Gadi Eisenkot, l'homme qui veut sauver Israël de lui-même

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Gadi Eisenkot, l'homme qui veut sauver Israël de lui-même

Gadi Eisenkot, l'homme qui veut sauver Israël de lui-même

Ancien chef d'état-major devenu chef de parti, Gadi Eisenkot s'impose comme le principal rival de Benjamin Netanyahou à quatre mois des élections. Portrait d'un général endeuillé qui promet à Israël un nouveau chapitre, loin des extrêmes et des slogans.

Un général forgé par le deuil

Gadi Eisenkot n'a jamais cherché la lumière. Né en 1960 à Tibériade, fils d'immigrants juifs marocains, élevé à Eilat dans une famille modeste, il a gravi tous les échelons de Tsahal avant d'en devenir le chef d'état-major, de 2015 à 2019.
Commandant de la brigade Golani, puis de la région Nord, il est l'un des artisans de la doctrine Dahiyeh*, formulée après la guerre du Liban de 2006, qui a durablement marqué la stratégie militaire israélienne face au Hezbollah.

Mais c'est un drame personnel qui a transformé sa stature publique. Son fils Gal, 25 ans, est mort au combat à Gaza. Deux de ses neveux sont également tombés. Ce deuil, loin de le retirer de la vie publique, lui a conféré une légitimité morale que peu de responsables politiques israéliens peuvent revendiquer. Les Israéliens lui prêtent une qualité rare en temps de guerre, celle de ne pas sacrifier des soldats pour des raisons qui ne seraient pas strictement nécessaires.

La rupture avec Netanyahou

Contrairement à ce que son image de général pourrait laisser penser, Eisenkot n'est pas un homme du sérail politique.
Il entre en politique en 2022, aux côtés de Benny Gantz, avant de rejoindre le cabinet de guerre de Netanyahou en octobre 2023, au lendemain du massacre du 7 Octobre. Sa présence dans ce cabinet dure huit mois. En juin 2024, il démissionne avec fracas, accusant le Premier ministre de conduire la guerre sans stratégie claire.

Sa lettre adressée aux membres du cabinet, restée célèbre, dénonçait une confusion entre gains tactiques ponctuels et véritable neutralisation du Hamas.
Depuis cette rupture, les deux hommes s'affrontent sans détour. Netanyahou reproche à Eisenkot d'avoir freiné certaines opérations à Gaza, affirmant que le Hamas contrôlerait encore tout le territoire s'il l'avait écouté. Eisenkot, lui, appelle les Israéliens à mettre fin en octobre au règne de ce qu'il appelle le gouvernement du 7 Octobre.

Yashar, un parti pour tourner la page

Le 30 juin 2026, Eisenkot a officiellement lancé la campagne de son parti, Yashar, qui signifie droit ou intègre en hébreu. Le nom n'est pas un hasard. Il veut incarner l'inverse de ce qu'il présente comme la culture politique dominante, faite de calculs de coalition et de division entretenue.

Son programme place en tête la création d'une commission d'enquête d'État sur le 7 Octobre et sur la décennie qui l'a précédé, assortie d'un vaste plan de réhabilitation pour les victimes, leurs familles et les communautés du Néguev occidental et du Nord.
Sur le plan sécuritaire, il rejette la politique du pansement pratiquée selon lui par la coalition actuelle, au profit d'un concept de sécurité national et systématique, incluant le renforcement de Tsahal et la fortification des frontières.

Sur le dossier palestinien, Eisenkot refuse à la fois la création immédiate d'un État palestinien, qu'il juge risquée dans le contexte actuel, et l'annexion complète de la Judée-Samarie. Il se dit favorable aux implantations juives conformes aux intérêts d'Israël, une formule qui laisse volontairement la porte ouverte sur les détails.

L'un des piliers de son programme concerne le service militaire des Haredim, sujet parmi les plus clivants de la société israélienne. Yashar propose une loi de service national pour tous, intégrant orthodoxes et Arabes israéliens à l'armée ou au service civil, avec un plafond de 3% d'exemptions par classe d'âge pour les études en yeshiva. Le parti promet également de plafonner le service de réserve à 50 jours par an, une mesure destinée à soulager des réservistes épuisés par des centaines de jours de mobilisation.

Une réforme des institutions

Face à une coalition accusée d'avoir voulu affaiblir la Cour suprême et concentrer le pouvoir, Eisenkot propose l'inverse. Il défend un renforcement de l'indépendance de la Knesset, l'adoption d'une Loi fondamentale sur la législation destinée à clarifier les rapports entre les pouvoirs, et une loi limitant à deux mandats la durée d'exercice du poste de Premier ministre. Une manière directe de viser Netanyahou, au pouvoir depuis des années et actuellement en procès pour corruption.

Le programme aborde aussi la réduction des inégalités entre centre et périphérie, un objectif d'un million de nouveaux immigrants juifs par décennie, la revalorisation des enseignants, la lutte contre le crime organisé et le démantèlement des monopoles économiques.

Pourquoi il incarne une alternative crédible

Selon Gideon Rahat, chercheur à l'Israel Democracy Institute, Eisenkot apparaît comme favori précisément parce qu'il représente tout ce que Netanyahou n'est pas. Il n'est pas polarisant, il n'est pas populiste, et il cherche à unifier plutôt qu'à diviser. Son débit de parole lent, son air posé et rassurant tranchent avec les figures flamboyantes de la scène politique israélienne, lui conférant une aura de sagesse aux yeux d'une partie de l'électorat épuisé par des années de tensions.

Cette crédibilité s'appuie aussi sur un contraste personnel frappant. Là où Netanyahou est perçu comme un homme du sérail, formé aux États-Unis et empêtré dans des procédures judiciaires, Eisenkot vient d'une famille modeste, n'a jamais fait campagne sur ses liens avec Washington, et a payé le prix personnel le plus lourd dans cette guerre. Les Israéliens, selon Rahat, lui font confiance pour prendre soin du pays et non de lui-même.

Le contexte joue également en sa faveur. Les accords d'Islamabad entre Washington et Téhéran, perçus en Israël comme un revers diplomatique pour Netanyahou, ont fragilisé l'image du Premier ministre au moment même où Eisenkot lance sa campagne.

Une alternative encore incomplète

Reste que le chemin est loin d'être tracé. Novice en politique malgré son passé militaire, Eisenkot doit encore prouver sa capacité à diriger une campagne nationale et à construire une coalition. Il refuse pour l'instant de préciser avec quels partenaires il pourrait gouverner, se contentant d'affirmer qu'il fera tout pour que Yashar devienne la première force politique du pays. Sur les dossiers les plus explosifs, Gaza, les otages encore détenus, le Liban, l'Iran, les colonies, la réforme judiciaire et les ultraorthodoxes, ses positions restent parfois volontairement floues.

À quatre mois d'un scrutin qualifié par lui-même de décisif pour la sécurité, l'unité et l'âme d'Israël, Gadi Eisenkot avance sous le slogan Israël doit gagner. Reste à savoir s'il saura transformer sa crédibilité militaire et son capital de sympathie en victoire politique.

Doctrine Dahiyeh : stratégie militaire israélienne théorisée par Gadi Eisenkot après la guerre du Liban de 2006, et nommée d'après le quartier de Dahiyeh, situé dans la banlieue sud de Beyrouth, fief du Hezbollah largement détruit par Tsahal durant ce conflit.

Le principe repose sur une riposte disproportionnée face à une menace ou une attaque venant d'une organisation utilisant des zones civiles comme base opérationnelle : plutôt qu'une réponse ciblée et proportionnée, Israël frappe massivement les infrastructures, y compris civiles, considérées comme liées au groupe armé, afin de dissuader durablement toute nouvelle agression.
Cette doctrine a depuis influencé la conduite de plusieurs opérations israéliennes, notamment à Gaza, et reste régulièrement invoquée, et critiquée, dans les débats sur la proportionnalité de la riposte militaire israélienne face au Hezbollah et au Hamas.

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