, elle se répète, elle se perfectionne ?

On me répondra que la géopolitique est complexe. Je n’en disconviens pas. Mais la morale n’est pas un confort, c’est une discipline.
Elle commence par refuser le tri du tragique, cette manie de sélectionner les victimes selon l’utilité de leur malheur dans nos querelles franco-françaises.
Elle commence par soutenir un peuple même quand sa libération risque de produire une « mauvaise » géographie morale, c’est à dire une issue qui contrarie nos catéchismes, nos habitudes, nos paresses intellectuelles.

Car une autre question, souterraine, travaille nos silences. Une partie des opposants iraniens, surtout dans la diaspora, voit dans la figure de Reza Pahlavi, fils du dernier Shah, exilé depuis la fin des années 1970 et installé de longue date en Occident, une possibilité de transition, ou du moins un symbole de rupture — son nom est longuement scandé dans les manifestations récentes, et certaines franges de la société civile le considèrent comme une alternative politique au régime actuel.

Il parle de consultation populaire, de futur choisi par les Iraniens, et certains murmurent le désir d’une monarchie constitutionnelle : un emblème sous la loi, non un sabre sur la loi. On peut s’en défier, on peut s’en moquer, on peut s’en inquiéter ; mais on ne peut pas feindre que ce désir n’existe pas, ni que l’Iran n’aurait pas, lui aussi, le droit d’hésiter et de chercher sa sortie.

Voici pourtant le détail qui, chez nous, crispe les consciences : Pahlavi a assumé en 2023 un voyage en Israël, une visite à Yad Vashem, l’idée qu’un Iran libre puisse renouer des liens avec Israël et avec ses voisins.
Et soudain, je vois des militants qui savent prononcer tous les mots de la compassion, sauf ceux qui dérangent leur catéchisme. Serait-ce là le verrou ? S’agit-il du peuple iranien, ou de la crainte qu’un Iran libéré ne se rapproche des ÉtatsUnis et d’Israël, ne déplace l’échiquier moyen-oriental, ne casse le rite des haines utiles, ne fasse tomber quelques conforts idéologiques soigneusement entretenus ?

Je ne brode pas une fable de complot ; je décris un réflexe, un angle mort.
Le totalitarisme adore les aveuglements partiels : il prospère sur les consciences compartimentées. Il se nourrit des indignations sélectives, des indignations de convenance, des indignations qui se donnent en spectacle sans se donner en devoir. Et pendant ce temps, en Iran, la corde poursuit son œuvre, régulière, impassible, comme une horloge noire.

Je finis en forçant la gêne, car c’est la gêne qui réveille.
Pourquoi ceux qui manifestent si volontiers pour Gaza n’ont-ils pas manifesté avec la même constance pour les femmes iraniennes traquées pour un voile ? Pourquoi ceux qui parlent tant de justice sociale se taisent-ils devant la justice de corde des mollahs ?
Pourquoi la cause iranienne, si crue, si tragiquement lisible, n’obtient-elle pas la même ferveur que les causes plus rentables dans le marché des vertus ?
Et si l’obstacle, au fond, était Israël, que dit alors cette cécité choisie de notre paysage politique, de notre capacité à défendre un peuple quand sa libération menace de contredire le roman militant ?

L’Iran n’a pas besoin de nos postures. Il a besoin d’une obstination simple : regarder, nommer, soutenir, sans calcul. Et accepter ceci, qui déplaît aux dogmes : soutenir un peuple, ce n’est pas choisir sa sortie à sa place, c’est l’aider à reprendre souffle et le laisser décider de la forme de son lendemain.

Nataneli

Sources des chiffres d'exécutions : Amnesty International (Rapports annuels 20222024) ; Iran Human Rights (IHR), rapports 20212025.

Le Go du silence : comment la non-riposte d'Israël aurait ouvert la voie au chaos de Nataneli Lizee

Le Go du silence : comment la non-riposte d'Israël aurait ouvert la voie au chaos de Nataneli Lizee

Le Go du silence

Et si la non-riposte était plus dangereuse que la riposte ?

Dans Le Go du silence, Nataneli Lizée ose une hypothèse que l’Occident refuse de formuler : le silence n’apaise pas la haine, il l’organise. Il lui donne du temps, du récit, de l’air.

À travers une dystopie glaçante, le texte démontre comment la retenue morale, érigée en vertu suprême, devient une brèche stratégique, une suffocation progressive où la victime doit sans cesse prouver son droit de respirer.

Ce n’est pas la violence qui déclenche la catastrophe, mais l’incapacité à nommer ceux qui la fabriquent. Une fable lucide sur l’illusion d’une solution « propre » dans un monde qui ne l’est pas.

Le 7 octobre 2023, au matin, l’Histoire fit ce qu’elle sait faire quand elle veut rappeler à l’homme qu’il n’est qu’un locataire provisoire de sa propre civilisation : elle entra sans frapper.
Elle n’entra pas en grande tenue, avec tambours et clairons, non. Elle entra en images, en fragments, en cris hachés, en visages floutés par la compression des réseaux, en corps que l’on n’ose pas nommer tant ils ressemblent déjà à des symboles. Et le symbole, on le sait, est une manière très commode d’éviter d’avoir mal.

Le 8, l’époque se leva sur un montage d’horreur, un multipiste de preuves qui ne laissait plus aucun refuge à l’esprit.
Au sud d’Israël, le désert avait cette clarté crue, presque minérale, qui rend tout irréfutable, même l’impensable : routes blêmes, clôtures tordues, maisons ouvertes comme des corps qu’on aurait oubliés de refermer.
Paris, au même instant, se tenait droite, propre, presque élégante dans son indifférence de capitale ; les vitrines étaient nettes, les trottoirs lavés, et cette propreté avait quelque chose d’insolent, comme si la ville se protégeait en se faisant belle.
Et Gaza, déjà, entrait dans les conversations avant d’entrer dans les consciences : un nom, une énigme, un écran où chacun projetait sa vertu, sa colère, son ignorance — tandis que, derrière ce nom, il y avait des ruelles étroites, des familles serrées, des nuits sans sommeil, et cette sensation continue d’être pris en otage par la force, qu’elle vienne du ciel ou de ceux qui règnent au sol.

Les images circulaient, revenaient, s’imposaient. Elles ne formaient plus un récit, elles formaient une pression. On avait l’impression que le siècle lui-même respirait mal, comme un asthmatique qui, pour ne pas s’effondrer, fait semblant de parler.

Dans un café de la rive droite, un de ces lieux où l’on se croit à l’abri parce qu’on commande un allongé et qu’on a une fenêtre, Camille posa son téléphone face contre la table : geste mince, presque superstitieux, comme si l’on pouvait, d’un simple mouvement, empêcher le monde d’entrer. Adrien, lui, laissa l’écran allumé, non par goût du spectacle, mais par cette croyance moderne et naïve qu’en regardant assez, on finit par comprendre, et qu’en comprenant, on se protège.

— Ils ont parlé, dit-il.

Camille ne demanda pas qui. Elle savait.

La déclaration était tombée pendant la nuit, sèche et solennelle. Israël ne mènerait aucune offensive. Pas de bombardements. Pas d’incursion. Pas de représailles. Fermeture totale des passages, recueil des preuves, commission internationale, convocation des ambassadeurs, demandes de sanctions, pression diplomatique.
Le gouvernement avait prononcé le mot retenue comme on prononce une prière — et l’on avait senti, jusque dans la formulation, le désir presque désespéré d’être irréprochable.

Adrien chercha Camille du regard, comme un homme qui veut partager une consolation, ou, plus exactement, une manière de rester du côté de la lumière.

— C’est… c’est courageux, murmura-t-il. Ils veulent éviter l’engrenage. Ils veulent sauver les otages autrement. Ils veulent que le monde voie.

Camille eut un sourire bref, sans douceur, mais sans dureté non plus. Plutôt cette lassitude immédiate de ceux qui entendent, derrière une phrase, le bruit d’un mécanisme qui se met en route.

— Le monde verra, dit-elle. Et le monde parlera. Et le monde oubliera. Il parle pour se donner une conscience, il oublie pour se garder propre. C’est sa grande gymnastique.

Adrien se redressa, presque offensé, non contre elle, mais contre l’idée qu’elle puisse avoir raison.

— Enfin… on ne peut pas… On ne peut pas vivre dans le cynisme. Là, c’est trop. Mille deux cents morts. Deux cent cinquante otages. Là, on ne pourra pas glisser.

Camille prit son téléphone, l’alluma, l’éteignit. Ce va-et-vient avait l’air ridicule et pourtant il disait tout : l’impuissance, la colère, la peur de devenir fou à force de voir.

— Tu veux une issue nette, dit-elle. Une issue qui ne te salit pas. Mais écoute comment ça marche. D’abord, on dit massacre. Puis, au bout de quelques jours, on dit contexte. Puis on dit réaction. Puis on dit racines. Et à la fin, tu n’enterres plus des morts, tu enterres le mot même de meurtre.

— Tu exagères.

— Je décris, Adrien. Je décris.

Ils n’étaient ni militants ni experts. Ils appartenaient à cette espèce française, si fréquente, qui lit, qui nuance, qui se croit immunisée contre les simplifications. Ils avaient appris à se méfier des slogans, et ils en avaient tiré une vertu parfois dangereuse : l’aptitude à tout équilibrer, même ce qui ne doit pas l’être. Une balance, oui, mais posée sur un gouffre.

Les premiers jours, pourtant, Adrien crut qu’il s’était trompé sur la nature du monde.
Les chefs d’État condamnèrent, les institutions promirent, les plateaux se couvrirent d’indignation. On parla des otages avec gravité, comme si la gravité avait le pouvoir de ramener les disparus. On posa des bougies. On signa des tribunes. On répéta cette phrase, presque unanime : aucun pays n’aurait supporté l’insupportable.

Puis la semaine passa.

Et le mot « mais » arriva, comme un courant d’air sous une porte.

Ce fut d’abord un « mais » prudent, enveloppé de précautions, d’intelligence apparente. « Bien sûr, c’est atroce, mais… » « Bien sûr, c’est intolérable, mais… »
« Bien sûr, nous condamnons, mais… » Ce petit mot, placé à l’endroit exact où il suffit de le placer, change tout : il déplace l’horreur, il l’éloigne, il la rend discutable. Il crée une zone grise où les âmes fatiguées peuvent s’installer, avec coussin et bonne conscience.

Parce qu’Israël ne ripostait pas, on se mit à demander ce qu’il avait fait pour mériter une telle haine. Parce qu’il se taisait, on se mit à lui prêter des intentions. Parce qu’il ne bombardait pas, on se mit à parler de disproportion… à propos d’une riposte absente, ce qui exige un talent rare pour l’absurde. Et très vite, une autre phrase apparut, sournoise, presque élégante : « S’ils ne frappent pas, c’est qu’ils ne sont pas menacés. » On la prononçait avec des mines réfléchies, comme si la réflexion donnait de la dignité à la lâcheté.

Dans les familles d’otages, l’attente s’installa comme une maladie chronique. Les visages placardés dans les gares devinrent familiers, puis — c’est là la cruauté — ils devinrent décor. Les otages revinrent lentement, au compte-gouttes, au rythme des tractations et des intérêts. Chaque libération fut célébrée comme un progrès moral, alors qu’elle prouvait surtout une chose : on pouvait retenir des êtres humains comme on retient une monnaie, et le monde, faute de décision, s’habituait.

— Tu vois, dit Camille un soir, le « mais » a trouvé sa place. Il s’installe. Il meuble.

Adrien ne répondit pas. Il lisait, il cherchait, il se débattait avec cette croyance qui lui avait toujours servi d’abri : l’intelligence collective finira par comprendre. Mais il sentait sous les phrases une autre musique, plus inquiétante : non celle de la raison, celle du relâchement. La sensation qu’on venait de tester une limite — et que la limite n’avait pas mordu.

C’est alors qu’il eut cette idée qui n’en était pas une, plutôt une nécessité : aller voir.

Il partit pour Tel Aviv au début de novembre. La ville travaillait, roulait, respirait, mais comme avec une sirène intérieure. Les gens avaient l’air de faire leurs gestes à l’économie, comme si chaque mouvement devait être justifié, comme si l’air lui-même était devenu une ressource.

Yonatan le reçut sans emphase, dans une maison où des photos étaient posées sur un buffet comme des preuves. Il parlait un français correct, cette correction même ajoutant à l’absurde : on se comprend si bien, et l’on se tue tout de même.

— Je n’ai pas besoin que vous soyez d’accord, dit-il. J’ai besoin que vous entendiez.

Il parla du sud, des routes coupées, des appels sans réponse, des heures où l’on attend un signe qui ne vient pas. Il n’appuya jamais. Il énonça, et cette sobriété était plus insoutenable que l’emphase : elle donnait à l’horreur un caractère domestique, presque quotidien, comme si le monde pouvait se briser sans fracas, puis continuer de tourner sur un axe faussé.

Adrien demanda, presque timidement :

— Et… puisque votre pays ne riposte pas… qu’est-ce que ça change, là, dehors ?

Yonatan eut un sourire sans joie.

— Ça change tout et ça ne change rien. Les uns disent que notre silence prouve notre culpabilité. Les autres disent que notre silence prouve notre faiblesse. Dans les deux cas, cela travaille contre nous. Quoi que nous fassions, ils trouvent la phrase qui nous condamne.

Il regarda Adrien longuement, comme s’il voulait lui transmettre une vérité simple et honteuse.

— On voudrait qu’on nous aime. On se contenterait qu’on nous laisse vivre. Même ça, on le négocie.

Dehors, la mer était calme. Le contraste avait quelque chose de perfide : un paysage qui refuse d’annoncer la tempête.

De retour à Paris, Adrien voulut pousser plus loin son idée de vérité. Il s’imagina qu’il irait à Gaza, qu’il entrerait, qu’il écouterait, qu’il reviendrait avec une parole d’intérieur — une parole qui ne soit ni slogan ni procès-verbal. Il fit la démarche la plus simple en apparence, la plus impossible en réalité : il demanda à passer.

Du côté israélien, on lui délivra ce qu’on appelle des autorisations.
Des signatures, des tampons, des phrases administratives qui ressemblent à des portes.
Il crut, une heure, que la rationalité existe encore, qu’il suffit de remplir les cases et de ne pas mentir.
Puis la seconde porte se révéla : celle qui n’est pas en acier, mais en peur. Du côté de Gaza, aucune coordination ne vint. Pas de réponse, ou plutôt une réponse muette, plus ferme que n’importe quel refus.
On lui fit comprendre, à demi-mot, qu’on n’acceptait pas un témoin occidental « géré » par l’autre camp, qu’on ne voulait pas d’un regard qui ne serait pas contrôlable, qu’un homme qui vient écouter est plus dangereux qu’un homme qui vient condamner, parce qu’écouter ouvre des fissures — et qu’une fissure, dans un régime de terreur, devient une trahison.

Il insista. Il chercha des intermédiaires. On lui recommanda un fixeur, puis on l’annula.
On lui donna un numéro, puis on lui dit de ne plus appeler. Il sentit, dans ces micro-évaporations de promesses, la réalité d’un pouvoir qui n’a pas besoin de se justifier : il lui suffit d’effrayer.
Et un matin, sans drame, sans menace explicite, il comprit que ce voyage n’aurait pas lieu. Il comprit surtout pourquoi : un refus silencieux ne laisse aucune prise. Pas de phrase à citer, pas de document à brandir — seulement l’absence. Et l’absence, dans ce siècle bavard, est l’arme la plus nette.

Il se dit alors qu’il trouverait ici des voix. Paris en regorge, n’est-ce pas, de voix, de tribunes, de certitudes sonores. Il chercha des Palestiniens prêts à témoigner. Il appela, il entra dans des cafés, dans des arrière-salles, dans des bureaux d’associations où l’on sert du thé trop sucré et où les affiches ont des slogans trop nets.
On l’écoutait poliment, puis on se fermait. On baissait la voix, on regardait la porte. Certains disaient : « Je ne peux pas. » D’autres ne disaient rien, ce qui était pire. Adrien finit par comprendre la mécanique : beaucoup avaient de la famille là-bas. Beaucoup craignaient qu’une phrase prononcée ici ne devienne une punition là-bas.
Et puis il y avait une autre peur, plus moderne, plus élégante : être accusé, en France, d’être du mauvais côté si l’on ne récitait pas le catéchisme attendu. La parole se trouvait prise entre deux tribunaux, l’un armé, l’autre moral ; et l’on s’étonnait ensuite que la vérité manque d’air.

Ce fut Camille, cette fois, qui trouva la fissure.

Une association discrète, presque invisible, sans grands logos ni scènes de conférence. Un local près des rails ; les vitres vibraient quand passait le train, comme si la ville elle-même respirait à contretemps. Sur la porte, un nom neutre, volontairement terne, pour ne pas attirer. À l’intérieur, des femmes, des voix mêlées, des accents différents. Et une chose rare, presque choquante : elles ne s’excusaient pas de penser.

Il y avait une Palestinienne réfugiée en France, Nour, et elle ne portait pas la colère comme un drapeau ; elle la portait comme une cicatrice. Il y avait une Iranienne échappée d’un monde où l’on vous tue pour une mèche de cheveux. Il y avait une Libanaise qui avait vu le Hezbollah faire d’un pays un otage lent. Il y avait une Syrienne qui parlait avec le calme des survivants, ce calme qui n’est pas de la sagesse, mais de l’usure. Et il y avait aussi une Israélienne, non pour « équilibrer » l’image, mais parce que la vérité, parfois, exige qu’on refuse la séparation confortable des douleurs.

Nour parla sans pathos, comme on décrit une machine : les femmes frappées, les mariages forcés déguisés en traditions, les humiliations quotidiennes qui ne feront jamais la une, parce qu’elles n’intéressent pas la géopolitique. Elle parla des homosexuels traqués, battus, brisés, « purifiés » au nom d’une vertu qui n’est qu’une cruauté codée. Elle parla des enfants surtout, et là sa voix se serra, non pour émouvoir, mais parce que le corps se souvient avant la phrase.

— On m’a pris mon fils aîné quand il avait dix ans. Dix ans. Ils ne vous disent pas : on vous le prend. Ils disent : on va en faire un homme. On va en faire un croyant. On va en faire une fierté. Et puis on vous le rend, si on vous le rend, avec un regard qui n’est plus le sien. Ils font des lignes. Des lignes de garçons. Des petits. Des adolescents. On les entraîne à mourir avant de les entraîner à vivre. Et on appelle ça courage.

Adrien sentit quelque chose se déplacer en lui, comme une pierre qu’on retire d’un mur : l’air entre, et tout menace de s’écrouler. Il posa la question qui le rongeait depuis octobre, depuis ces images du sud, depuis ces visages d’otages devenus décor.

— Pourquoi eux ? Pourquoi les kibboutzim ? Pourquoi attaquer précisément ceux qui, parfois, tendaient la main, ceux qui embauchaient, ceux qui vivaient là, au bord, ceux qui disaient qu’il fallait que Gaza respire ? Comment est-ce possible qu’ils aient été les premiers, les cibles ?

Nour eut un sourire bref, si triste qu’il ressemblait à une lucidité.

— Parce que l’idéologie ne supporte pas l’exception. Parce qu’il ne doit pas exister de « bon Juif » dans le récit. S’il y a un voisin qui aide, un homme qui travaille avec vous, un visage qui contredit le slogan, alors le slogan s’effondre. Ils ont besoin d’un diable total. D’un Sheitan sans nuance. C’est leur carburant. Ils ne veulent pas gagner une terre : ils veulent gagner une histoire. Et dans leur histoire, la main tendue est une menace. Elle dément.

L’Israélienne, assise à côté, ajouta sans triomphe, avec une fatigue calme :

— On voudrait qu’ils nous haïssent moins. On se contenterait qu’ils cessent de nous raconter comme des monstres pour pouvoir se sentir justes en nous frappant.

L’Iranienne parla ensuite, comme on tire un fil qui traverse plusieurs pays, plusieurs décennies, plusieurs hypocrisies. Elle ne fit pas de grand discours ; elle posa des pierres, une à une, et l’on entendit soudain la forme de l’ensemble.

— Vous dites « tampon », dit-elle, et je comprends l’image : on aime les images parce qu’elles nous évitent la précision. Disons plutôt ceci, de façon plus solide : Israël est un verrou de dissuasion face à une partie de l’architecture des proxys iraniens. Quand ce verrou semble faiblir, la tentation d’exploiter la brèche augmente.

Elle marqua une pause, comme si elle cherchait la phrase la plus simple, celle qui ne se discute pas.

— Sans riposte et sans contention, la dissuasion s’effondre. Et quand la dissuasion s’effondre, la guerre ne s’annonce pas : elle s’insinue. Elle arrive par les bords.

Camille sentit, à cet instant, que sa phrase d’octobre — ce « mais » glissé sous les portes — n’était pas seulement une lâcheté individuelle : c’était une brèche stratégique, une entrée de service pour toutes les propagandes. Adrien, lui, murmura, presque malgré lui :

— On dirait une partie de Go.

Nour hocha la tête.

— Oui. Pas un coup unique. Un encerclement. On ferme des issues. On réduit l’air. On rend l’espace invivable. Jusqu’à ce que la victime demande elle-même pardon d’exister. Et si elle se défend, on crie qu’elle est violente ; si elle se tait, on crie qu’elle est coupable.
Pendant qu’elle s’épuise à rester irréprochable, on fabrique, tranquillement, la génération suivante.

Ils sortirent tard. Paris avait cette beauté insolente des villes qui continuent même quand le siècle se disloque. Les vitrines étaient encore nettes, les trottoirs encore lavés. Et cette propreté, désormais, ressemblait à une manière d’être quitte.

En 2024, la pression ne descendit pas du ciel ; elle monta des salons, des studios, des commissions, de ces pièces chauffées où l’on croit que la morale se vote à mains levées.

Un soir de février, Camille se retrouva invitée chez des amis d’amis, un de ces dîners où l’on pose l’assiette comme on pose une opinion. Sur la table, il y avait des verres fins et des sourires fins, et, entre deux bouchées, un homme dit, très calmement, comme s’il récitait une formule de politesse : « Il faut apaiser. » Puis un autre, la bouche pleine, ajouta : « Il faut des gestes. »
On prononçait gestes comme on prononce concessions, avec cette douceur des gens qui ne concèdent jamais leur propre sécurité.
Sur un écran muet, au fond du salon, passaient des visages d’otages ; personne ne leva les yeux. On parlait d’apaisement en regardant la nappe.

Israël, qui n’avait pas riposté, fut sommé de s’expliquer, de s’excuser, de prouver sa vertu, comme si la vertu devait être sans cesse payée au guichet.

Les commissions se multiplièrent, les votes se succédèrent, les injonctions s’empilèrent avec cette politesse glacée qui donne à l’injustice une allure de procédure. Et chaque fois que l’on disait apaisement, Camille entendait autre chose : accommodement. Non pas avec la douleur, mais avec ceux qui la fabriquent.

La normalisation, celle dont on parlait quelques semaines plus tôt comme d’une promesse — cette perspective saoudienne, ce prolongement possible des Accords d’Abraham — se trouva secouée, déportée, presque renvoyée à l’indécence.
Dans les couloirs feutrés des ambassades, on vit des mains se retirer, non par haine, mais par prudence. On entendit des phrases comme : « Ce n’est pas le moment. » Le moment, pourtant, ne demande jamais la permission.

Pendant ce temps, aux frontières, la brèche s’éprouvait. Adrien, à Paris, suivait les alertes comme on suit une maladie : pas pour se divertir, pour mesurer la fièvre.
Il y avait, certains soirs, ce petit son sec des notifications, puis, sur les vidéos, des lumières au nord, un ciel strié, des silhouettes courant vers un abri. On n’entendait pas la peur ; on la devinait dans la façon dont la caméra tremblait. On disait : tirs. On disait : escarmouches. On disait : incidents. On employait des mots de papier pour des choses d’acier.

En mer Rouge, un ami d’Adrien, qui travaillait dans la logistique, lui montra un jour son écran : des routes maritimes dessinées comme des veines, des points qui clignotaient, des retards qui s’empilaient. « Regarde, lui dit-il, ce n’est pas une guerre, c’est un étranglement. »
Les drones apparurent comme des insectes mécaniques posés sur le commerce mondial ; des sabotages frappèrent des câbles ; les primes d’assurance montèrent ; et l’on apprit, à la manière de ce siècle, par une hausse de prix, qu’une mer peut devenir une arme.

Les régimes qui rêvent d’un monde liberticide, d’un monde où la liberté devient un vice, où l’homophobie se fait norme, où la femme redevient territoire, se découvrirent un courage nouveau : celui qu’on trouve quand l’adversaire s’interdit la force.
La Russie soufflait sur les braises ; la Chine observait, calculait, avançait ailleurs ; les États-Unis promettaient, reculaient, revenaient, comme si la décision était une dette qu’on repousse jusqu’à ce qu’elle devienne ruineuse.
Et l’Europe, elle, se fissurait de l’intérieur, non seulement à cause du Proche-Orient, mais parce que le Proche-Orient agissait comme un révélateur : les extrêmes s’emparaient du trouble, les uns pour se fabriquer une innocence flambant neuve, les autres pour ressortir leurs démons, toujours disponibles, toujours prêts.

Adrien et Camille regardaient tout cela avec cette sensation d’être enfermés dans un théâtre où l’on a retiré la sortie. Ils voyaient se dessiner, non une guerre « totale » au sens lyrique du terme — les hommes adorent les adjectifs, ils les utilisent comme des casques — mais une dynamique multifronts, une pression au nord, une morsure au sud, une strangulation maritime, des crises intérieures, et, par-dessus, la grande question qui fait trembler tous les états-majors : combien de temps un verrou peut-il tenir quand il refuse de faire sentir sa force ?

En janvier 2025, une autre pièce glissa sur le plateau. Adrien vit la cérémonie sur son téléphone, debout dans le métro, entre deux stations : une salle trop vaste, des drapeaux, des hommes raides, des stylos qui brillent sous les lustres. À Moscou, on signa un traité que les communiqués présentèrent comme un partenariat stratégique : vingt ans, des mots d’encre, des coopérations, des exercices, des échanges, des promesses de contournement des sanctions, et ce ton de dignité officielle qui sert si souvent de masque au cynisme. Il n’y avait pas de clause de défense mutuelle, non ; on reste prudent, même dans les alliances de la nuit. Mais il y avait mieux, pour ceux qui savent : il y avait la coordination, l’armature, l’assurance que l’on n’est pas seul quand on pousse. Et quand, plus tard, les ratifications tombèrent, l’événement cessa d’être un papier : il devint une posture.

Camille, un matin, dans une librairie, surprit une conversation derrière elle. Deux hommes parlaient de blocs, de BRICS, de bascules, avec cette excitation désincarnée que donnent les cartes. Elle eut envie de se retourner et de leur demander s’ils savaient seulement à quoi ressemble un enfant arraché à sa mère pour « devenir un homme ». Elle ne dit rien. Elle laissa les mots les traverser. C’était aussi cela, le Go : l’éloignement. La guerre commence quand l’on parle de vies comme de points.

L’année 2025, elle, entra lourde, avec cette sensation d’inévitabilité qui précède les catastrophes. La coalition, quand elle se forma vraiment, ne fut pas annoncée comme une guerre. On la baptisa « opération de correction », avec un vocabulaire propre, presque comptable, comme si la politesse des mots pouvait blanchir la violence. On parla de rééquilibrage, de justice historique, d’anti-impérialisme, de résistance, et tout cela tint sur la même corde : la corde de l’ancienne propagande, celle qui sait si bien déguiser une dictature en libération.

En 2026, au début de janvier, ils virent passer sur leurs écrans une scène qui aurait été risible si elle n’avait pas été si symbolique : des navires chinois, russes et iraniens manœuvraient ensemble, sous un intitulé pacificateur, un de ces noms propres qui sonnent comme des mensonges polis.
Les images étaient lentes, presque belles : mer large, coques lourdes, fumées fines. On parla d’interopérabilité, de sécurité maritime, et le monde regarda cela comme on regarde un défilé lointain — sans vouloir admettre ce que l’image disait : des blocs se forment, et ils apprennent à se parler en mer, c’est-à-dire dans cet espace où la planète circule. Ce n’était pas encore la guerre, non. C’était son alphabet.

Un soir, sur un quai, Adrien regarda les gens défiler, écouteurs aux oreilles, yeux baissés, et il se dit que la modernité a inventé une manière très raffinée de ne pas voir. Il revit les otages devenus presque décor, Yonatan, Nour, l’enfant de dix ans ; il entendit la phrase de l’Iranienne — un verrou, une brèche — et comprit que la dissuasion n’est pas un mot de stratège : c’est, pour les vivants, une condition d’air.

Israël demanda de l’aide. Elle arriva dans un monde déjà abîmé. Une tentative d’éradication, proclamée par certains depuis des années, cessa d’être un slogan pour redevenir un projet, avec ses alliés, ses proxys, ses voies d’approvisionnement, ses complicités muettes et ses calculs marchands. Et, mécaniquement, les États-Unis réagirent, parce que la chute d’un verrou régional bouleverse tout l’ordre alentour : les routes, les alliances, les garanties, l’architecture entière de ce qui tenait encore.

En Europe, des villes s’embrasèrent, et pas seulement par importation du conflit : par accumulation de colères, par fatigue morale, par opportunisme politique.
Camille passa un soir près d’un boulevard où l’air sentait le plastique brûlé. Des vitrines cassées faisaient, dans la lumière des gyrophares, des éclats de glace. Un garçon criait « justice » sans savoir ce qu’il demandait. Un autre criait « mort » en croyant demander la vie. Et dans la foule, des gens filmaient, comme s’ils voulaient garder une preuve de leur propre effroi.

Des gouvernements tombèrent. Des alliances craquèrent. On crut pouvoir rester « nuancé » alors que le monde devenait binaire ; on crut pouvoir rester « propre » alors que le réel exigeait des mots clairs. Et l’on redécouvrit, dans cette panique, une chose que les générations précédentes connaissaient mieux : l’indécision est une décision, simplement honteuse.

Un soir, à Paris, Camille et Adrien marchaient près de la Seine quand les téléphones vibrèrent presque ensemble. Alertes, consignes, rumeurs, confirmations. On parla d’une frappe majeure, puis d’une riposte, puis d’une extension. Les passants levèrent la tête comme si le ciel allait expliquer. C’était d’une tristesse parfaite : chercher une explication au-dessus de soi quand la faute est, depuis longtemps, en nous.

Adrien s’arrêta.

— Tu te souviens… au début… quand ils ont décidé de ne pas riposter ?

Camille hocha la tête, très lentement.

— Je me souviens surtout de ce que nous cherchions. Une solution propre. Une solution qui ne nous oblige pas à regarder la haine en face.

La sirène, celle qui n’appartient ni aux films ni aux romans, s’étira dans l’air parisien. Une sirène de protocole. Une sirène qui ne dramatise rien, qui annonce seulement que l’État s’organise parce que le réel s’invite.

Camille eut alors cette pensée simple, presque calme, cette pensée qu’on n’ose pas se dire quand on apprécie encore le confort : le silence ne désarme pas ceux qui rêvent d’éradication. Il leur facilite le travail. Il leur donne le temps. Il leur donne le récit.

Adrien murmura, comme s’il parlait à Yonatan, à Nour, à l’enfant de dix ans, aux otages dont les visages avaient failli devenir décor, à cette foule européenne qui voulait être morale sans payer le prix du courage :

— Quoi qu’ils fassent… même quand ils se taisent… on les hait.

Camille répondit, sans lyrisme, avec une douceur terrible :

— Oui. Et c’est cela que le monde refuse d’admettre, parce que l’admettre oblige à choisir entre la lucidité et la commodité. La commodité a toujours bonne presse. La lucidité, elle, n’a jamais eu d’amis.

Ils se regardèrent, sans héroïsme, sans pose. Deux êtres ordinaires au bord d’un temps qui se refermait. Et ils comprirent, avec une clarté froide, que cette troisième guerre qui montait n’était pas née d’une seule décision, mais d’une suite de renoncements polis, de « mais » répétés, de prudences confondues avec la sagesse, de refus d’appeler les choses par leur nom.

Toutes les vies se valent. C’est précisément pour cela qu’on ne peut pas traiter comme équivalents la souffrance et la machine qui fabrique la souffrance.

C’est précisément pour cela qu’on ne peut pas confondre un peuple avec ceux qui l’écrasent, ni une foi avec ceux qui la détournent en instrument de domination. C’est précisément pour cela qu’on ne peut pas demander à des Juifs d’être irréprochables pour mériter la simple permission de vivre, pas plus qu’on ne peut demander à des Palestiniens de se taire pour mériter le droit d’être plaints, ni aux Iraniennes de mourir en silence pour que nos consciences restent blanches.

Sur les quais, Paris avançait encore, comme si l’habitude pouvait servir de bouclier. Mais l’habitude, quand elle devient une excuse, est une manière d’apprendre à vivre avec l’inacceptable.

Et l’inacceptable, un jour, réclame toujours son dû.

Et si Israël n’avait pas riposté après le 7 octobre : la fiction morale qui aurait tout détruit

 

Tribune juive : Le flambeau de la haine de Nataneli Lizee

Tribune juive : Le flambeau de la haine de Nataneli Lizee

Le flambeau de la haine

Il existe, dans notre temps, une espèce de ferveur noire qui n’a rien de l’examen, tout de l’habitude. Elle ne naît ni d’un fait, ni d’un savoir, ni même d’une expérience : elle se transmet. Elle passe de la bouche au fils, du père à la fille, de la table familiale au trottoir, comme on se lègue un flambeau — non pour éclairer, mais pour brûler.
Haïr le Juif, pour certains, est devenu une cause, presque une croyance. Ils ont foi en leur haine. Ils s’y tiennent comme à une doctrine.

Cette foi-là a pour socle l’ignorance crasse. Elle répète, elle mime, elle ressasse.
Elle récite des mots dont elle ignore l’origine, des idées dont elle ne connaît ni la généalogie ni la part de vrai, des accusations dont elle n’a jamais vérifié la source.
Elle se contente de formules, elle vit de raccourcis. Elle se nourrit de fables commodes, parce que la fable dispense d’apprendre, et qu’apprendre exige une discipline que l’idéologie, précisément, abhorre.

Or l’idéologie rance a ceci de redoutable : elle procure une ivresse de certitude à bon marché. Elle offre un coupable avant même d’offrir une question. Elle remplace la pensée par l’adhésion, l’étude par l’intonation, le réel par la rumeur. Elle ne veut pas comprendre ; elle redoute de comprendre, car comprendre oblige à renoncer à la facilité du monde binaire, à ce confort grossier qui permet de se croire vertueux en haïssant. Alors elle refuse d’entendre. Elle se ferme. Elle s’endurcit. Elle préfère la répétition à la vérité.

Ce mécanisme est ancien, et sa médiocrité n’a jamais empêché ses ravages.
On accuse le Juif d’être partout et de ne jamais appartenir ; on lui attribue la puissance et on lui conteste la légitimité ; on l’imagine responsable, on le rend suspect, on l’isole, puis l’on s’étonne de l’hostilité que l’on a soi-même semée. La haine n’a pas besoin de cohérence : elle a besoin d’un visage où projeter ce qu’elle refuse de regarder en elle-même.

Ce qui est le plus accablant, c’est l’assurance des ignorants. Ils parlent haut, ils affirment sans savoir, ils dénoncent sans lire, ils condamnent sans comprendre. Ils ne cherchent ni nuance, ni contexte, ni exactitude. Ils ne veulent pas vérifier, car la vérification menace leur ivresse. Ils tiennent à leur haine comme à un héritage, et ils la défendent avec l’entêtement des esprits qui confondent la fidélité et l’aveuglement.

Il faut nommer cette réalité avec sobriété et fermeté : l’antisémitisme n’est pas une opinion parmi d’autres. C’est une abdication intellectuelle et morale. C’est le choix du mensonge lorsqu’on pourrait apprendre ; c’est le goût de l’anathème lorsqu’on pourrait discerner ; c’est l’amour de la foule lorsqu’on devrait rester digne. Et lorsqu’une société tolère que cette ignorance devienne bruyante, qu’elle s’étale, qu’elle intimide, elle prépare sa propre déchéance, car la haine, une fois autorisée, cherche toujours de nouveaux visages.

On ne combat pas cette transmission par des postures, ni par des silences prudents. On la combat par l’exigence : instruire, vérifier, rappeler les faits, démasquer les fables, refuser les amalgames, refuser la complaisance. On la combat aussi par une règle simple de civilisation : nul n’a à se justifier d’exister. Les Juifs n’ont pas à se faire discrets pour apaiser les consciences paresseuses. Une démocratie qui exige l’invisibilité d’une minorité pour acheter la tranquillité abdique sa vocation.

Le flambeau de la haine ne s’éteint pas tout seul. Il s’éteint quand on cesse de l’admirer, quand on cesse de le relayer, quand on refuse d’en faire une tradition. Il s’éteint quand la vérité redevient plus désirable que la rancune, et quand l’intelligence reprend ses droits sur le réflexe. Cela réclame du courage. Cela réclame une hygiène de l’esprit. Cela réclame, surtout, de ne pas confondre la conviction et l’endoctrinement.

Et si l’on me demande ce que je réclame, au fond, je réponds sans emphase : la fin de cette religion de la haine. Le retour au réel. Le refus d’hériter de l’iniquité comme on hérite d’un nom. La dignité, enfin, d’une pensée qui ne se met pas au service de la meute.

©️ Nataneli

Tribune - La propagande déguisée : quand un livre de coloriage devient idéologie

Tribune - La propagande déguisée : quand un livre de coloriage devient idéologie

Tribune La propagande déguisée : quand un livre de coloriage devient idéologie

Il est singulièrement inquiétant, pour ne pas dire déroutant, de constater qu’un ouvrage présenté comme un modeste livre de coloriage, destiné à l’innocente distraction de jeunes enfants de six à dix ans, puisse véhiculer, dès son titre — From the River to the Sea —, une idée radicale et explicite, suggérant ni plus ni moins l’éradication d’un État reconnu et la disparition d’un peuple.

Rarement un support conçu pour l’éveil artistique et la patience du trait s’est mué en instrument d’endoctrinement idéologique, où la couleur et le dessin servent, subrepticement, un message de haine.
Dès les premières lignes, le lecteur, fût il enfant, se voit placé dans un cadre moral préconçu, où la nuance et la complexité sont absentes, balayées au profit d’une simplification caricaturale.

Les premières pages de l’ouvrage confirment cette orientation partisane.
La Nakba y est abordée avec la brièveté d’un récit, mais d’une manière résolument unilatérale : les Juifs y apparaissent comme des arrivants voraces, spoliant les terres des Arabes et chassant la population locale.
Quiconque possède un minimum de bagage historique sait combien ce récit déforme la réalité et ignore les nuances de l’histoire contemporaine après la Seconde Guerre mondiale.

Il convient toutefois de rappeler que les Juifs ont toujours vécu sur cette terre, depuis l’époque de la Judée, et que leur présence ne se limite pas à l’arrivée postérieure à la guerre ; celle-ci, avec ses horreurs et ses déplacements massifs, n’a fait que précipiter le besoin impérieux de création d’un État « réservé » au peuple juif.
Ce récit simplificateur, livré à l’esprit candide de l’enfant, ne cherche pas à éclairer, mais à imposer une vision manichéenne du monde.

Le contenu graphique et narratif confirme cette orientation.
La mort d’un Palestinien y est systématiquement magnifiée et érigée en exemple de martyre, comme lorsqu’un personnage déclare :
« Il vaut mieux mourir en martyr que de vivre sous le joug colonisateur des Israéliens ».
Israël, en contrepoint, est présenté comme l’agresseur impitoyable et le colonisateur inhumain.

La répétition de ce schéma moral impose aux jeunes lecteurs une vision où nuance, doute et esprit critique sont évacués. Les couleurs, les formes, les contours eux-mêmes deviennent instruments de propagande, et la mémoire est dressée pour légitimer l’idéologie communautaire au détriment de la réflexion individuelle.

Il est frappant de constater que cet ouvrage, retiré de la plupart des librairies en Afrique du Sud, reste disponible en France dans certaines librairies indépendantes et militantes, comme Violette Enko à Paris. Cela illustre parfaitement la distinction entre légalité et moralité.

La loi n’interdit pas le livre ; cela ne signifie pas que sa diffusion est neutre intellectuellement. On peut respecter la liberté de publication tout en appelant à la vigilance sur certaines lectures, surtout lorsqu’elles s’adressent à un jeune public sans commentaires ni explications pour replacer les événements dans leur complexité.

À ce titre, l’analogie avec Mein Kampf est éclairante : tout comme ce texte légalement publié, ce livre est licite, mais sa légalité ne confère pas automatiquement valeur morale ou pédagogique.
L’enjeu n’est pas d’interdire, mais de cultiver l’esprit critique, d’éveiller le discernement moral et de ne pas livrer les jeunes lecteurs à une vision binaire et manipulatrice du monde.

Il n’est plus seulement question de conformité aux lois de l’État. Il s’agit de la capacité de l’enfant, puis de l’adulte, à exercer son jugement, à distinguer le vrai du faux, le juste de l’injuste, et à résister aux séductions subtiles de l’idéologie imposée.

Dans un monde où la propagande s’invite jusque dans les espaces les plus innocents, il incombe à tous — parents, enseignants, journalistes — de rappeler que la vérité n’est jamais unilatérale et que la justice exige un esprit libre et critique.

Nataneli

Tribune juive : Quand la parole s’habille de faux-semblants de Lizee Nataneli

Tribune juive : Quand la parole s’habille de faux-semblants de Lizée Nataneli melenchon en chute libre

Tribune juive :  Quand la parole s’habille de faux-semblants

Il existe des phrases qui, au lieu d’éclairer l’histoire, en obscurcissent brutalement les contours. Celle prononcée récemment par Jean-Luc Mélenchon appartient à cette catégorie.
Devant une commission, avec une assurance construite comme une posture, il a affirmé avoir aidé des Juifs à quitter l’URSS. Une déclaration à effet immédiat, conçue pour impressionner, provoquer un respect automatique, anesthésier la critique.

Mais dès que l’on cherche la moindre trace — la moindre — tout s’effondre.
Les archives ne disent rien.
Les journaux de l’époque ne disent rien.
Les associations juives engagées dans le combat pour les Refuzniks ne disent rien.
Les familles qui ont vécu cette lutte n’ont jamais entendu son nom.
Son parti de l’époque, dont les publications sont pourtant méticuleusement conservées, ne dit rien non plus. Le vide est total.

Et c’est précisément dans ce vide que se dévoile le mécanisme.
Mélenchon ne veut pas seulement déclarer : il veut fabriquer. Il remplace l’histoire par une version romancée de lui-même, érige une fiction héroïque destinée à camoufler une réalité autrement gênante.
La rhétorique devient voile, le sophisme devient outil, et le mensonge devient refuge.
Tout cela pour masquer ce qui s’observe à ciel ouvert : son mouvement est devenu l’un des principaux incubateurs de l’antisémitisme politique français, légitimant ses expressions les plus sourdes comme ses explosions les plus violentes.

Il faut une grande dose de cynisme pour prétendre un passé glorieux, inexistant, quand le présent de son parti raconte exactement l’inverse : complaisance, relativisation systématique de la haine antijuive, inversion accusatoire permanente.
Le récit imaginaire devient alors une stratégie : détourner le regard, effacer les fautes, dramatiser un soi héroïque pour mieux effacer les dérives qu’on refuse de nommer.

Or les faits ne se plient pas à la volonté d’un tribun. On peut proclamer ce que l’on veut, poser ce que l’on veut, théâtraliser ce que l’on veut : la réalité reste têtue. Et ici, elle se réduit à une évidence brutale : rien ne vient confirmer son histoire parce que cette histoire n’a jamais existé. Pas un document, pas un nom, pas une trace. L’héroïsme proclamé ne s’est jamais matérialisé ailleurs que dans sa bouche.

Dans cette confusion volontaire entre mémoire et mythe personnel, le citoyen n’a qu’une seule arme : la lucidité. Distinguer l’histoire des illusions, les actes des mots, le réel des mirages. car lorsque la parole se fait écran de fumée et que le récit sert d’armure à l’inaction ou à l’indulgence envers la haine, ne pas se laisser hypnotiser devient une obligation morale.

© Nataneli

Tribune juive de Nataneli Lizée : Sous le sable de Gaza, la parole et le silence

Tribune juive de Nataneli Lizée : Sous le sable de Gaza, la parole et le silence

Sous le sable de Gaza, la parole et le silence

Les accords, en Orient, se signent souvent à l’encre des illusions. Celui-ci, pourtant, s’impose avec la gravité d’un acte suspendu entre l’espérance et la mémoire du sang : Israël et le Hamas ont paraphé, sous l’égide des médiateurs américains, égyptiens et turcs, un cessez-le-feu censé ouvrir la voie à la restitution des otages.
Un accord fragile, presque éthéré, tant il repose sur la seule vertu dont la guerre manque : la bonne foi.

Depuis le 7 octobre 2023, date de l’attaque terroriste qui fit vaciller Israël, deux trêves avaient déjà été conclues — et deux fois rompues, sitôt l’encre séchée.
Chaque fois, le Hamas reprit les hostilités : roquettes, tirs, revendications soudain réécrites à la hâte, comme si la paix n’était pour lui qu’un intervalle stratégique. Le précédent est donc lourd : la confiance, dans cette région, n’est plus une monnaie d’échange.

À présent, le texte stipule le retrait partiel des forces israéliennes de certaines zones de Gaza et la libération de quarante-huit otages encore détenus, dont vingt seulement seraient présumés en vie. Le Hamas, de son côté, aurait reçu des garanties formelles des médiateurs : si l’accord est intégralement appliqué, le conflit pourrait être considéré comme clos.
L’énoncé est solennel ; la réalité, incertaine.

Car la localisation des disparus demeure un labyrinthe. Sous les ruines de Gaza s’étend un réseau de tunnels si dense qu’il confine au mythe : un autre monde, souterrain, tissé de béton et d’ombre.
C’est là, selon le renseignement israélien, que les otages auraient été retenus — parfois sous des écoles, parfois sous des hôpitaux.
Ces soupçons, longtemps traités avec scepticisme par certaines chancelleries, s’avèrent désormais fondés : nombre de corps exhumés gisent sous des structures civiles effondrées.
La thèse du bouclier humain, tant décriée, ne relève plus de la propagande : elle s’énonce comme une tragédie vérifiable.
Le peuple palestinien, instrumentalisé, devient l’écran vivant d’une stratégie cynique ; et Tsahal, en ciblant ces labyrinthes, n’a pas combattu des civils, mais tenté d’extirper la guerre des entrailles d’une ville.

Pour Israël, le dilemme est abyssal : libérer les siens sans renoncer à la sécurité, tendre la main sans la perdre. Le Premier ministre Netanyahu se trouve, dans cet équilibre périlleux, isolé jusqu’à l’exil moral.

Sa coalition vacille : les factions les plus radicales — celles d’Itamar Ben-Gvir et de Bezalel Smotrich — dénoncent un pacte de faiblesse, un marché de dupes où l’État hébreu relâcherait deux mille prisonniers contre quelques survivants.

L’opposition, quant à elle, guette sa chute avec une impatience feutrée. Ainsi, l’homme d’État, naguère figure de puissance, marche sur une crête : celle où la raison d’État croise la lassitude des peuples.

Et déjà, dans les marges du traité, les fissures se devinent : ici, un tir isolé rompt le silence ; là, un retard s’installe dans la libération d’otages que le Hamas prétend ne pouvoir « localiser ». La paix chancelle comme une chandelle dans le vent. Elle n’est pas encore un état : elle demeure une hypothèse.

Reste cette vérité nue : Israël, las de la haine, tente encore la voie du droit.
Le Hamas, fidèle à son double langage, instrumentalise la mort et la misère, jouant sur l’effet médiatique comme sur une harpe sinistre. Et l’Occident, embarrassé, feint de croire que la symétrie des armes fonde l’équité des âmes.

Pourtant, dans la poussière des tunnels, dans la lumière tremblée des abris, un peuple attend que justice et sécurité cessent d’être des termes antagonistes. L’Histoire, ici, ne se juge pas à la rhétorique, mais au courage de ne pas céder. Israël, encore une fois, paie le prix de sa survie.

©️ Nataneli

Tribune juive — Pour un judaïsme qui ne se déchire pas par Nataneli Lizée

Tribune juive — Pour un judaïsme qui ne se déchire pas par Nataneli Lizée

Tribune — Pour un judaïsme qui ne se déchire pas

Je lis le texte de Jean Vercors et je reste sidérée.
Pas tant par sa virulence que par son absurdité : s’en prendre, une fois encore, à Delphine Horvilleur, non pour ses idées, mais pour ce qu’elle est — une femme, une rabbine, libérale, visible, et donc coupable d’exister hors du cadre que certains voudraient imposer au judaïsme français.

Ce n’est pas une tribune, c’est un pamphlet sans fondement.
Un procès en appartenance. On y moque une voix “en cachemire”, une parole “tiède”, on raille sa présence médiatique, comme si le ton, la douceur, ou la modernité rendaient la foi suspecte. On ne discute pas son travail, on attaque sa personne. C’est une rhétorique ad hominem, ad personam, sans un seul argument de fond.

Je ne comprends pas comment, dans un peuple déjà visé, amalgamé, caricaturé depuis des siècles, on peut encore se permettre de se diviser ainsi : libéraux contre orthodoxes, hommes contre femmes, sionistes inconditionnels contre juifs lucides.
Nous sommes déjà sous le feu de la propagande antisémite et antisioniste ; pourquoi rajouter nos propres fractures ?
En dénonçant Delphine Horvilleur comme “figure clivante”, Jean Vercors fait exactement ce qu’il dénonce : il fracture
. Il retire à des milliers de juifs — libéraux, traditionnalistes, ou simplement culturels — le droit d’être pleinement juifs à leur manière.

Delphine Horvilleur, qu’on l’aime ou non, fait vivre le judaïsme. Elle ne le dilue pas, elle le transmet. Elle ouvre un espace de pensée dans une société qui ne connaît souvent de nous que des clichés : l’intégrisme ou le silence.
Elle fait ce que font depuis toujours les sages du Talmud : interroger, relier, faire bouger les lignes sans rompre le fil. Être juif, c’est cela : refuser la stagnation.

Et non, critiquer Netanyahou n’est pas trahir Israël. C’est aimer assez ce pays pour vouloir qu’il reste fidèle à son âme. C’est la responsabilité morale d’un peuple qui a toujours su se juger lui-même avant que le monde ne le fasse. Confondre la loyauté avec le silence, c’est nier notre propre tradition : celle de la discussion, de la vigilance, de la conscience.

Ce qu’on appelle “judaïsme light” n’existe pas : il y a simplement plusieurs manières d’être juif. Et la parole libérale ne nie pas les autres — elle s’y ajoute, elle les complète.
Le judaïsme n’a jamais été un bloc monolithique : il est une respiration plurielle, un tissu de voix qui se répondent. Ceux qui rêvent d’un dogme unique oublient que c’est précisément la diversité qui nous a maintenus debout à travers les exils et les persécutions.

Alors oui, débattons, mais avec respect. Opposons des idées, pas des visages. Parce que chaque fois qu’un juif insulte un autre juif au nom de la “pureté” de sa foi, il fait le travail de nos ennemis à leur place.

Delphine Horvilleur n’affaiblit pas le judaïsme, elle lui rend son humanité. Et c’est peut-être cela, le plus insupportable pour ceux qui confondent piété et pouvoir : qu’une femme pense, parle, enseigne, sans demander la permission.

“Toute controverse menée pour l’amour du Ciel perdure ; celle qui n’est pas menée pour l’amour du Ciel ne perdure pas.” (Pirke Avot 5:17)

À chacun de choisir de quel côté de cette phrase il veut se tenir.

Nataneli Lizee

La chute de Sébastien Lecornu : symptôme d’une République épuisée par Nataneli Lizée

La chute de Sébastien Lecornu : symptôme d’une République épuisée par Nataneli Lizée

La chute de Sébastien Lecornu : symptôme d’une République épuisée

Par Nataneli Lizée, journaliste et essayiste

Le court règne de la continuité

Le 6 octobre 2025, Sébastien Lecornu a présenté sa démission. Moins d’un mois après sa nomination à Matignon, l’ancien ministre des Armées quitte le pouvoir, victime d’un effondrement politique éclair. Sa chute n’est pas un accident : elle est la conséquence logique d’un système qui s’effondre sous son propre poids — celui d’une Ve République privée d’oxygène, où plus personne ne gouverne vraiment.

Nomination le 9 septembre. Annonce du gouvernement le 5 octobre. Démission le 6.
En vingt-sept jours, tout a vacillé. Lecornu devait incarner la stabilité, la méthode, la loyauté. Il n’aura incarné que la fragilité d’un pouvoir désincarné.
Son gouvernement, dévoilé à grand renfort d’éléments de langage, fut perçu comme un recyclage des élites : Bruno Le Maire de retour aux Armées, la plupart des sortants reconduits, aucun souffle nouveau. Le mot “rupture”, un instant murmuré, s’est évaporé dès la lecture des premiers portefeuilles.

Dès le lendemain, le verdict était unanime. Les Républicains parlaient de mascarade, la gauche dénonçait une parodie de changement, et le Rassemblement national réclamait la dissolution immédiate de l’Assemblée. En moins de douze heures, la majorité éclatait, les motions de censure s’alignaient, et la promesse d’un gouvernement d’unité sombrait dans le ridicule.

Le syndrome du funambule

Lecornu avait pourtant perçu le péril. Conscient du rejet du passage en force, il avait annoncé qu’il ne recourrait pas à l’article 49.3 pour faire adopter le budget.
Ce geste, d’une élégance républicaine, s’est retourné contre lui.
Dans un Parlement sans majorité, la volonté de dialogue devient aveu de faiblesse.
L’Élysée a vite compris qu’aucune majorité ne voterait la confiance, ni même le budget, et que la chute était inévitable. Les marchés ont réagi aussitôt : repli du CAC 40, tensions sur les taux français, inquiétude européenne.
Ce n’était pas tant Lecornu qui tombait que la crédibilité institutionnelle de la France. Un pays qui change de Premier ministre tous les six mois ne gouverne plus : il cherche à survivre.

Le piège macronien

La démission de Lecornu met à nu le paradoxe du macronisme : un pouvoir hyperprésidentiel sans base politique. Emmanuel Macron, en nommant un proche, pensait consolider son emprise. Il l’a fragilisée.
Car ce système de gouvernance verticale, efficace en période d’élan, devient étouffant dès que le souffle se retire.
La majorité n’est plus qu’une fiction arithmétique, les alliés de droite se retirent, la gauche se replie sur ses slogans, et le centre ne tient que par lassitude.
Macron est aujourd’hui seul. Seul au milieu des ruines d’un appareil politique qu’il a lui-même façonné. Son pouvoir n’est plus contesté : il est vidé de substance.

La mécanique d’un effondrement

La chute de Lecornu révèle le délitement progressif du pacte démocratique français.
Le Parlement ne légifère plus, il bloque ; le gouvernement ne gouverne plus, il gère ; le peuple ne croit plus, il s’abstient.
La Ve République, née pour stabiliser le pays, se heurte à une société éclatée où plus aucun consensus n’existe. Elle s’effondre sur son socle même : un exécutif tout-puissant, mais sans légitimité vécue.
Depuis la dissolution ratée de 2024, la France navigue de remaniement en remaniement, de promesse en désaveu.
Les gouvernements se succèdent comme des fusibles. Celui de Lecornu n’aura été qu’un court-circuit de plus. Mais ce court-circuit a valeur de signal : il n’y a plus d’électricité dans le système.

Une République au bord de la paralysie

Au-delà du tumulte médiatique, une vérité s’impose : le pouvoir n’a plus de centre de gravité. L’opposition se nourrit du vide, les partis traditionnels agonisent, les syndicats s’épuisent, les institutions chancellent. La France n’est pas en révolution : elle est en suspension.
Une suspension civique, presque métaphysique, où tout semble à la fois possible et stérile.
Le pays n’attend plus un programme, il attend un sens. Et ce sens, aucun des acteurs actuels ne paraît capable de le lui redonner.

Le silence après le fracas

Sébastien Lecornu est parti sans mot d’amertume. Peut-être avait-il compris, avant tous les autres, que sa mission était impossible.
Son échec n’est pas celui d’un homme, mais celui d’un régime qui ne sait plus se réinventer.
Il s’en va comme on éteint une lumière dans une pièce déjà vide.
L’histoire retiendra sa brièveté. Mais au-delà des chiffres, sa chute marque un basculement.
Ce n’est plus la politique qui s’effondre, c’est l’idée même de gouvernement.
Et si cette démission n’était pas seulement la fin d’un mandat, mais le symptôme d’une République à bout de souffle — d’un monde politique où la parole ne précède plus l’action, où le pouvoir ne précède plus la confiance ?

Une France désenchantée, ou une France en gestation ?

Il ne reste que deux issues possibles : la dissolution ou la refondation. La première prolongerait l’agonie ; la seconde suppose un courage que la classe politique ne semble plus posséder.
Mais il arrive parfois que les nations, comme les êtres, ne se relèvent qu’après avoir touché le sol. Peut-être ce moment de vide, de désillusion et de lassitude, est-il le prélude à une réinvention. Si la République veut survivre, elle devra retrouver ce qui lui manque le plus :
la croyance dans la vérité du politique. Pas dans ses mots, mais dans sa parole tenue.

Nataneli Lizée

Journaliste et essayiste

Tribune juive de Natanali Lizee : Quand l’ONU confie la plume à Alger

Tribune juive de Natanali Lizee : Quand l’ONU confie la plume à Alger

Quand l’ONU confie la plume à Alger

Le 18 septembre 2025, dans le huis clos solennel du Conseil de sécurité, quatorze mains se levèrent, une seule se baissa. Le veto américain claqua, interrompant la liturgie d’une résolution qui, sous l’apparat de la paix, masquait une inversion morale.

Le texte réclamait un cessez-le-feu « immédiat, inconditionnel et permanent », la libération « digne et sans condition » des otages, et la levée des restrictions humanitaires.
Mais derrière la façade d’équilibre, l’absence hurlait : nulle condamnation du Hamas, nulle mention du droit d’Israël à se défendre. Tout était exigé de la victime ; rien du bourreau.

Le triangle de l’ironie historique

La résolution fut parrainée par l’Algérie, membre non permanent en 2024-2025, État qui n’a jamais reconnu Israël et dont le président proclamait encore qu’aucune normalisation n’adviendrait sans État palestinien.

La séance fut présidée par l’ambassadeur d’Égypte, pays jadis défait par Israël, signataire de Camp David mais toujours lesté d’une hostilité sourde.

Enfin, le climat fut imprégné des déclarations de Francesca Albanese, rapporteure spéciale accusée d’antisémitisme, dont la parole obstinée forge, au fil des ans, une rhétorique implacable contre Israël.

Ainsi se dessina ce triangle accablant : Algérie qui rédige, Égypte qui préside, Albanese qui inspire. Tout concourait à un théâtre d’ombres où Israël comparaissait sans défense, tandis que le Hamas, effacé du texte, se voyait blanchi par le silence.

L’aveu des institutions

Et l’ONU dut avouer :

« 19 membres du personnel de l’UNRWA à Gaza furent impliqués dans les abominables attaques du 7 octobre. »

Ainsi donc, l’agence censée instruire et soigner reconnaissait que certains de ses propres agents avaient trempé dans le sang. Et pourtant, dans ce climat vicié, on osa confier la plume à Alger.

La fourberie rhétorique

On invoque le droit humanitaire pour sommer Israël de « restaurer » Gaza.
Mais ce droit, noble en son principe, devient arme syntaxique, instrument grammatical.
On somme Israël d’assurer ce qu’il assurait déjà avant la guerre — eau, électricité, soins, travail — tandis que le Hamas détourne, pille, opprime.

Et plus encore : pas une ligne, pas un mot pour exiger du Hamas qu’il cesse de fusiller ses propres citoyens, Palestiniens soupçonnés de collaboration, exécutés d’une balle dans la nuque pour avoir accepté une aide. Le Conseil exige le courant, mais se tait devant les cadavres.

La manipulation est patente : juxtaposer des exigences simultanées — cessez-le-feu, aide, otages — comme si tout se valait. Or l’ordre sert le Hamas : cessez-le-feu d’abord, flux humanitaires ensuite, libération des otages plus tard, peut-être. Chaque trêve devient un répit, chaque aide un arsenal, chaque promesse un leurre. Les otages, eux, meurent, creusant leur tombe sous l’œil des caméras.

Le masque tombe

Dans ma tribune sur le procès Albanese, j’écrivais déjà que la neutralité onusienne avait été confisquée. La démonstration, désormais, éclate :

- une agence qui confesse la compromission de ses propres employés ;

- une rapporteure spéciale accusée d’antisémitisme ;

- un État qui nie Israël investi du rôle de plume 

-une présidence confiée à un pays jadis en guerre contre lui.

Voilà la mise en scène qui se prétend « justice internationale ». Ce n’est pas de la diplomatie, c’est une farce tragique.

L’illusion d’universalité

Car l’ONU s’acharne contre Israël avec une constance obsessionnelle, tandis que des massacres réels, des génocides entiers, s’oublient dans les sables du Darfour, du Congo, du Soudan.
Vingt ans de tueries, quarante ans de guerres, et point de rapport, point de résolution. L’institution, forgée pour la Palestine, s’est muée en tribunal permanent d’Israël, comme si la planète entière se réduisait à cette obsession unique.

Le dernier mot

Il faut le dire avec gravité : les mots comptent. Ils sont semence et sentence, germe du vrai comme arme du mensonge. Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ; bien les nommer, c’est déjà résister. Mais l’ONU choisit d’arranger, de masquer, d’édulcorer.

La propagande ne ment pas frontalement : elle se drape d’un fragment de vérité.
Elle martèle, elle répète, elle sature l’air de demi-vérités, jusqu’à ce que l’esprit grégaire les confonde avec l’évidence. Ainsi Goebbels façonna des certitudes, ainsi les rhétoriques soviétiques subjuguèrent des foules, ainsi les slogans collaborationnistes pavèrent la route du renoncement.

Et nous voyons ce mécanisme renaître aujourd’hui : dans les travées de l’ONU, au sein de l’UNRWA, mais aussi en France, dans les tribunes du LFI ou du NPA, où l’on inverse les rôles, où l’on magnifie les bourreaux, où l’on efface les victimes.

Voilà pourquoi ce conflit est aussi une guerre de mots. Et dans cette guerre, la falsification rhétorique tue autant que les armes. Car lorsque la haine guide une cause, l’homme efface, l’homme inverse, l’homme falsifie.

Souvenons-nous : perdre la rigueur des mots, c’est déjà commencer à perdre l’humanité.

Nataneli