Identité juive méconnue : Ari’el Stachel dynamite les frontières de l’appartenance -vidéo-

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Identité juive méconnue : Ari’el Stachel dynamite les frontières de l’appartenance

Qui décide de notre identité
Comment « Other *» d’Ari’el Stachel bouleverse la notion d’appartenance juive

Ari’el Stachel, enfant d’une mère ashkénaze et d’un père israélien yéménite, a grandi comme un puzzle vivant que chacun voulait recomposer à sa manière.
Dans « Other », l’acteur expose sans détour la fragmentation d’une identité juive métisse que les regards extérieurs n’ont cessé de déformer.
Il y raconte comment on peut être juif sans être reconnu comme tel, arabe sans l’être vraiment, trop sombre pour les uns, trop juif pour les autres, et comment chaque étiquette imposée finit par fissurer l’âme. Sur scène, il transforme ces blessures en une œuvre fulgurante sur l’appartenance, la honte, la performance et le droit d’exister enfin entier.

Ari’el Stachel a grandi dans une tension permanente entre les récits, les cultures et les attentes que chacun projetait sur lui. « Other » plonge au cœur de cette mosaïque intime où l’identité ne se construit pas seulement par choix, mais aussi par les regards qui vous assignent un rôle. L’œuvre met à nu les fractures d’une identité juive métisse qui tente de se frayer un chemin entre héritages multiples et injonctions extérieures.

La naissance d’une identité éclatée

Avant même de raconter son enfance, Stachel présente une compagne omniprésente, celle qui a modelé son rapport au monde : son anxiété. Il l’avait surnommée Meredith, comme la belle-mère cruelle du film « À nous quatre ». Meredith n’est pas une simple image. Elle accompagne chaque tentative d’intégration, chaque réinvention forcée. Elle est le symptôme d’une identité morcelée et, parfois, le moteur de nouvelles fuites.

L’acteur issu de « The Band’s Visit » a grandi dans un espace où deux histoires juives cohabitaient sans vraiment dialoguer. Sa mère ashkénaze américaine et son père israélien yéménite portent chacun leur langue, leur mémoire, leurs codes. Enfant, il vivait ces héritages en simultané, mais les milieux qu’il fréquentait ne savaient pas comment accueillir cette double appartenance. Beaucoup n’y voyaient qu’une contradiction.

L’école juive, premier laboratoire de l’appartenance performative

À l’école juive, il était le seul élève à la peau foncée. Un phénomène étrange pour ses camarades, et un défi pour lui. Son père lui conseilla d’accentuer son identité israélienne. Alors il joua le jeu. Pendant une année entière, au milieu des rires, il adopta un faux accent israélien. Il apprit vite à performer son identité pour calmer les projections des autres.

Cette mise en scène devint une seconde nature. Arrivé dans un nouvel environnement, il choisissait l’identité à jouer. Il pouvait se rendre « plus blanc », ou au contraire « plus noir », selon le groupe où il espérait trouver un refuge. Quand le rôle lui devenait insupportable, il changeait d’école. Meredith, fidèle, observait chaque métamorphose.

Après le 11 septembre, un malentendu permanent

Le 11 septembre bouleversa aussi son rapport à son corps. Pour la première fois, il vit à la télévision des visages bruns semblables au sien, mais associés au danger. Dans le regard des autres, la confusion s’installa. Il était juif, profondément, mais son apparence le rangeait d’office dans la catégorie des « Arabes ». Un malentendu qui le suivra longtemps.

À l’université, il vécut une autre étape de ses réinventions. Il se décrivait alors dans sa période « d’être Noir ». Il fréquentait une église baptiste de Harlem, participait à des groupes militants et au slam. Plus tard, lorsqu’il s’ouvrit davantage à ses racines moyen-orientales, il se rendait chaque matin à une synagogue yéménite de l’Upper West Side.
Il s’en réjouissait, pensant enfin trouver un espace où son identité se verrait entièrement reconnue. Pourtant, même là, il se heurta à une projection étrangère : le rabbin, convaincu que ses origines suffisaient à garantir sa maîtrise de la Torah, le mit en difficulté devant toute l’assemblée. La honte scella son départ. Une fois encore, on l’accueillait, mais sans le reconnaître vraiment.

Une identité fragmentée jusque dans son métier d’acteur

Sur scène, ces transformations deviennent matière brute. Stachel passe d’un accent à l’autre, d’une gestuelle à l’autre, comme pour rejouer la multiplicité qu’on lui a imposée. « Autre » oscille entre confession et humour, utilisant le rire pour alléger un parcours d’adaptation constante.

Dans les salles d’audition, les directeurs de casting ne voyaient en lui qu’une silhouette stéréotypée : il devint « le terroriste numéro 2 ». Même « The Band’s Visit », pourtant fondée sur une rencontre entre l’hébreu et l’arabe, nourrit une nouvelle tension.
Ses amis de couleur, longtemps frustrés par le manque de rôles pour des acteurs comme lui, remirent en question son choix d’interpréter un Arabe, alors qu’il était d’origine israélienne yéménite. Une nouvelle fois, une partie de lui était célébrée, tandis qu’une autre était rejetée.

Les repères explosent après le 7 octobre

Après le 7 octobre, toute la grille d’interprétation de son identité se renversa. Les traits qui le faisaient paraître « trop arabe » devinrent soudain « trop juifs ». Bien que la pièce n’aborde pas directement ces événements, ils imprègnent profondément la perception de Stachel dans le monde d’aujourd’hui. Dans certains milieux qui l’avaient autrefois mal identifié, il subit désormais des réactions antisémites. On attendait de lui qu’il « utilise » son identité pour justifier une cause, qu’il devienne une preuve vivante.

Les étiquettes changeaient, mais la mécanique restait la même : les autres décidaient de quelle version de lui devait émerger.

L’une des phrases les plus fortes du spectacle résonne avec une simplicité déroutante : « Je ne peux pas résoudre la guerre, mais je peux être un pont. » Il n’y a pas là un programme politique, mais une vérité intime. Sa vie entière a été un pont entre des mondes qui n’arrivaient pas à l’accueillir pleinement.

Le moment où toutes les identités cessent de s’excuser

Le point de bascule émotionnel survient lorsqu’il avoue à son père combien il avait dissimulé de lui-même durant son enfance. Il confesse aussi que Meredith a traversé toute sa vie d’adulte. Pas de scène dramatique, pas de cris. Juste une lucidité douce-amère : jouer pour survivre finit par éroder celui que l’on est.

« Autre » s’élève peu à peu vers un moment final qui tranche avec toute sa trajectoire : la présentation complète, sans filtres, sans accent, sans fiction.

« Je m’appelle Ari’el et je suis fier d’être yéménite, israélien, ashkénaze, juif et américain, originaire de Berkeley, en Californie. J’ai passé la majeure partie de ma vie à me faire passer pour d’autres personnes, ce qui m’a amené à devenir acteur. Je vis actuellement à New York avec mon trouble anxieux, Meredith, que je détestais autrefois mais que j’apprends à aimer, même si elle me rend encore fou parfois. Cela signifie que je risque de transpirer, mais sachez que si c’est le cas, c’est que Mereredith et moi sommes particulièrement ravis de vous rencontrer. »

C’est entier, chaleureux, ironique, et pour la première fois, tout est là en même temps.

« Other » dévoile la facilité avec laquelle une identité juive peut être réduite à des catégories simplistes, et tout ce que l’on perd lorsque l’on exige des histoires conformes et lisses. Elle laisse affleurer une vérité rare : la complexité n’est pas un obstacle, mais une existence à part entière.

« Other » est un spectacle scénique, joué en live, devant un public, dans un théâtre new-yorkais. Ari’el Stachel y est seul sur scène dans un format proche du solo show, mêlant récit autobiographique, humour, transformations vocales, et moments très intimes. Il s’agit d’un one-man show dramatique, pas d’un long-métrage et pas d’une série.

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