Ziad Doueri : « Si j'étais resté au Liban, j'aurais pu commettre des attentats »

Paroles d'hommes - le - par .
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attentatfilm.jpgArticle paru dans "Le Nouvel Obs"

Ali Suliman (à gauche), vedette du film « L'Attentat » de Ziad Doueiri © Wild bunch Distribution

Dans « l’Attentat », un médecin palestinien intégré à la société israélienne apprend que son épouse s’est fait exploser lors d’une opération kamikaze. Réalisateur de ce film bouleversant, le Libano-Américain Ziad Doueiri évoque avec une franchise qui pourra choquer son parcours d’homme et d’artiste.

Il y a quelques jours, la Ligue des Etats Arabes s’est prononcée pour la censure de « l’Attentat » dans les vingt-deux pays qui la composent. Pourquoi ?
Ziad Doueiri. Tout simplement parce que moi, Libanais d’origine, suis allé tourner mon film en Israël avec des techniciens et des acteurs juifs, et qu’une loi libanaise de 1955 interdit à tout ressortissant d’entrer en contact avec n’importe quel citoyen israélien. Si seulement ils avaient banni « l’Attentat » après l’avoir vu et pour des raisons critiques relatives à son contenu… Mais le film n’est encore sorti dans aucun de ces pays. Et il n’est pas impossible que la Ligue arabe lance parallèlement une action judiciaire contre moi.

Pourtant, quand on regarde votre film, on sent en permanence votre souci d’éviter le manichéisme.
En adaptant le roman de Yasmina Khadra, j’ai senti s’ouvrir devant moi un chemin truffé de pièges, de mines antipersonnel. Un minuscule pas de travers aurait pu faire exploser le projet. Le principal de ces pièges était justement de tomber dans la stigmatisation, dans la facilité polémique. Au cours du film, je fais parler un flic israélien, un prêtre catholique, un imam, une femme juive amie du héros, la famille de la kamikaze… Chacun de ces discours aurait pu virer au sermon : toi, tu es coupable ; moi, je suis sa victime ; vous, vous êtes les occupants. Le résultat aurait alors viré au débat d’opinion ce que je ne voulais surtout pas. Ce qui m’intéresse, c’est d’essayer de comprendre chaque personnage, pointer sa grandeur comme ses faiblesses, mettre l’accent sur ses ambiguïtés fondamentales d’être humain. L’occupation de la Palestine par Israël est un fait. A partir de là, intéressons-nous, sans les juger, aux gens de tous bords qui vivent cette situation.

En tant que libanais, avez-vous toujours adopté ce point de vue « équitable » ?
Non. Je vais sans doute vous choquer, mais je me sens le devoir d’être honnête avec vous. J’ai grandi dans un pays qui a connu la guerre du Kippour, j’ai vécu toutes les invasions possibles ; le massacre de Sabra et Chatila s’est déroulé à cinq cents mètres de ma maison… Durant la première moitié de ma vie, j’ai grandi en pensant que le juif était mon ennemi, mon Goliath, mon Dark Vador. Ce n’était même pas le fruit d’un raisonnement : on m’avait éduqué comme ça depuis tout petit, et ce dont j’étais témoin au quotidien semblait renforcer l’évidence. Dans ma jeunesse, j’ai donc été farouchement anti-israéliens, haineux des juifs, même. Si j’étais resté au Liban, je crois que j’aurais pu vraiment très mal tourner.

Vous seriez devenu terroriste ?
Pas au point de me faire sauter avec une bombe, mais oui, j’aurais pu commettre des attentats. Puis je suis parti étudier le cinéma aux Etats-Unis, et rien n’a plus été pareil.

Comment ça ?
J’y ai rencontré des gens.

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