Le silence et la « vengeance » de Babi Yar d'Alex Gordon

Actualités, Alyah Story, Antisémitisme/Racisme, Contre la désinformation, International, Israël - le - par .
Transférer à un amiImprimerCommenterAgrandir le texteRéduire le texte
FacebookTwitterGoogle+LinkedInPinterest
Le silence et la « vengeance » de Babi Yar d'Alex Gordon

Le silence et la « vengeance » de Babi Yar

Le sol de Kiev est généreux. Fertile, il nourrit une végétation luxuriante qui enchante l’œil. Mais ce même sol a bu le sang de la plus grande tragédie de l’Holocauste en Ukraine.
À Babi Yar, sous l’occupation nazie, plus de cinquante mille Juifs furent massacrés.
En deux jours seulement, les 29 et 30 septembre 1941, trente-trois mille sept cent soixante et onze hommes, femmes et enfants tombèrent sous les balles.
Dans les jours suivants, jusqu’au 11 octobre, dix-sept mille autres furent exécutés.

Le ravin de Babi Yar avait de tout temps porté une étrange destinée.
Humide, propice à toutes les germinations, il était depuis la Rus’ de Kiev le lieu où les femmes venaient saluer leurs maris partant pour la guerre.
C’est de là que vient son nom : Babi Yar, le « ravin des femmes ». Les larmes de leurs adieux se mêlaient jadis aux crues du Dniepr. Ce qui fut jadis un lieu de vie et de mémoire devint, sous les nazis, le gouffre d’extermination des Juifs de Kiev.

La responsabilité des autorités soviétiques demeure écrasante.
Beaucoup de Juifs restèrent dans la ville occupée, parce que les dirigeants leur avaient caché la vérité sur la persécution nazie en Pologne.
En 1939, Kiev comptait 224 236 Juifs, soit plus d’un quart de sa population. Près de cinquante mille, non évacués, confiants dans la parole soviétique, restèrent. Ils périrent.
Les autorités affirmaient que les Juifs n’étaient pas visés en tant que Juifs, mais en tant que simples citoyens soviétiques.
Ce mensonge servit à étouffer la singularité du crime et à effacer la mémoire. Le refus d’élever des monuments aux victimes juives scella ce silence coupable, une complicité par omission.

Après-guerre, Kiev grandit. Les briqueteries déversèrent leurs déchets liquides dans le ravin. Peu à peu, Babi Yar fut comblé d’un mélange visqueux de sable et d’argile.

Ces résidus ont rempli le ravin, créant une immense masse instable. C’est ce dépôt, retenu par un simple barrage de terre, qui s’est rompu en mars 1961 et a provoqué la coulée de boue meurtrière de Kurenevka.

Au-dessus, le quartier de Kurenevka s’étendait, exposé à ce barrage de fortune construit pour retenir la boue.

Le 13 mars 1961, à huit heures trente, le barrage céda.
Quatre millions de mètres cubes de boue s’écoulèrent en torrent. Une coulée monstrueuse de vingt mètres de large s’engouffra dans la rue Frunze.
Les vagues de terre noire atteignaient quatorze mètres de haut et dévalaient à vingt kilomètres à l’heure.
Les habitants furent engloutis dans leurs maisons, leurs tramways, leurs autobus. La boue les ensevelit vivants en quelques minutes sous trois mètres d’épaisseur. Trente hectares furent recouverts. Des centaines de logements disparurent, balayés.

Les autorités étouffèrent l’affaire. Documents détruits, funérailles collectives interdites, dates de décès falsifiées. Ceux qui osèrent se plaindre furent arrêtés. Pendant un mois, on retrouva des corps sous la vase. L’histoire officielle parla de quelques dizaines de victimes. Les historiens, eux, estiment à environ mille cinq cents les morts de Kurenevka.
À l’échelle de Kiev, cette tragédie dépassait proportionnellement celle de New York en 2001.

Et pourtant, dès l’année suivante, on écrivit une chanson.
Une mélodie enjouée, célébrant Kiev et sa nature. « Comment ne pas t’aimer, ma Kiev ! » devint, bien plus tard, l’hymne officiel de la ville.
La musique était signée d’Igor Shamo, compositeur juif ukrainien, sur des paroles de Dmitry Lutsenko. Elle fut créée par le chanteur russe Yuri Gulyayev, dirigé par le chef d’orchestre juif Zakhar Kozharsky, accompagné du violoniste Abram Stern.
Cet hymne, né sur la terre saturée du sang de Babi Yar, servit sans doute à masquer l’infamie. Une ode à la ville, là même où des dizaines de milliers de Juifs restaient sans sépulture, anonymes, réduits au silence.
Comme une nouvelle « Ode à la joie », au-dessus d’un charnier oublié.

Quelques semaines avant la catastrophe de Kurenevka, le 12 avril 1961, l’URSS envoyait Gagarine dans l’espace. Tout le pays célébrait.
L’exploit cosmique effaçait les douleurs terrestres.
Mais à Kiev, une rumeur sourde circulait : la boue n’était pas qu’une tragédie.

Elle était vengeance. Vengeance des morts de Babi Yar, pour leur exécution passée sous silence, pour leurs corps laissés sans sépulture, pour le monument jamais érigé. Les Juifs assassinés, que nazis et communistes avaient voulu effacer, s’étaient levés dans cette coulée de boue. Une révolte posthume contre l’oubli et la profanation.

 

Vos réactions

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A voir aussi