La hantise de la Shoah paralyse juifs et Israéliens...

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martineg.jpgArticle paru dans "TDG"

Rédactrice en chef à l’hebdomadaire français Marianne, Martine Gozlan vient présenter à Genève son livre «Israël contre Israël».
Martine Gozlan, rédactrice en chef à l'hebdomadaire Marianne Image: DR


«Ce livre, je n’avais pas prévu de l’écrire. Mais j’ai vécu un électrochoc le jour où un groupe de juifs est venu déverser sa haine contre moi, m’accusant de trahir Israël et le judaïsme. J’avais écrit plusieurs ouvrages sur les Arabes et leur lutte pour la liberté. Journaliste juive française, je couvre le conflit depuis 1988. J’ai été profondément blessée d’être ainsi attaquée par les miens.» Rédactrice en chef à l’hebdomadaire français Marianne, Martine Gozlan vient dimanche à Genève pour présenter son livre «Israël contre Israël», publié l’an dernier chez L’Archipel. Elle est l’invitée du J-Call, le réseau juif européen à l’initiative d’un «appel à la raison» réclamant deux Etats, Israël et la Palestine. Elle s’exprimera à la Nautique, après un brunch organisé à 13 h.

Lundi, l’ultranationaliste Avigdor Liebermann a réintégré le gouvernement israélien. Mais mardi, un mégaprojet de colonisation a été gelé. Qu’en déduisez-vous?

Le retour de Lieberman confirme mon diagnostic: la tendance israélienne à la crispation, au refus de la négociation. Le gel par le premier ministre Benjamin Netanyahou du projet de construction de 20 000 logements dans les colonies juives en Cisjordanie ne change rien sur le fond. Les autorités israéliennes veulent simplement ménager le secrétaire d’Etat américain John Kerry, qu’elles tentent de convaincre de ne pas signer d’accord sur le dossier nucléaire avec l’Iran. Car à Jérusalem, on est incapable d’envisager sereinement le passage à une nouvelle donne.

Pourquoi ce blocage?

Vu d’Israël, laisser l’Iran accéder au nucléaire civil c’est prendre le risque que Téhéran développe en cachette la bombe atomique. Cela réveille automatiquement la hantise de la Shoah, la hantise de l’effacement existentiel, de l’anéantissement. Une telle angoisse de mort empêche de faire confiance à l’autre.

Vous écrivez que l’ombre de la Shoah plane sur toutes les décisions politiques en Israël…

Les Israéliens oscillent entre la hantise de redevenir des victimes et celle de passer pour des bourreaux. Ces deux âmes bataillent au sein de chacun. Dans les médias internationaux, on oublie souvent de noter qu’il existe en Israël une multitude d’associations de défense des droits de l’homme. Ce n’est tout de même pas banal dans un Etat en guerre!

Vous faites référence à la longue tradition humaniste du judaïsme, mais qu’en reste-t-il aujourd’hui?

Les juifs sont orphelins des grands talmudistes d’Europe centrale, gardiens de la tradition humaniste. L’éradication pendant la Shoah de l’immense réservoir de réflexion, de cette école des Lumières qui valorisait la vie humaine et l’altérité, la capacité de se mettre à la place de l’autre, a malheureusement laissé le judaïsme exsangue. Les yeshivot se multiplient, mais elles relèvent d’un ritualisme rigide. L’horreur de la Shoah a fait vaciller nos valeurs.

Est-ce pour cela que vous dites que le culte des valeurs a fait place à un culte de la terre d’Israël qui tient de l’idolâtrie?

Le grand renversement s’est opéré en juin 1967, durant la guerre des Six Jours. Menacés d’anéantissement, les Israéliens sont sortis victorieux de la bataille et ont soudain eu accès à des terres de mémoire millénaire: le mur des Lamentations (à Jérusalem), les collines de Samarie et le désert de Judée (nord et sud de la Cisjordanie palestinienne). Un néo-messianisme s’est réveillé avec la colonisation de ces terres chargées de mystique.

Les Israéliens réussiront-ils un jour à évacuer la Cisjordanie, si intimement liée à l’identité juive?

Malgré le facteur identitaire, c’est surtout une question sécuritaire. Les plans de retrait sont prêts, ils correspondent en gros à l’Initiative de Genève: les grandes colonies de peuplement sont intégrées à Israël en échange d’autres territoires. Mais le vrai problème, c’est la crainte de voir le Hamas arriver au pouvoir au lendemain d’un retrait israélien. Il faut bien comprendre que depuis certaines collines de Cisjordanie, on domine Jérusalem et on distingue même les tours de Tel-Aviv!

Mais les démographes assurent que si Israël ne lâche pas les territoires palestiniens, il aura bientôt sous son contrôle plus d’Arabes que de juifs. C‘est la mort de la démocratie et la fin de l’Etat hébreu! Quel est le plan de survie de la droite au pouvoir?

Il n’y en a pas! C’est un cas unique au monde. Les Israéliens ne savent vivre que dans l’instant ou dans l’éternité. A la fois dans la conviction qu’il y aura toujours un peuple juif et dans l’angoisse de ne plus exister demain. Le gouvernement n’arrive pas à envisager un monde nouveau. Les Israéliens et la diaspora vivent dans le monde ancien qui a voulu les anéantir. Il manque un leader visionnaire.

Que signifie le titre de votre livre «Israël contre Israël»?

Ce pays est en lutte contre lui-même. Depuis l’Antiquité, l’histoire juive est émaillée de conflits qui ont parfois conduit à notre perte. Le sionisme lui-même a deux courants antagonistes. Et en 1948, à peine l’Etat d’Israël créé, lors de la tragique affaire du navire de l’Irgoun, Altalena, coulé devant Tel-Aviv sur ordre de Ben Gourion, le sionisme de gauche s’est battu contre le sionisme de droite qu’il accusait de préparer un coup d’Etat. Aujourd’hui, il y a le pays laïc et le pays ultrareligieux, il y a Tel-Aviv et Jérusalem, il y a ceux qui aspirent à la normalité et ceux qui vivent dans l’obscurantisme, jusqu’à tendre des rideaux dans la rue pour séparer les femmes des hommes! C’est un pays éclaté. Mais ce qui unit les Israéliens, c’est le fait de vivre dans l’instant, chargé de dangers, lourd de menaces imprécises. Cela les empêche d’accéder au politique, c’est-à-dire à un pragmatisme capable d’éviter la guerre. Et c’est ce qui rend Israël incompréhensible au reste du monde.

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