Le « jeudi noir » de la high-tech israélienne : quand le shekel fort et l'IA font trembler la Silicon Wadi

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Le « jeudi noir » de la high-tech israélienne : quand le shekel fort et l'IA font trembler la Silicon Wadi

Le « jeudi noir » de la high-tech israélienne : quand le shekel fort et l'IA font trembler la Silicon Wadi

La Start-up Nation licencie. En quelques heures, le 29 mai 2026 restera dans les annales comme le jour où la high-tech israéliennefierté économique du pays, locomotive de sa croissance  a brutalement montré l'autre face de son succès : un shekel si fort qu'il étouffe les entreprises qui l'ont enrichi, une intelligence artificielle si puissante qu'elle détruit les emplois qu'elle était censée multiplier.
Wix, Amdocs, AI21 Labs, Rapyd, ZoomInfo  les fleurons tombent les uns après les autres. Le paradoxe est vertigineux : c'est précisément parce qu'Israël a trop bien réussi que sa tech souffre aujourd'hui.

La high-tech israélienne vient de vivre ce que plusieurs médias économiques ont déjà surnommé un « jeudi noir ». En quelques heures, comme une série de dominos soigneusement alignés depuis des mois, plusieurs entreprises majeures ont annoncé simultanément des licenciements massifs ou des restructurations profondes. Un séisme qui a fini par inquiéter jusqu'au gouvernement.

Wix, symbole d'un modèle qui craque

Le cas Wix résume à lui seul toute la brutalité du moment. Considérée comme l'une des grandes success stories de la high-tech israélienne durant la période du Covid-19, Wix traverse désormais une phase plus compliquée, marquée par les bouleversements provoqués par l'intelligence artificielle dans l'univers du développement logiciel et de la création de sites internet.
Le 28 mai, son cofondateur et PDG Avishai Abrahami a pris la plume — ou plutôt publié sur X — un message à ses salariés qu'il a qualifié lui-même de moment « triste » : la suppression de quelque 1 000 postes, soit 20 % des effectifs mondiaux. Il s'agit du plus important plan de licenciements de son histoire.

Le PDG a mis en avant deux facteurs. « La majorité de nos équipes étant basées en Israël, une part très significative de nos coûts est libellée en shekels, tandis que nos revenus sont en grande partie en dollars », a écrit Abrahami. « Cela crée une pression structurelle sur notre capacité à opérer à l'échelle actuelle. C'est une réalité qui détermine directement ce qui est viable pour notre entreprise. »

Les chiffres sont vertigineux. La devise locale s'est appréciée de plus de 20 % au cours des 12 derniers mois et a atteint son plus haut niveau depuis 33 ans face au dollar. Pour Wix, dont l'essentiel des revenus provient du marché américain, c'est comme subir une hausse de charges sans avoir augmenté ses tarifs. Les actions cotées au Nasdaq ont chuté de près de 50 % depuis janvier 2026.

Ces derniers mois, l'entreprise avait déjà suscité des tensions internes après avoir annoncé la suppression totale du télétravail, obligeant l'ensemble des employés à revenir cinq jours par semaine au bureau. La direction avait justifié cette décision par la nécessité d'accélérer le développement des produits. Selon les médias israéliens, cette mesure faisait en réalité partie d'une vaste réorganisation interne.
Pour tenter de s'adapter à la révolution de l'IA, Wix avait notamment racheté l'an dernier la start-up israélienne Base44 pour environ 80 millions de dollars, seulement six mois après sa création. Pari insuffisant. 

Une vague qui ne s'arrête pas à Wix

Wix n'est que le nom le plus visible d'une vague bien plus large. Amdocs, le géant israélien des logiciels et des télécommunications, se prépare à supprimer 10 % de ses effectifs mondiaux — soit jusqu'à 3 000 employés — sous la houlette de son nouveau PDG Shimie Hortig. AI21 Labs, la start-up spécialisée dans le traitement automatique des langues, réduit ses effectifs d'environ 60 % afin de se concentrer sur son système de gestion d'agents IA, Maestro.

Les américaines ZoomInfo et Shutterfly ont quant à elles fermé purement et simplement leurs centres de développement en Israël, renvoyant des centaines de salariés. PayPal et Intuit ont licencié des dizaines d'employés dans le pays

La fintech Rapyd, star israélienne du paiement en ligne, a elle aussi surpris le marché. Le moment est d'autant plus piquant que deux jours seulement avant l'annonce des licenciements, il était rapporté que le fondateur et PDG de l'entreprise était en train d'acquérir 50 % de Fedanco Sport — dont dépend le club de basket du Maccabi Tel-Aviv.

Le contraste entre cette immense transaction sportive et les lettres de licenciement envoyées à ses propres employés illustre à lui seul la complexité de la période que traverse la high-tech israélienne.

Au total, le tracker de Calcalist répertorie 31 annonces de licenciements liées à la tech israélienne depuis le début de l'année 2026.

Le shekel fort : paradoxe d'un succès qui se retourne

Comment en est-on arrivé là ? Le paradoxe est saisissant. Le shekel s'est renforcé notamment parce que la high-tech israélienne a trop bien réussi — attirant des milliards de dollars de capitaux étrangers qui, convertis en shekels, ont mécaniquement fait monter la monnaie locale. « La high-tech israélienne a connu un tel succès qu'elle en subit aujourd'hui les conséquences : elle a attiré un afflux massif d'investissements en Israël, lequel a fait évoluer le taux de change shekel-dollar, et elle doit désormais s'adapter », a expliqué un représentant de l'Autorité israélienne de l'innovation.

Le problème est structurel et brutal : les entreprises encaissent leurs revenus en dollars, mais paient leurs salaires, leurs loyers et leurs charges en shekels. Quand le dollar dévisse, les coûts restent fixes tandis que les recettes s'évaporent. Selon certains experts, le dollar pourrait descendre à 2,5 shekels d'ici fin 2026, et « rien ne pourra vraiment l'arrêter »

Smotrich interpelle la Banque d'Israël, la Banque d'Israël répond

Face au tollé, le ministre des Finances Bezalel Smotrich a annoncé la création d'une équipe spéciale chargée d'examiner les conséquences du renforcement du shekel sur le secteur.

Mais la tension entre le gouvernement et la Banque centrale est palpable. Smotrich avait qualifié la récente baisse de taux de la Banque d'Israël de « trop peu, trop tard ».

Le gouverneur Amir Yaron n'a pas mâché ses mots en réponse : « Je rappelle que nous sommes en guerre depuis trois ans, ce qui a coûté des dizaines de milliards de shekels. Les guerres longues mènent à l'hyperinflation. En pratique, nous avons une inflation maîtrisée, une économie résiliente, une confiance des marchés et un chômage bas. » Autrement dit : chacun campe sur ses positions pendant que les licenciements s'accumulent.

L'Association des industriels israéliens a estimé que les licenciements chez Wix étaient en partie imputables à l'inaction du gouvernement et de la banque centrale face au shekel fort. Certains économistes appellent à une baisse des taux d'un point entier — et non d'un quart de point — et à des mesures fiscales incitatives pour les investisseurs dans les nouvelles entreprises technologiques.

L'IA : bourreau ou bouc émissaire ?

Le taux de change n'explique pas tout, et les dirigeants de la tech le savent. L'intelligence artificielle est l'autre grand coupable — ou le grand prétexte, selon les sceptiques.

La véritable question est de savoir si ce sont les gains de productivité de l'IA qui justifient réellement ces suppressions de postes, ou si c'est plutôt la peur des conseils d'administration de se laisser distancer qui pousse les CEOs à licencier pour rassurer les investisseurs. Chez Wix, Abrahami a revendiqué les deux : l'IA « permet de construire des choses que la génération précédente ne pouvait littéralement pas imaginer », mais elle impose aussi « moins de couches hiérarchiques et moins d'employés ».

Pour la première fois en dix ans, le nombre d'employés de R&D en Israël a diminué, avec quelque 3 500 postes en moins. En mars 2026, la part des employés basés en Israël dans les entreprises technologiques privées locales s'élevait à seulement 62 %, contre 69 % en 2019 — les start-ups continuant de délocaliser leurs activités hors du pays. La guerre, enfin, pèse de son côté lourdement : les mobilisations prolongées dans la réserve désorganisent les équipes, retardent les projets et compliquent les levées de fonds auprès d'investisseurs étrangers.

Et maintenant ?

La high-tech israélienne ne s'effondre pas. Elle reste le moteur de l'économie nationale, avec des exportations records et une contribution déterminante au PIB. « Notre principal défi consiste à présent non seulement à continuer à innover, mais aussi à veiller à ce que cette innovation demeure source de valeur, d'emplois et de croissance ici, en Israël », résume sobrement l'Autorité de l'innovation.

La vraie question que pose ce « jeudi noir » est celle-là : la transformation en cours se fera-t-elle en maintenant les emplois sur le sol israélien, ou en accélérant les délocalisations vers des pays moins coûteux ? La réponse déterminera si Israël garde le titre de « Start-up Nation » — ou s'il en conserve seulement la légende.

 

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