Tribune de Nataneli Lizee : La morale variable de la diplomatie française

Actualités, Alyah Story, Antisémitisme/Racisme, Contre la désinformation, International, Israël - le - par .
Transférer à un amiImprimerCommenterAgrandir le texteRéduire le texte
FacebookTwitterGoogle+LinkedInPinterest
Tribune de Nataneli Lizee : La morale variable de la diplomatie française

La morale variable de la diplomatie française

Il est des mots qui rassurent parce qu’ils brillent. « Valeurs », « droits », « principes » : trois pierres blanches posées au bord du chemin, pour que l’on marche sans trébucher, pour que l’on croie, surtout, que la route est droite. Le problème n’est pas d’employer ces mots ; le problème est de les employer comme un voile. Car un pays ne se juge pas à la noblesse de sa langue officielle, mais à la constance de sa ligne, et à l’honnêteté avec laquelle il assume ce qu’il fait.

Depuis quelques années, la diplomatie française offre un spectacle singulier, et l’on comprend que tant de Français, lassés des tournures, se retournent contre ceux qui parlent, journalistes compris : ils veulent du clair.
Or le clair commence par une règle simple, presque morale : distinguer ce qui est dit, ce qui est fait, et ce que l’on en conclut. C’est à cette aune, et à cette seule, qu’il faut lire la dissonance qui s’installe.

Qu’a dit Emmanuel Macron à Israël ? Il a, au moment de la réforme judiciaire, mis en garde contre une rupture avec une « conception commune de la démocratie », allant jusqu’à laisser entendre que l’on ne pouvait pas, à terme, parler de la même manière d’un pays qui s’éloignerait des garanties démocratiques.

Et, face à Gaza, il a plaidé pour un durcissement politique, jusqu’à appeler à cesser les livraisons d’armes lorsqu’elles sont « utilisées » dans ce théâtre de guerre. On peut juger ces propos justes, maladroits, tardifs ou salutaires ; peu importe ici. Ils existent. Ils sont publics.
Ils dessinent une posture : la France parle à Israël comme à un proche que l’on admoneste, que l’on avertit, parfois que l’on somme de se conformer à une norme.

Qu’a-t-elle fait, dans le même temps, avec la Syrie nouvelle ? Elle a reçu à l’Élysée, en mai 2025, Ahmed al-Sharaa, en lui demandant de protéger « tous les Syriens, sans exception », et en ouvrant une perspective de normalisation graduelle, y compris sur la question des sanctions, au nom de la stabilisation et de la lutte contre Daech.

Et, début février 2026, Jean-Noël Barrot s’est rendu à Damas en répétant que la lutte contre l’État islamique demeurait une « priorité absolue ».

Là encore, on peut comprendre la nécessité stratégique, la hantise du chaos, la peur d’une résurgence djihadiste ; on peut entendre la raison sécuritaire.
Mais il faut voir la scène : là où le discours envers Israël se fait volontiers professoral, la relation avec Damas se drape de précautions, d’euphémismes, de diplomatie enveloppée. On « stabilise », on « réengage », on « accompagne ».

Face à l’Iran, le verbe se durcit à nouveau : condamnations de la répression, dénonciation des violences d’État, rappels répétés aux droits fondamentaux.

Face au Hezbollah, la France a longtemps cultivé une distinction commode entre « branche politique » et « branche militaire », au nom d’un accès à la réalité libanaise, quand bien même cette frontière est, dans les faits, contestée.

Et, sur d’autres dossiers du Proche et du Moyen-Orient, la France a, au fil des années, défendu une politique d’exportations d’armement au nom de la souveraineté industrielle et des alliances, tout en jurant, dans le même souffle, sa vigilance éthique.

Ce n’est pas une accusation jetée comme un pavé : c’est le portrait ordinaire d’une puissance moyenne qui veut peser, vendre, parler, arbitrer, sans renoncer à se présenter comme exemplaire.

C’est ici que la question devient brûlante, et qu’elle mérite mieux qu’un réflexe partisan.
La diplomatie oblige parfois à parler à des régimes que l’on désapprouve. Soit.

Le scandale n’est pas là. Le scandale naît quand l’exigence morale semble se concentrer sur l’allié dont on sait qu’il restera dans l’orbite, tandis que l’on ménage, par prudence ou par calcul, ceux dont la brutalité n’a rien d’un secret.

Il y a, dans cette asymétrie, un message que le public comprend très vite, même sans doctorat en relations internationales : les « principes » ne seraient pas une boussole, mais un instrument. On les brandit quand ils ne coûtent pas trop ; on les assouplit quand ils risquent de fermer une porte ; on les module quand l’accès devient l’objectif.

C’est cette modulation qui, à la longue, ressemble à une morale à géométrie variable.
Et c’est elle qui abîme la confiance. Car un peuple supporte la dureté du monde, il supporte même la realpolitik, à condition qu’on ne l’insulte pas en la déguisant en vertu.

Ce que les Français ne supportent plus, ce n’est pas la complexité ; c’est le sentiment d’être conduits par la main à travers une forêt de mots, alors que la direction réelle se décide ailleurs.

Pourquoi cette dissymétrie ? On peut avancer une explication « charitable » : la conviction, sincère, que l’on évite des carnages futurs en parlant à ceux qui tiennent le terrain, en achetant du temps, en prévenant les pires embrasements.

Mais cette explication ne suffit pas à éclairer l’insistance mise sur la scène, sur la centralité, sur la posture du médiateur universel.
Car il y a une autre lecture, plus froide, plus politique : la quête d’une place. La volonté de paraître indispensable dans le grand théâtre multilatéral, d’être celui qui serre toutes les mains, qui parle à tous, qui se rend « acceptable » au plus grand nombre.

C’est ici que certains évoquent l’ONU. Je le dis avec la netteté qu’exige le respect du lecteur : je n’en fais pas un fait, je n’en fais pas une certitude, je n’en fais pas une rumeur maquillée.

J’en fais une hypothèse d’interprétation. Et cette hypothèse a une vertu : elle explique pourquoi la poignée de main compte parfois autant que la cohérence ; pourquoi l’on préfère l’accès à la clarté ; pourquoi l’on consent à l’ambigu, pourvu que la photo soit prise et que le canal demeure ouvert. Pour viser la centralité multilatérale, il faut être l’homme du « pont ». Or on ne bâtit pas un pont en refusant de toucher certaines rives.

Mais cette stratégie, si stratégie il y a, a un prix moral.
Elle transforme la parole publique en parure. Elle fait de la langue une soie qui enveloppe les angles.

Elle crée, chez les minorités qui vivent sous la peur, chez les peuples pris dans l’étau des régimes, chez ceux qui attendent une cohérence occidentale, un sentiment de dépossession : on parle de leur sécurité, mais on traite sans eux ; on invoque leur dignité, mais on négocie avec ceux qui la piétinent ; on prononce leurs noms, mais on compte autrement.

C’est, au fond, une question de probité. Si la France choisit le pragmatisme, qu’elle l’assume et qu’elle cesse de moraliser à sens unique. Si elle veut tenir une ligne éthique, qu’elle accepte le coût réel de la cohérence, y compris lorsqu’il contrarie l’accès, l’influence ou les contrats. Entre ces deux voies, il n’y a pas de solution élégante ; il y a seulement une exigence de vérité.

Et c’est peut-être cela, aujourd’hui, que les lecteurs attendent d’un journalisme digne de ce nom : non pas des indignations à la carte, non pas des liturgies morales, non pas des phrases qui brillent et s’évaporent, mais une chose austère et précieuse, presque surannée elle aussi : la clarté. Celle qui sépare l’acte du commentaire, le fait de l’hypothèse, la diplomatie de la comédie. Celle qui rend au citoyen ce qui lui appartient : le droit de juger, sans qu’on le berce.

©️Nataneli

POUR S'INSCRIRE A LA NEWSLETTER D'ALLIANCE ET AVOIR ACCES AUX INFORMATIONS EN UN COUP D'OEIL CLIQUEZ ICI :https://alliance-magazine.com/?p=subscribe&id=1

Vos réactions

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A voir aussi