Daniel Osiris : le mécène juif sefarade qui a sauvé la Malmaison, financé Pasteur et inventé les Restos du Cœur

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Daniel Osiris : le mécène juif sefarade qui a sauvé la Malmaison, financé Pasteur et inventé les Restos du Cœur

DANIEL IFFLA DIT OSIRIS L'homme qui donna tout

Un juif séfarade de Bordeaux, descendant de bannis, décoré par l'Espagne qui avait exilé ses ancêtres, précurseur des Restos du Cœur, sauveur de la Malmaison, bienfaiteur de l'Institut Pasteur et père indirect de l'Institut Curie. L'histoire de Daniel Iffla Osiris est celle d'un paradoxe magnifique et d'une grandeur d'âme sans équivalent dans la France du XIXe siècle.

I. Un nom, deux héritages, un destin

Il s'appelait Daniel Iffla. Derrière ce patronyme discret se cache déjà une prophétie. Le nom Iffla dériverait de l'arabe falaha, qui signifie « réussir » et se traduit littéralement par « il réussira ». Comme si ses ancêtres, en portant ce nom de génération en génération, avaient inscrit dans le sang l'obligation de s'élever.

Il naît le 25 juillet 1825 à Bordeaux, dans une famille modeste de la communauté juive séfarade. Ses origines sont celles de la diaspora méditerranéenne dans toute sa richesse et dans toute sa douleur : son arrière-arrière-grand-père paternel, Salomon Hifla (1691–1778), était marocain ; ses autres ancêtres remontent à la péninsule ibérique, portugais pour la plupart.
Ce sont les descendants de ces Juifs chassés d'Espagne en 1492 par le décret des Rois Catholiques Ferdinand et Isabelle, dispersés sur les rives de l'Atlantique, réfugiés à Bordeaux où ils formèrent l'une des communautés séfarades les plus actives de France.

Son père Izaac Iffla, né à Bordeaux en 1799, est commis marchand. Sa mère Léa, née Cardoso d'Urbino, voit le jour à Bordeaux en 1797. Ils se marient en 1823. Le petit Daniel naît le 25 juillet 1825 et tient son prénom de son grand-père paternel, né à Bordeaux en 1773, cultivateur qui habitait à la Martinique au moment de la naissance de son petit-fils.

Il fréquente l'école israélite de Bordeaux jusqu'à l'âge de 14 ans, puis monte à Paris pour le lycée Turgot où il étudie jusqu'en 1842. À 17 ans, il entre dans la vie active comme simple grouillot chez l'agent de change Moreau. Ce que la naissance ne lui a pas donné, l'intelligence et l'ambition vont le conquérir.

II. L'ascension fulgurante

Observateur éclairé, Daniel Iffla s'inspire des grands financiers séfarades qui l'entourent. Il intègre la société bancaire de Jules Mirès et de Moïse Polydore Millaud, et fait fortune dans les opérations boursières et immobilières avec une habileté qui stupéfie ses contemporains.
Ses investissements dans les chemins de fer espagnols constituent l'un de ses grands succès.

Et c'est précisément là que l'ironie de l'Histoire prend toute sa saveur vertigineuse : pour ces services rendus à l'Espagne, Daniel Iffla descendant de Juifs expulsés d'Espagne quatre siècles plus tôt sous peine de mort par les Rois Catholiques fut décoré de l'ordre d'Isabelle la Catholique, la reine dont l'édit avait ordonné le bannissement de ses ancêtres. La monarchie espagnole remettait à un arrière-petit-fils de bannis sa plus haute distinction civile. L'Histoire, parfois, sait se montrer d'une ironie bouleversante.

III. Pourquoi Osiris ? L'étymologie d'un destin choisi

En 1861, après avoir été associé à une faillite retentissante qui aurait pu ternir définitivement sa réputation, Daniel Iffla prend une décision qui dit tout de sa psychologie : il ajoute officiellement à son patronyme le nom d'Osiris, par décret impérial.

Le choix n'est pas innocent. Osiris, dans la mythologie égyptienne, est le dieu dont le règne est
« communément qualifié de bienfaisant et civilisateur ». C'est aussi, et surtout, le dieu de la résurrection  celui qui renaît après avoir été mis à mort. Adopter ce nom après une faillite, c'est annoncer que l'on se relève, et proclamer dans le même geste la vocation philanthropique qui sera désormais toute sa vie.

Son nom de naissance portait en lui la réussite Iffla, « il réussira ». Son nom choisi porte en lui la renaissance et la bienfaisance Osiris, le civilisateur.
Les deux ensemble dessinent le portrait d'un homme qui ne laissait rien au hasard, pas même les mots qui le définissaient.

À la Bourse de Paris, on ne le connaît bientôt plus que comme « Osiris ». Rue La Bruyère, dans le 9e arrondissement où il possède cinq hôtels particuliers, on lui dit avec respect et sympathie : Monsieur Osiris. Il sera le premier et le seul.

IV. Le deuil fondateur

Derrière le philanthrope, il y a d'abord un homme brisé. En 1855, son épouse, Léonie Carlier, une chrétienne qu'il aime éperdument, meurt à l'âge de 30 ans, un an après lui avoir donné deux enfants qui ne survécurent pas à leur naissance. Daniel Iffla a alors 30 ans. Il ne se remariera jamais.

Pendant des décennies, selon sa secrétaire, il conserva intacte la chambre de Léonie dans son hôtel particulier. Et l'une des batailles les plus tenaces de toute son existence sera d'être enterré à la limite exacte des cimetières juif et chrétien du cimetière de Montmartre, pour demeurer à jamais proche d'elle. Il batailla trente ans pour obtenir gain de cause auprès des autorités religieuses et finit par gagner.

En 1860, il quitte définitivement la finance pour se consacrer aux milieux artistiques, littéraires et scientifiques. La mort de Léonie semble avoir radicalement reconfiguré ses priorités.
Ce que la vie lui a pris dans l'intime, il va le rendre au monde par l'art, la science et la générosité.

V. La tsedaka : donner comme devoir, non comme caprice

La philanthropie d'Osiris n'est pas le caprice d'un riche en quête de postérité. Elle s'enracine dans un concept fondamental du judaïsme : la tsedaka, terme hébreu qui signifie à la fois « justice » et « charité », et qui n'est pas, dans la tradition juive, un acte de générosité volontaire mais une obligation morale une dette envers la société, une exigence de droiture.

Le philosophe et talmudiste Maïmonide distingue huit niveaux de tsedaka dans son Mishné Torah. Osiris s'inscrit généralement au quatrième niveau : celui qui donne publiquement à un récipiendaire inconnu.

Sa générosité repose sur deux piliers indissociables : la tradition juive et les valeurs républicaines. Il ne sépare jamais l'un de l'autre. Il est juif et il est français  pleinement, sans compromis, sans hiérarchie entre les deux.

VI. L'engagement patriotique : la France d'abord

Dès l'ouverture des hostilités avec l'Allemagne en 1870, Osiris envoie 10 000 francs au ministre de la Guerre pour les veuves et les orphelins. Durant le siège de Paris, il met toutes ses maisons de la rue La Bruyère à la disposition du maire du 9e arrondissement pour y installer des cantines et des asiles pour les réfugiés. Il fait partie du comité du réfectoire populaire qui vient en aide aux nécessiteux de cet arrondissement.

Ce n'est pas de la charité ostensible. C'est la conviction d'un homme qui se sait redevable à son pays de tout ce qu'il a accompli.

VII. Le mécène : monuments, fontaines et statues

Osiris entreprend la restauration de nombreux monuments et de tombes à la mémoire des figures historiques qu'il admire. Il offre à sa ville natale de Bordeaux six fontaines publiques Wallace, avec la liste précise des emplacements où il souhaitait les voir installées.

À Nancy, en 1889, il offre une reproduction de la Jeanne d'Arc équestre de la place des Pyramides à Paris, exécutée par le sculpteur Emmanuel Frémiet qu'il admirait profondément  elle trône encore aujourd'hui place Lafayette. Dans cette même ville, il finance un institut sérothérapique et une crèche.

À Lausanne, en remerciement à la Suisse d'avoir accueilli l'armée du général Bourbaki en 1871, il offre une statue de Guillaume Tell due au sculpteur Antonin Mercié, ainsi qu'une « chapelle de Tell », pavillon votif dans le goût régionaliste conçu par l'architecte Georges Épitaux.
À l'hôpital de la Salpêtrière à Paris, il fait installer un pavillon opératoire chirurgical.
Au Syndicat de la presse parisienne, il offre plusieurs prix accordés pour des œuvres remarquables présentées aux Expositions universelles.

Il fait également ériger la villa Alexandre Dumas dans la « ville d'hiver » d'Arcachon, initialement baptisée « villa Osiris ».

VIII. Les synagogues : fidélité à ses racines séfarades

Profondément attaché au judaïsme, Osiris finance la construction de synagogues dans toute l'Europe et au-delà : Paris rue Buffault, Arcachon (pour le mariage de sa nièce Emma Bardac), Tours, Vincennes, Bruyères dans les Vosges, Tunis et Lausanne en Suisse.

Il se joint aux Pereire et aux Rothschild pour financer la reconstruction, après l'incendie de 1873, de la Grande synagogue de Bordeaux, achevée en 1882.

Il était excentrique même dans sa judéité. Il ne ratait pas une occasion de s'opposer au Consistoire israélite, qui dut lui interdire formellement de se faire aménager un caveau monumental. En revanche, quand les rabbins lui refusèrent de marier l'une de ses nièces dans une synagogue existante, il contourna le problème en en faisant construire une, juste pour l'occasion.

IX. Napoléon, la Malmaison et la dette de la mémoire

Osiris voue un culte fervent à Napoléon Ier non par naïveté, mais par gratitude historique profonde. C'est l'Empereur qui, en émancipant les Juifs de France, avait fait des Iffla des citoyens à part entière.
Son grand-père avait participé au siège de Toulon aux côtés du futur Bonaparte ; il en conservait la mémoire comme d'un titre de noblesse républicaine. Il constitua une impressionnante collection de reliques napoléoniennes et fit ériger un monument à Waterloo à la mémoire des grenadiers de la Garde impériale.

En 1896, il achète aux enchères le château de la Malmaisonl'ancienne maison de campagne de Joséphine de Beauharnais et du général Bonaparte, alors proche de la ruine et de la démolition, son domaine démembré. Il le fait restaurer par l'architecte Pierre Humbert, le remeuble avec passion, puis l'offre à l'État français en 1903 avec toute sa collection, à condition qu'on y poursuive le retour du mobilier d'origine et qu'un Pavillon Osiris y présente en permanence ses œuvres.

Le Pavillon Osiris, rouvert en 2011 après d'importants travaux financés par l'État chantier qui aura duré de 2003 à 2011 y présente encore aujourd'hui la quasi-intégralité de sa collection personnelle dans son salon et son bureau reconstitués : un mélange savoureux et bourgeois entre plats en faïence italienne, vases en cloisonné chinois, statuettes d'Osiris, mobilier XVIIIe, armes et portraits sculptés de grands hommes de l'époque. La petite collection de peinture compte des dessins de Callot, Boucher et Delacroix, et un Portrait de femme généreusement attribué à Van Dyck.

X. La Tour Blanche : un grand cru légué à la Nation

Amoureux de vins de qualité, Osiris acquiert en 1876 le domaine du château de la Tour Blanche à Bommes, dans le Bordelais. Il s'y installe régulièrement lors des vendanges et en est suffisamment fier pour faire figurer le nom et le dessin bucolique de sa propriété en en-tête de son papier à lettres.

À sa mort, il lègue le domaine à l'État français avec une exigence précise inscrite dans son testament : qu'y soit installée une école de viticulture et d'œnologie. C
'est chose faite dès 1911. L'école de la Tour Blanche, appartenant à la région Nouvelle-Aquitaine depuis 2010, existe encore aujourd'hui. Le château produit toujours ses Sauternes classés, ainsi qu'un récent rosé de table nommé Horus comme un ultime clin d'œil au panthéon égyptien de son bienfaiteur.

XI. Le bateau-soupe : précurseur des Restos du Cœur

L'une des œuvres les moins connues d'Osiris est peut-être la plus visionnaire de toutes. Il lègue à la ville de Bordeaux deux millions de francs pour créer, selon ses propres mots :
« un asile de jour installé sur un bateau où seront reçus des ouvriers âgés et indigents des deux sexes, sans distinction de culte ».
L'emplacement sur l'eau, explique-t-il, est choisi pour ne pas être tributaire des aléas immobiliers ou des problèmes de voisinage, afin que l'œuvre de bienfaisance s'inscrive dans la durée.

Ce « bateau-soupe », construit après sa mort sur ses deniers, fonctionne de 1913 à 1940.
Il fournit chaque année plus de cent mille repas aux nécessiteux bordelais.
L'immense bateau abrite réfectoires, salles de repos, pavillons médicaux, entrepôts de vivres et de vêtements. Durant la Première Guerre mondiale, il accueille soldats malades, réfugiés et orphelins. La Seconde Guerre mondiale en a raison : réquisitionné par les nazis, déplacé du quartier de Bacalan jusqu'à Pauillac comme poste de DCA, il sombre dans la Garonne en 1944.

En 1958, à la demande du Grand rabbin, une plaque commémorative est apposée dans le foyer d'accueil Leydet reconstruit à Bordeaux grâce aux indemnités de dommages de guerre, pour perpétuer son souvenir.

Daniel Iffla Osiris peut légitimement être considéré comme le précurseur des Restos du Cœur  avec près d'un demi-siècle d'avance sur Coluche.

XII. Le legs à l'Institut Pasteur : de la tsedaka à Marie Curie

Daniel Iffla Osiris meurt le 4 janvier 1907, à 81 ans. Sans enfant, sans héritier direct. Désapprouvant la conduite de ses nièces  dont l'une, la cantatrice Emma Bardac (1862–1934), avait épousé le banquier Sigismond Bardac puis Claude Debussy, après avoir été l'égérie et la maîtresse de Gabriel Fauré  Osiris les déshérite. Il verse néanmoins une rente annuelle de 20 000 francs à sa petite-nièce Charlotte Lysès (1877–1956), actrice, qui deviendra en 1907 la première épouse et l'agent artistique de Sacha Guitry.

Son legs principal : trente millions de francs à l'Institut Pasteur  la somme la plus considérable jamais reçue par cet établissement dans toute son histoire.
Sur recommandation de la comtesse Greffulhe, relayée par le député Denys Cochin, une partie de cette fortune financera en 1914 la création de l'Institut du Radium, où Marie Curie allait poursuivre ses travaux révolutionnaires.
Cet Institut fusionnera en 1970 avec la Fondation Curie pour devenir, en 1978, l'Institut Curie l'un des premiers centres mondiaux de lutte contre le cancer.

Un Juif séfarade de Bordeaux, descendant de bannis de l'Inquisition, aura ainsi indirectement rendu possible les recherches de la plus grande scientifique de son siècle. L'ironie bienveillante de l'Histoire, une dernière fois.

XIII. La tombe, le Moïse et l'éternité partagée

Sa tombe au cimetière de Montmartre, en marbre blanc, est surmontée d'une grande reproduction en bronze du Moïse de Michel-Ange  le législateur hébreu, libérateur de son peuple, érigé dans la Basilique Saint-Pierre-aux-Liens à Rome  réalisée par le sculpteur Antonin Mercié. Il repose dans la division 3, chemin Halévy, à la limite exacte du carré juif et du carré chrétien — proche de Léonie, ainsi qu'il l'avait exigé et obtenu après trente ans de combat. La tombe est entourée de plaques dédiées à de nombreux membres de sa famille.

Jusqu'au dernier geste, Osiris jouait avec les symboles et gagnait toujours.

XIV. La reconnaissance tardive

Il avait été nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1897, puis officier en 1905, en reconnaissance de ses services à la Nation comme « fondateur de nombreuses œuvres philanthropiques et auteur de reconstitutions artistiques ».

La mairie de Paris a donné son nom, en 2017, à la place Daniel Iffla-Osiris, dans le 9e arrondissement, entre les boulevards Haussmann et des Italiens  à deux pas de la rue La Bruyère où il vécut. Une rue porte son nom à Bordeaux, dans le quartier de Bacalan, près des Bassins à flots, à quelques encablures de là où son bateau-soupe nourrissait les pauvres.

Le Pavillon Osiris accueille toujours ses visiteurs à la Malmaison. La Tour Blanche forme toujours ses étudiants en viticulture. L'Institut Curie soigne toujours ses malades. Les synagogues qu'il a fait construire sont toujours debout.

Il avait tout donné. Et la France, avec un siècle de retard, a fini par s'en souvenir.

Daniel Iffla Osiris — Bordeaux, 1825 · Paris, 1907 Officier de la Légion d'honneur · Chevalier de l'ordre d'Isabelle la Catholique Juif séfarade · Français · Mécène

Je remercie ici Marc Seviran d'avoir souhaité lui rendre hommage .

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