Le Shin Bet surveille tous les Israéliens depuis 2003 : ce que révèle l'affaire des fuites

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Le Shin Bet surveille tous les Israéliens depuis 2003 : ce que révèle l'affaire des fuites

Une fuite savamment orchestrée peut sauver la vie d'un dirigeant, une autre peut faire tomber un journaliste.
Entre l'annonce lâchée depuis la voiture officielle après la réunion secrète sur l'élimination de Nasrallah et la pression exercée jusqu'à faire plier le Shin Bet contre Channel 12, un même mécanisme se répète : les fuites qui servent Netanyahu sont légitimées après coup, celles qui le dérangent deviennent une cible d'enquête.

Au cœur du dispositif, un outil vertigineux, l'OUTIL  : les métadonnées de communication* de l'ensemble des citoyens israéliens, collectées et conservées par le Shin Bet depuis 2003. Qui a appelé qui, quand, depuis où. Un fichage total de la population, justifié par la lutte antiterroriste, mais dont le potentiel de détournement politique inquiète jusque dans les rangs du renseignement. Le danger ne menace donc pas seulement la presse critique, il touche à l'équilibre même d'un service de sécurité sommé de choisir entre l'État et le chef du gouvernement.

La nuit où tout s'est joué

Fin septembre 2024, un convoi blindé entre dans une base du renseignement militaire près de Jérusalem. Netanyahu en descend. À ses côtés, Eli Feldstein, son porte-parole sécuritaire, un homme que le Shin Bet jugeait pourtant inapte à toucher du classifié. À l'ordre du jour : l'élimination de Hassan Nasrallah. La tension est extrême, certains officiers redoutent une fuite qui ferait fuir la cible.

Feldstein n'assiste pas à la réunion. Il n'en a pas besoin. À peine sortis, il écrit aux journalistes depuis la voiture : Netanyahu a dit « tout le monde est dans le viseur », en précisant qu'il s'agit de Nasrallah. Quelques minutes plus tard, Channel 14 publie le titre. Un officier confiera : « On aurait voulu s'arracher les cheveux. »

Aucune enquête n'a jamais été ouverte sur cet épisode. Ni sur beaucoup d'autres fuites, souvent plus graves. La règle est simple : qui détient le secret détient l'histoire, qui détient l'histoire détient le pouvoir.

Une méthode, pas un accident

Feldstein l'a confirmé lors de ses auditions : la fuite est une pratique courante au bureau de Netanyahu. Parfois le Premier ministre transmet lui-même des documents à la presse, parfois c'est Feldstein qui relaie des informations de réunions auxquelles il n'a pourtant pas assisté. Des plaintes ont été déposées, la censure militaire s'est agacée, rien n'a jamais bougé.

Bardugo et la chute du Shin Bet

Vendredi, une victoire inédite a été célébrée : après avocats, journalistes et manifestants, la machine de pression a réussi à faire plier le Shin Bet lui-même. David Zini a cédé, quelles qu'en soient les raisons. Résultat : Yaakov Bardugo a obtenu ce qu'il promettait depuis mars, une enquête contre Channel 12, pour un reportage jamais publié et un préjudice inexistant.

Pendant des mois, Zini avait jugé le dossier trop faible pour justifier une enquête. Puis le Shin Bet a affirmé que la décision datait d'avant sa rencontre avec Bardugo. Bardugo, lui, raconte être venu en personne plaider sa cause, en lobbyiste, non en journaliste. Un proche parent d'un journaliste de Channel 14 travaillant au Shin Bet aurait même assisté à l'entretien. Interrogé, le service n'a pas répondu.

Le communiqué officiel évoque une simple rencontre de routine. Mais le calendrier ne colle pas : la décision aurait précédé la réunion, alors que Zini s'y opposait encore publiquement après. La conseillère juridique du gouvernement, elle, n'apparaît nulle part dans le communiqué. A-t-elle validé l'enquête ? Personne ne le confirme.

Des critères oubliés

Netanyahu n'a pas le pouvoir d'ordonner une enquête. Les critères existent : sensibilité de l'information, préjudice réel, taille du cercle des initiés, chances d'élucidation. Une source proche du dossier l'affirme : « Ses plaintes ne correspondaient pas aux critères. Souvent il n'y avait même pas de fuite. » Mais depuis l'arrivée de Zini, en coordination avec le Malmab dirigé par le ministre de la Défense Israël Katz, fidèle de Netanyahu, les enquêtes pour fuite se multiplient. Toutes visent des journalistes critiques.

2013, quand il y avait encore des garde-fous

Retour en 2013. Netanyahu demande au chef du Shin Bet Yoram Cohen de surveiller sept à huit cents personnes pour protéger une opération sensible. Cohen refuse, le conseiller juridique Yehuda Weinstein le soutient. Netanyahu réclame aussi des tests polygraphiques pour des ministres soupçonnés de fuites. Refusé à nouveau. À l'époque, le non du conseiller juridique tenait bon face aux exigences du Premier ministre. Déjà, une logique s'imposait : la gravité d'une fuite se mesurait autant au préjudice politique pour Netanyahu qu'au danger réel pour l'État.

L'Outil qui sait tout

Le Shin Bet dispose d'une base de données colossale, surnommée en interne « l'Outil » : qui a appelé qui, quand, d'où. Ces métadonnées, collectées sur toute la population depuis 2003, sont précieuses contre le terrorisme, mais leur usage politique serait dévastateur. La loi impose une autorisation stricte du chef du service et interdit tout usage partisan. Rien n'autorise le Premier ministre à désigner une cible. Après un usage controversé pendant le Covid, les propositions d'encadrement ont toutes été enterrées.

Qui décide de ce qui est secret

Netanyahu l'a dit aux enquêteurs : « C'est moi qui décide ce qui sort. » Sous couvert de déclassification, il a révélé des extraits de réunions avec les chefs du Shin Bet et du Mossad, des procès-verbaux du cabinet, des contenus du briefing du matin du 7 octobre. Il a dévoilé des détails sur la tentative d'élimination de Mohammed Deif, sur son différend avec Joe Biden, sur les soupçons visant les bipeurs du Hezbollah. Jamais il n'a demandé d'enquête sur ces fuites-là.

Ce n'est qu'après l'arrestation de Feldstein que les plaintes contre les journalistes critiques ont commencé à pleuvoir, toutes classées faute de fuite réelle. Ronen Bar, alors chef du Shin Bet, avait freiné ces dérives, n'ouvrant une enquête que si les critères légaux étaient réunis. Depuis octobre, tout a changé : sous prétexte de protéger l'opération en Iran, des centaines de responsables sont désormais surveillés.

La chasse aux sources

Depuis mars, les ministres pressent Zini en Conseil : pourquoi Channel 12 échappe-t-il à tout ? Katz finit par ordonner l'enquête. Aussitôt, les noms de quatre journalistes visés fuitent d'une réunion confidentielle. « Le moyen le plus simple, c'est de vérifier qui a appelé le journaliste », confie un responsable du renseignement. On croise les métadonnées des initiés avec celles des journalistes. Le résultat est le même, seulement présenté autrement.

La question qui reste posée

Un chef du Shin Bet peut-il mobiliser cet arsenal sous la pression du Premier ministre et de ses alliés médiatiques ? Une démocratie ne peut accepter qu'un même homme contrôle à la fois le robinet des fuites et la machine chargée d'enquêter sur elles.

Une main fuite. L'autre enquête. Les deux appartiennent au même corps.

*Ce que sont réellement ces « métadonnées »

Contrairement à une écoute téléphonique, le Shin Bet ne capte pas le contenu des conversations.
L'outil dont dispose le service, opérationnel depuis 2003, collecte des métadonnées de télécommunication : qui a appelé qui, à quelle heure, depuis quel lieu, et quels autres appareils se trouvaient à proximité au même moment.
Ces informations sont transmises par les opérateurs télécoms en vertu de directives classifiées, et couvrent l'ensemble de la population, sans lien avec une quelconque suspicion préalable. Leur usage est en théorie strictement encadré par la loi : autorisation du chef du service, justification liée à une mission précise, rapport périodique au Premier ministre et à la conseillère juridique du gouvernement. C'est précisément le croisement de ces données, entre les numéros appelés par des détenteurs de secrets d'État et ceux de journalistes, qui permettrait de remonter jusqu'aux sources d'une fuite, sans jamais viser « officiellement » la presse elle-même.

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