Rondo : Interview de Jean-Pierre Marielle et d'Olivier Van Malderghem pour Alliance

Paroles d'hommes - le - par .
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IMGP2218.JPGInterview exclusive réalisée par Laurent Bartoleschi.

ecoutez Jean-Pierre Marielle
"Mari
elle" serait juif ?


Bruxelles, été́ 42. Le jeune Simon voit avec horreur son père arrêté et déporté́ par les nazis. Il réussit à fuir en Angleterre où il rejoint son grand-père Abraham, personnage austère et distant.


Dans cet exil, Simon ne trouve aucun réconfort auprès d'Abraham. Ce vieil homme érudit attaché aux valeurs de la tradition juive, méprise l'éducation laïque de Simon. Tout les oppose dans leur conception de la religion et de la vie. Quand ils découvrent l'horreur de l'holocauste et la disparition probable de leurs proches, c'est la jeunesse de Simon qui va donner au vieil homme la force d'affronter une réalité insupportable...

Premier film du belge Oliver Van Malderghem, Rondo marque aussi bien un tournant des films traitant de la Shoah que de la carrière du grand Jean Pierre Marielle - comme quoi, il n'y a pas d'âge.
A 80 ans, il est tout simplement impressionnant, loin de singer ou de parodier facilement un juif hassidique, il incarne ce rôle, inédit bien sur dans sa filmographie, au plus profond de son être.rondo.jpg
 
L.B: Pourquoi avoir choisi Jean Pierre Marielle, pour interpréter le rôle d'Abraham, le grand père du jeune Simon?

Olivier Van Malderghem: Le personnage de Jean Pierre est hautement tragique d abord parce que son histoire se déroule en 1942, qui va vivre un drame terrible; en même temps, je voulais mettre l'accent sur un certain point dans sa volonté d'être fidele à la loi talmudique et par moment être dans la lignée du comique. Donc,  il me fallait une personnalité plutôt complexe qui va du plus grave à l'autodérision. Je connaissais Jean Pierre essentiellement dans des rôles comiques à travers ses films et j'ai vu Tous les matins du monde (d'Alain Corneau), où j'ai pu constater qu'il s'agissait aussi d'un grand acteur dramatique. Capable de marier deux types de personnalités antinomiques, il est doté d'une tres grande dignité, possédant ce sublime panache que l'on retrouve chez certains acteurs mais toujours mêlé de cette autodérision dont il fait preuve tous les jours. Mais qui transparait aussi dans son jeu. Je l'ai adapté en quelque sorte à la personnalité de JP. Oui, cela m'a parut flagrant que le rôle d'Abraham devait être pour lui.
L.B: Et vous Jean Pierre, avez-vous donné votre aval immédiatement?

Jean Pierre Marielle: De ce que je viens d'entendre me fait tout simplement plaisir. Me touche. M'impressionne, parce que je ne me prenais pas du tout pour un personnage si important. Ca a tout de suite très bien fonctionné. On s'est rapidement très bien entendu. Il y a des rôles comme ça qui semblent si éloignés de vous mais qui finalement lorsque l'on doit les interpréter deviennent très proches. Moi, j'ai été comme envahi par Abraham. J'étais complètement à l'aise. J'étais chez moi. Cela m'est rarement arrivé, vous savez dans le cinéma on compose, mais là, je me suis dit, je serais moi tout simplement. 

L.B: Comment un tel Homme, si "sage" ne peut il plus croire en la venue du Messie?  

O.V.M: C'est un personnage comme on l'a dit paradoxal à ce niveau là puisqu'il est d'accord avec tout sauf avec la venue du Messie. C'est ici où se situe la frontière entre les Hassidim et l'Humain. Il faut rappeler qu'il est aussi un universitaire. C'est quelqu'un qui connait très bien la tradition rationaliste européenne ce qui relève d'une croyance qui à ces yeux peut apparaître comme une forme d'idolâtrie.
Sur ce point, il fait un grand pas de côté. Si Simon revendique la venue du Messie, cela ne peut être bon puisqu'il n'y connait rien: c'est un enfant. Qu'un enfant vienne lui affirmer que le Messie doit venir est pour Abraham une hérésie. Autant il abandonne la religion autant Simon au contraire se soutient avec elle. Il y a comme un optimisme chez Simon qu'il n'y a plus chez Abraham.

L.B: De toute votre filmographie, c'est la première fois que vous tourné directement au côté d'un enfant. Quel effet cela vous a-t-il fait?

J.P.M: Cela m'a semblé bizarre de jouer avec un enfant; c'était la première fois en effet et c'est impressionnant parce que tout d'un coup il y a des réactions surprenantes pour un comédien de métier; on est comme troublé. Lorsque l'on remarque son jeu, plutôt novice, on se dit qu'est-ce que je suis allé foutre au Conservatoire à apprendre des textes!
J'aurai peut être du commencer à 5/6ans. Le sort aurait été aussi bien. Pour en revenir, jouer avec un enfant c'est le naturel qui en ressort. Les enfants jouent au vrai sens du terme "jouer".

L.B: Il y a une séquence dans une synagogue où Abraham se met à blasphémer d'une violence intense. "D.ieu est fou" ou encore "Hitler a fait mieux que Toi". Pouvez-vous nous en parler?

O.V.M: C'est terrible certes. Lors de l'écriture, je me suis senti pourtant très à l'aise, presque comme libéré. Rétrospectivement, ça me parait incroyable et choquant même. Mais je dois vous avouer le contexte dans lequel je me situai et vous me pardonnerez. C'est après le décès de ma fille d'une longue maladie (une leucémie). Cet état de rage. Je l'ai vécu. Il ne faut pas y chercher tout exercice de rhétorique.
C'est un remaniement que j'ai apporté puisque le projet existait avant la maladie de ma fille etJean Pierre l'avait lu avant, mais j'ai repris le scenario en allant très loin dans le blasphème contrairement à la première monture. Ma fille est tombée malade et le point de vue a complètement changé, celui que l'on retrouve dans Rondo. C'est une rupture d'Abraham qui vit dans l'espérance et au moment où il n'arrive plus à nier à découvrir l'effroyable vérité (des camps). Il ne croit plus en la bienveillance divine. Abraham devient moi. Rompre avec cette croyance, c'est renoncé à cette attitude optimiste. D'une famille laïque, athée, ayant reçu paradoxalement une éducation religieuse par mon institutrice, qui était juive avec un sens de la narration totalement remarquable, elle m'avait initié à l'histoire d'Anne Frank. Du coup, j'ai eu cette double approche du judaïsme.

J.P.M: La situation d'Olivier m'a aidé à jouer. Nous les comédiens sommes à l'écoute; on serait comme des voleurs où l'on piocherait des événements qui se déroulent autour de nous. J'écoute beaucoup, j'observe beaucoup et c'est ça qui me sert dans mon art mineur. La mayonnaise a pris comme on dit; l'équipe était déjà très soudée comme dans le jazz parce qu'elle était touchée par son histoire. Ce travail avait un sens. Même si les sentiments exprimés pouvaient être quelquefois blasphématoires Ce n'est pas un jeu gratuit, c'est en relation avec un vécu qui justifie ce langage.

L.B: Retrouvez vous dans cette phrase de Saint Athanase: un D.ieu compréhensible ne serait pas un D.ieu?
O.V.M: Cela rejoint le proverbe yiddish quand l'Homme pense, D.ieu rit donc c'est la faiblesse de l'Homme qui est représenté et non la faute divine; c'est une autre lecture que je conçois très bien; l'émotion que l'on éprouve, on ne la domine pas Rondo n'est pas un film à thèse c'est un film avec des émotions brutes que je devais exprimer de cette manière là. Ce n'est pas un film qui veut prouver ni que D.ieu est fou et ou que D.ieu est mauvais ou bon. Où était D.ieu pendant les camps. Certains disaient qu'Il était comme distrait.
 

Laurent Bartoleschi

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