Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Renée Jacobs : Paris est une fête
L'oeuvre de Renée Jacobs est plus qu'une exhibition du corps des femmes. Plus qu'un art érotique, la photographe de nu féminin scénarise une vision sociale comme une vision de la liberté, des secrets, des désirs, des fantasmes, des rêves et de la liberté.
L’artiste ne se contente pas d’utiliser des modèles pour les faire "défiler" dans son idée de Paris. Elle les a engagées dans un projet collaboratif.
Paris à travers les égéries Paris devient sensuel. Les prises sont audacieuses mais tout autant et paradoxalement secrètes. Elles expriment le pouvoir de la femme.
La pulsion sexuelle y devient sacrée, peut-être omnivore, mais surtout personnelle. L’émotion lui est inhérente dans dimension esthétique là où les femmes deviennent aussi libres de corps que d'esprit.
Jean-Paul Gavard-Perret
"Renée Jacobs' Paris", Galerie Vevais, Paris, 2021, 49 E.
Sélection pour Alliance le premier magazine Juif
Le New-York de Charlélie Couture
S'il fut et reste chanteur compositeur Charlélie Couture reste avant tout un artiste pluridisciplinaire. Peintre, dessinateur, sculpteur, photographe, son travail de plasticien est dans une démarche d’art absolu. Il aime mélanger différents médiums.
Il a toujours fait de la photo, depuis sa première « boîte » Kodak reçue pour ses sept ans, jusqu’à son dernier Leica numérique. Quel que soit l’endroit où il va, il ne l'oublie jamais. Spectateur inquiet sur l’avenir de notre planète, il considère que la fonction de l’artiste est de dire des choses.
Fasciné par les grandes métropoles, il a quitté la France il y a quelques années pour New-York. La ville lui inspirera une série de photographies urbaines pour laquelle il capture la ses entrailles pour retravailler ses images entre rêve et réalité, mêlant les instants, les simultanéités pour faire du temps une reconstitution personnelle et poétique.
La clé de voute de son travail reste le regard bienveillant porté sur des paysages qui deviennent non les objets mais les sujets de ses photos. Elles percent des ténèbres et ouvrent de nouveaux horizons pour donner à voir une vérité qui n'est pas d'apparence mais d'incorporation.
Jean-Paul Gavard-Perret
Charlélie expose actuellement au Musée de la Chartreuse à Douai, et prépare également une exposition à la Galerie Brugier-Rigail très prochainement.
Sélection pour le magazine juif Alliance
Redécouvrir l'oeuvre de Meijer Bleekrode
L'artiste juif néerlandais Meijer Bleekrode (1889 - 1943) est peu connu en France. Il reste pourtant un fantastique portraitiste dont l'oeuvre est très influencée par le graphisme.
Ses représentations échappent aux projections littérales et habituelles des images sous l’effet d’incandescences et de transformations du réel.
Elles présentent un état critique du réel. Tout dans son travail tient à une limite : chaque pièce peut s’anéantir comme se cristalliser de manière imprévue et qui intègre la surprise et les obstacles inattendus. Il sut pousser le processus plastique dans sa complexité et aux limites de l'indicible.
Meijer Vleekrode anticipa un état du monde qui fonçait vers sa ruine, imaginant à l’avance l’imprévisible qui dans l'oeuvre fait signe dans le jaillissement de sensations recherchées.
JPGP
Sélection pour Alliance magazine Juif
Mathieu Pernot : l'exil sans royaume
Mathieu Pernot, "Something is Happening", Musée Juif de Belgique, Bruxelles, du 19 mai au 19 septembre 2021.
Mixant photographie, vidéo et supports manuscrits, Mathieu Pernot nous place au coeur l’île de Lesbos au cours de l’année 2020. Située en mer Egée, à quelques kilomètres des côtes turques, cette île a connu une suite d'arrivées et de crises qui en font un point crucial quoique caviardé de notre histoire et de notre conscience. C’est pourquoi le Musée Juif de Belgique a imaginé cette exposition. Elle ramène aux thématiques qui font écho à l’histoire longue des collectivités juives : l’exil, la violence, la solidarité.
Montré pour la première fois ce travail est ancré dans une œuvre au long cours. Depuis plus de dix ans, le photographe se confronte à la question migratoire et à la présence des demandeurs d’asile sur le continent européen. Si les premières images rendaient compte d’une forme d’invisibilité de ces individus cachés sous des draps dans les rues de Paris ont explorent de nouvelles formes de récits partagés. Par divers supports l’auteur se fait le passeur de la vie des autres, indiquant combien celle-ci appartient à une Histoire commune qu’il faut raconter à tous.
JPGP
Fréderic Brenner : rassembler
Frédéric Brenner, "Zerheily : "Healed to Pieces", Jewish Museum Berlin
Le photographe français Frédéric Brenner a commencé son premier projet photo en 1978. Il devient le fondement de son premier ouvrage : "Jérusalem : instant d’Éternité". Il immortaliser par l’image la rencontre des juifs d’Europe de l’Est, une diaspora pluric ulturelle, en Israël.
La photographie reste pour lui un de ses moyens de recherche. Et il a étendu ensuite son projet premier aux juifs du monde entier. Il étudie et photographie la diversité des cultures et des traditions d’un peuple en perpétuelle pérégrination.
Brenner plonge le regardeur dans l’intimité de ses sujets avec humour ou compassion. Mais toujours en conservant un respect et une certaine distance. Le témoignage est avancé, il n’est jamais recueilli à la dérobée. Il est sollicité et dans certains cas pleinement dramatisé par le photographe.
Le travail intense de la composition des images est destiné à protéger l’unicité du témoignage que chacune restitue, en raison précisément d'un drame ou une existence propre : solitude, exil, dispersion. Chacun peut mesurer ce qui, dans chaque fragment de cette fresque, représente un travail de découpe rigoureux et strict.
Jean-Paul Gavard-Perret
Catherine Benhamou lectrice ailée d'Emily Dickinson
Catherine Benhamou entérine l'éternité d'Emily Dickinson dans une fiction théâtrale au souffle narratif et poétique.
Emily Dickinson y exprime par procuration sa vie de femme imposée au service d'un mari et en respectant les consignes sociales avant de passer en quelque sorte de l'autre côté de la frontière.
La dramaturge redonne vie à celle dont l'existence crée une émotion profonde.
Elle est suggérée ici par la musicalité d'une langue qui garde l'équilibre entre les mots et les silences de l'Américaine.
De la femme cachée, terrée de plus en plus en elle et exposée à une douleur et un manque viscéral, l'auteure fait franchir le seuil de son intériorité de ses divers états de trouble.
Catherine Benhamou a tout compris de son héroïne. Elle "traduit" sa paradoxale liberté de penser au sein de l'enfermement cassé par le désir radical de l'écriture. Elle impose ainsi sa vision qui est bien autre chose qu'une adaptation.
Le tout dans ce qui devient une avouable communauté au delà du temps et où se mêle un souffle supplémentaire à celui d'Emily pour aller jusqu'au bout du littéral, du silence et leurs aveux.
Jean-Paul Gavard-Perret
Catherine Benhamou, "La Mélodie sous les paroles", Des femmes - Antoinette Fouque, juin 2021, 80 p., 12 E
Alfred Eisenstaedt portraitiste de génie
Né en Prusse-Occidentale, Alfred Eisenstaedt (1898- 1995)rejoint Berlin avec sa famille à Berlin au début du siècle dernier puis devint photographe professionnel en 1929 il réussit à photographier une réunion entre Adolf Hitler et Benito Mussolini en Italie.
Tout d'abord accepté par les Nazis, il fut rapidement persécuté comme Juif et émigra aux États-Unis en 1935 et vécut à New York le restant de ses jours.
Il rejoignit, dès son origine "Life" dont devint un photographe majeur. Il gare de à son actif 90 couvertures pour le magazine.
Une de ses plus célèbres photos représente un marin embrassant une assistante dentaire, à Times Square le jour de la capitulation du Japon, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Contrairement aux apparences, l'instant n'a rien de romantique : le soldat embrassa une inconnue, puis poursuivit son chemin, sans qu'aucun mot ne soit prononcé entre eux.
Il photographia un nombre conséquent de stars mais aussi Joseph Goebbels dans les jardins de l'hôtel Carlton durant la "Conférence de la Société des Nations" à Genève. La pause du nazi "dit" tout sur un tel personnage et sur les projets du Reich.
JPGP
Leonard Freed : le monde tel qu'il fut, le monde tel qu'il est.
Leonard Freed a abandonné son ambition initiale de devenir peintre lorsqu'il a découvert son talent naturel pour la photographie. Il est devenu depuis l'un des photographes les plus réputés au monde. Né dans une famille juive de la classe ouvrière, ses premières photographies allaient saisir l'essence de ses racines juives à travers des portraits de la vie quotidienne et de la société allemande.
De sa formation picturale, il lui resta le goût pour les compositions géométriques et les contrastes tranchés. Sur sa photo la plus célèbre prise à Wall Street en 1956 passants, réverbères et immeubles semblent danser un ballet parfaitement synchronisé.
Durant toute sa carrière Freed a incarné la tradition du photoreportage d'auteur en noir et blanc, telle que la cultive l'agence Magnum, qu'il rejoint en 1972.
La photo fut pour lui le moyen d'explorer par l'image à la fois les tensions de la société et ses propres racines. Il fait des portraits du Ku Klux Klan, travailla sur la société allemande, sur les communautés hassidiques de New York et de Jérusalem.
Il rendit compte aussi de la brutalité policière ("Police Work") et se fit le témoin permanent des combats de la communauté noire américaine. Il en tira "Black in White America" un portrait sobre et frappant d'une Amérique à deux vitesses encore empoisonnée par la ségrégation.
Kunty Gallery, Munich., été 2021
jpgp
Magali Reus : l'âme des objets inanimés
Magali Reus, "Earth Stretched At Noon", Sommer Gallery, Tel Aviv, du 31 mars au 31 mai 2021
La pratique sculpturale de Magali Reus (née en 1981 et qui vit et travaille à Londres et à la Hague) se concentre autour de la question des relations entre produits de masse et corporalité au sein des sociétés technologiques contemporaines.
Prenant pour point de départ un objet du quotidien (assiette, horloge, coq de décoration) la créatrice procède par accumulation et stratification. L'élément de base est transformé en des pièces complexes et étonnantes.
Effaçant la logique utilitariste du design quotidien, elle la poétise afin de faire réfléchir sur l'espace physique et psychique de l'objet.
Et Reus de rappeler qu'il n'existe pas une seule vie pour chaque objet. Il a réponse à tout à condition qu'on le sorte de sa condition de base. C'est ainsi qu'il continue à nous parler.
Jean-Paul Gavard-Perret
Les diptyques de Shira Mushkin
Shira Mushkin précise l'objectif de ses photographies : "Il y a tellement d’histoires à raconter, mais je veux que le spectateur essaie de créer son histoire. Je veux célébrer la beauté de la vie quotidienne qui a traversé les communautés juives avant la guerre et amplifier la perte en même temps."
A l'origine il y a ses visites du cimetière juif de Rose Hill avec Cantor Goldstein qui voulait ramener enfants et petits-enfants à construire la mémoire familiale. Il racontait - devant les sépultures des familles pionnières qui ont fondé la communauté juive à Denver - les mêmes histoires chaque année pour les enfants (dont la photographe). "Le cimetière n’était pas un lieu de tristesse pour moi" dit-elle. Et "Je suis toujours souriant sur ces photos, et généralement loucher avec le soleil dans mes yeux", dit Mushkin.
Shira Mushkin s’en est souvenue lorsqu’elle a fait son premier voyage en Europe de l’Est pour visiter les sites des ghettos et des camps de concentration en Pologne en 2005 là, où des millions d'innocents n’ont même pas eu de pierre tombale. Elle s’est donc retrouvée à marcher de tombe en tombe à Varsovie, Kieclce et Cracovie, essayant d’imaginer la vie de ceux qui ont vécu et sont morts avant l’Holocauste.
Elle a lu les inscriptions, noté les détails pour remplir sa propre mémoire d’images. C'est ainsi que son projet de cimetière est né. Il est constitué désormais de milliers de photographies de tombes. Rentrée en Israël, la photographe a rempli autant d’histoires qu’elle le pouvait et imaginées à partir de peu d'information sur la vie de femmes juives polonaises.
De retour en Israël a complété ses prises par manipulation numérique et collage afin de créer ses diptyques. Chacune d'eux montre à la fois une tombe et une photographie de la vie avant la Shoah. Les photos sont choisies à partir de négatifs sur verre découverts dans un grenier de Lublin, en Pologne et stockés par Abram Zylberberg, un photographe d’événements locaux
Paradoxalement, dans ces montages les pierres tombales sont en couleur, les photographies de la vie quotidienne sont en noir et blanc. La photographe les combine parce qu’elles correspondent à des femmes engagées dans la couture à la main en Pologne.
Les couseuses jouxtent par exemple une pierre tombale avec une mosaïque délicate d’or et de turquoise. Il y a aussi et une photo de femmes entrain de rire jumelée à une pierre tombale de Berlin qui ressemble à ses tâches pourraient être des gouttelettes de la rivière.
Le fil jaune lie chaque paire devient un souvenir de l’art qui a précédé la couleur devenant l’imposition des étoiles jaunes. Existe là tout un travail majeur de mémoire des pierres mais surtout des âmes.
JPGP