Tribune : Ne pas mettre les Juifs à genoux, ne pas aveugler Israël , de Nataneli Lizze

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Tribune : Ne pas mettre les Juifs à genoux, ne pas aveugler Israël , de Nataneli Lizze

Ne pas mettre les Juifs à genoux, ne pas aveugler Israël

Il est des enquêtes qui semblent commencer avant même d’avoir posé leur première question. Elles portent déjà leur verdict dans la poche. Elles avancent avec des mots pesants, des catégories toutes prêtes, une morale si certaine d’elle-même qu’elle ne cherche plus tout à fait à comprendre : elle somme, elle convoque, elle exige que l’on réponde.

Ainsi apprend-on qu’un journaliste travaillant pour une émission d’ARTE aurait contacté, selon plusieurs témoignages publiés, des Français juifs ayant fait leur alyah en Judée-Samarie*, après les avoir repérés sur les réseaux sociaux. Il ne s’agirait donc pas seulement d’interroger, au hasard d’une enquête ouverte, des citoyens concernés par un sujet sensible, mais de solliciter une population très précise : des Juifs français, installés dans des implantations, appelés à rendre compte de leur présence, de leur choix, presque de leur existence.

L’inquiétude, ici, n’a rien d’imaginaire.

Depuis le 7 octobre, les Juifs de diaspora connaissent trop bien cette manière sourde d’être requis au tribunal du monde. On ne leur demande plus seulement ce qu’ils pensent d’Israël ; on leur demande, parfois, de s’excuser d’y tenir.

On les veut agenouillés devant une histoire dont ils seraient comptables par naissance, par filiation, par fidélité, par mémoire.
Hier, ils n’avaient pas de terre et l’on trouvait toujours une raison de les chasser.
Aujourd’hui qu’ils en ont une, on les poursuit jusque dans le lieu même où ils avaient cru pouvoir cesser de demander la permission d’exister.
Il faut entendre cette peur. Il faut la prendre au sérieux. Elle n’est pas un caprice, ni une outrance, ni une ruse victimaire.
Elle vient de loin. Elle vient des siècles où l’on demandait aux Juifs de prouver qu’ils n’étaient ni trop visibles, ni trop discrets, ni trop riches, ni trop pauvres, ni trop séparés, ni trop assimilés, ni trop fidèles, ni trop libres. Elle vient de cette fatigue millénaire d’être toujours sommé d’expliquer pourquoi l’on respire encore.

Mais il faut aussitôt ajouter ceci, avec la même gravité : une inquiétude légitime ne dispense pas de penser juste.

La réponse publiée par Me Nili Kupfer-Naouri a le mérite de la force, mais non toujours celui de la mesure. Elle parle à ceux qui sont déjà convaincus ; elle ferme la porte à ceux qu’il faudrait encore atteindre. Elle choisit la riposte frontale, le ton de sommation, l’argumentaire maximaliste. Elle a la puissance du cri ; elle n’a pas toujours la solidité froide du dossier.
Or c’est précisément là que le piège se referme.
Si l’enquête est orientée, il ne faut pas lui offrir la caricature qu’elle attend.
Si le journaliste cherche le portrait d’un sionisme intraitable, fermé à toute douleur palestinienne, sourd au droit, convaincu que toute objection est antisémite, alors la réponse furieuse devient une pièce à conviction. Elle rassure le camp, mais elle arme l’adversaire.

La question de la Judée-Samarie ne peut pas être traitée comme une simple affaire de slogans. Le lien du peuple juif à cette terre est ancien, profond, indiscutable dans l’ordre historique, biblique, mémoriel et national. Hébron n’est pas une fiction. Shilo n’est pas une invention. La Judée n’a pas été nommée par hasard. Aucun peuple sérieux ne consentirait à voir effacée la géographie de sa propre mémoire.

Mais la mémoire ne suffit pas à fonder seule un ordre politique juste.

Il existe aussi un autre peuple, une autre douleur, une autre dépossession. Dire cela ne signifie pas que les récits se valent en tout, ni que les responsabilités historiques se confondent, ni que l’on doive oublier les guerres, les refus, les fautes, les haines et les violences accumulées.
Mais nous avons pleuré deux mille ans pour avoir droit à une terre ; comment pourrions-nous devenir incapables d’entendre les pleurs de ceux qui disent avoir perdu la leur ? Cette phrase ne trahit pas Israël. Elle le préserve de l’endurcissement.
Car il n’y a pas de grandeur juive dans l’incapacité à voir l’autre. Il n’y a pas de fidélité au destin juif dans le refus de reconnaître qu’un Palestinien aussi peut naître, aimer, perdre, craindre, transmettre, mourir sur une terre qu’il appelle sienne.

Voilà ce que le campisme interdit.

Le campisme, cette maladie contemporaine de l’esprit, consiste à ne plus chercher la vérité, mais à protéger son appartenance. Il ne demande pas : « Qu’est-ce qui est juste ? » Il demande : « Qui parle ? De quel côté se tient-il ? Sert-il les miens ou les autres ? »
Alors tout devient suspect. Si l’on critique l’ONU, on est sommé de nier la souffrance palestinienne. Si l’on reconnaît la souffrance palestinienne, on est aussitôt soupçonné de trahir les Juifs. Si l’on dénonce l’antisémitisme sous masque antisioniste, on nous accuse de vouloir faire taire toute critique d’Israël.
Si l’on rappelle le droit international, certains nous accusent d’ignorer San Remo, le Mandat, l’histoire, l’attaque de 1948, la guerre de 1967.

Ainsi chaque camp construit son petit tribunal, avec ses saints, ses monstres, ses interdits et ses blasphèmes.

Il faut sortir de cette mécanique. Oui, l’ONU a ses biais. Oui, certains de ses représentants ont donné le sentiment, parfois davantage que le sentiment, d’une hostilité presque obsessionnelle à Israël. Oui, Francesca Albanese est devenue, pour beaucoup de Juifs, le symbole d’un langage international où l’État juif semble coupable avant même d’être entendu.
Oui, les majorités automatiques, les indignations sélectives, le silence relatif sur tant d’autres tragédies du monde ont abîmé la confiance. Mais non, cela ne suffit pas à abolir tout droit international. Non, cela ne transforme pas chaque résolution en chiffon.
Non, cela ne permet pas de dire que toute implantation serait légitime parce qu’un verset, une mémoire ou une blessure l’atteste. Le droit international est imparfait, politique, souvent lâche, parfois injuste ; il n’en demeure pas moins le langage dans lequel les nations prétendent encore empêcher la force pure de devenir loi.

Et c’est peut-être là le cœur du drame : depuis 1967, le droit a parlé, mais il n’a pas véritablement agi. Pourquoi ? Parce que la justice internationale n’est pas une justice céleste. Elle n’a pas de bras propre. Elle dépend des États, des rapports de force, des vetos, des prudences diplomatiques, des lâchetés, des calculs. Elle énonce davantage qu’elle ne contraint. Elle condamne souvent mieux qu’elle ne répare. Elle peut dire l’illégalité sans avoir les moyens politiques d’y mettre fin.

Il serait donc trop facile de dire : « Si c’était illégal, pourquoi a-t-on laissé faire ? » Le monde laisse faire beaucoup de choses illégales. Il a laissé faire des massacres, des occupations, des dictatures, des expulsions, des persécutions. Le scandale n’est pas toujours la preuve que le droit n’existe pas ; il est souvent la preuve que le droit, sans courage politique, demeure une phrase sans bras.

La Judée-Samarie concentre cette contradiction jusqu’à la brûlure.

Elle est à la fois terre de mémoire juive et territoire disputé ; lieu de retour pour les uns, lieu d’étouffement pour les autres ; espace biblique, stratégique, militaire, domestique, intime. On ne peut pas la réduire à « terre libérée » sans effacer les Palestiniens. On ne peut pas la réduire à « colonie illégale » sans effacer les Juifs qui y voient non une aventure coloniale, mais un retour au vieux sol des pères.

C’est pourquoi le vocabulaire est décisif. L’accusation de nettoyage ethnique est immense. Elle ne devrait jamais devenir une formule de reportage jetée comme une pierre avant instruction.

Mais elle ne peut pas non plus être balayée d’un revers de main lorsqu’elle apparaît dans des rapports internationaux, dans un contexte d’expansion des implantations, de violences commises par certains colons, de déplacements de populations et de durcissement politique. Cette accusation doit être examinée, vérifiée, contestée s’il le faut, mais non simplement recouverte par le mot « propagande ».

De même, « antisémitisme » ne doit pas devenir un réflexe verbal. Il est trop grave pour servir d’automatisme. Mais il serait obscène de nier qu’une partie de l’antisionisme contemporain en est devenue le vêtement propre.
Lorsque l’on traque les Juifs de France pour leur demander des comptes sur Israël, lorsque l’on exige d’eux une purification publique, lorsque l’on fait peser sur leur présence même une présomption de faute, alors oui, quelque chose d’ancien revient. Pas toujours avec les bottes d’autrefois. Souvent avec les mots neufs du droit, de la morale, de l’enquête et de la vertu.

C’est là qu’il faut être ferme. Un journaliste a le droit d’enquêter. Il n’a pas le droit de piéger. Il a le droit d’interroger des Français installés en Judée-Samarie. Il n’a pas le droit de les transformer d’avance en suspects moraux. Il a le droit de travailler sur les implantations. Il n’a pas le droit d’organiser, sous couvert de documentaire, une mise en accusation de Juifs français parce qu’ils sont juifs, sionistes et installés là où l’opinion dominante leur ordonne de ne pas être.

La bonne réponse n’est donc ni le silence apeuré, ni la fureur tribale. Elle est plus froide, mais non moins humaine. Plus digne, mais non moins blessée. Plus redoutable, parce qu’elle refuse à la fois la peur qui se couche et la colère qui s’abîme.
Elle consiste à demander le cadre exact de l’enquête, la méthode de repérage, les données collectées, leur conservation, le droit de réponse, les garanties d’anonymat, l’angle éditorial, la place accordée à la contradiction, les sources juridiques mobilisées, les intervenants palestiniens et israéliens sollicités, la distinction entre habitants civils, militants, responsables politiques, colons violents et simples familles. Elle consiste à refuser la convocation morale tout en acceptant la complexité du réel.

Car la vérité n’a pas besoin que l’on hurle pour elle. Elle a besoin que l’on tienne.

Tenir ensemble l’histoire juive et le droit des Palestiniens.
Tenir ensemble la mémoire de l’exil et le refus de l’aveuglement. Tenir ensemble la critique de l’ONU et le sérieux du droit. Tenir ensemble la défense des Juifs traqués et l’exigence adressée à Israël. Tenir ensemble la peur ancienne de la chasse et la nécessité de ne pas devenir sourd à la peine d’autrui. C’est difficile. C’est inconfortable. C’est même, parfois, presque impraticable pour les nerfs et pour le cœur. Mais c’est peut-être cela, encore, l’une des exigences les plus hautes héritées du judaïsme : refuser les idoles. Même celles de son propre camp. Même celles qui parlent avec la voix de notre douleur.

On ne demandera pas aux Juifs de se mettre à genoux pour avoir voulu vivre. Mais on ne demandera pas non plus à la justice de se taire pour nous épargner l’examen. Entre la chasse aux Juifs et le déni des Palestiniens, il existe une ligne étroite, rude, presque impraticable.

C’est pourtant là qu’il faut marcher.

©️ Nataneli

* La présence juive dans la région s'est poursuivie sans discontinuer depuis plus de 3000 ans. Il s'agit de localités juives en territoire à majorité arabe de même qu'il existe des localités arabes en Israël. Dans leur ensemble, ces implantations ne représentent que 5% du territoire de Judée-Samarie.

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