Film Juif: 24 jours. Il suffisait d'un coup de fil . Interviews d'Alexandre Arcardy et de Pascal Elbé .

Chronique Cinéma - le - par .
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Alexandre Arcady et Pascal Elbé

Alors que le film 24 jours, la vérité sur l’affaire Ilan Halimi sort prochainement sur les écrans, son réalisateur Alexandre Arcady et son comédien Pascal Elbé qui interprète le père d’Ilan ont répondu présents à l’interview d’Alliance.

 

L.B : Le film s’ouvre sur Zabou Breitman, interprétant le rôle de Ruth Halimi, déclarant « Qui aurait pu croire qu’une chose pareille pouvait arriver (à Paris) en 2006… ?  Alors, comment expliquer les mécanismes d’un tel acte ?

A. Arcady : Une dérive terrible ; des esprits mal formés ; l’ignorance ; voire, l’influence des médias. Tout ceci ont permis de montrer que nous sommes tombés dans l’ignoble. Au préalable, cette bande de barbares voulait de l’argent, et comme ils avaient dans l’esprit que tout juif possédait de l’argent, il fallait en kidnapper un. Ce fut Ilan : un petit vendeur de téléphones qui ne touchait pas plus que 1200€ par mois. Les ravisseurs ont demandé 450.000€. Ils l’ont traité comme un animal, parce que pour eux, être juif, voulait dire être mieux que rien. C’est une plaie qui a produit cette chose terrible !

P. Elbe : Ce sont des mécanismes multiples. Des mécanismes que l’on connait bien dans ce pays. Des mécanismes qui dorment et soudain se réveillent. Jamais morts malheureusement. Ce qu’il s’est passé avec Ilan Halimi, c’est la définition de ce racisme ordinaire, cet antisémitisme de base, où des jeunes du même âge kidnappent, séquestrent et immédiatement, sans questionnement aucun, parce qu’il est juif, le déshumanise, le bâillonne et ni ne le nourrisse, ni l’hydrate. Quand on arrive à cela, on est loin de la conscience.

L.B : Comment penser qu’un juif soit assassiné en 2006, en France, le premier depuis la seconde guerre mondiale?

A.A : Incompréhensible ! Cela n’était pas après un coup de colère, une bagarre,…Non, 24 jours de châtiments parce que juif : brulé, rasé les cheveux, désinfecté à l’eau de javel, le laisser mourir de faim,… Bref, tout ce que l’on peut entrevoir, lorsque l’on pense à la Shoah. Je ne veux pas dire qu’ils l’ont fait sciemment, mais ce sont des choses qu’ils ont réalisé ! Du coup, nous nous interrogeons.

L.B : L’équipe d’Alliance a interviewé récemment l’équipe du film à succès « Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? ». Elle nous expliquait que le « vivre ensemble entre plusieurs communautés pouvait être possible et que leur film était comme pédagogique. Quel impact pourrait apporter votre film ? Intensifier la mémoire collective ?

P.E : Ruth Halimi a écrit ce livre pour que la mort de son fils puisse donner l’alerte. Afin que « le plus jamais ça » persiste. C’est un film, prise de conscience, pas politique du tout. N’oublions pas que mon film reste un polar. En sortant du film, on se dit que cela n’est pas possible que ce soit arrivé « en bas de chez nous ». Et pourtant… Sans doute la chose la plus frappante vis-à-vis du public.

L.B : Alain Finkielkraut avait déclaré lors de de cette affaire en 2006, qu’il s’agissait d’un crime contre l’Humanité dans le droit, non dans les faits. Qu’en pensez-vous ?  

A.A : Contre l’humanité surement puisque tuer un Homme, c’est tuer l’Humanité. De même que, sauver un Homme, c’est sauver l’Humanité. Il a raison de donner un caractère universel. De ne pas classer cette affaire dans les faits divers, mais plutôt comme un acte fondateur. Une rupture dans notre société.

L.B : En 2006, l’affaire Ilan, 2012, l’affaire Ozar Hatorah de Toulouse, aujourd’hui en plein Paris, on scande « Juif, ta place n’est pas ici », quelles interrogations peut-on se faire ?

A.A : … Et l’extrême gauche qui rejoint l’extrême droite en intervenant manu militari au sein de la manifestation contre le racisme et l’antisémitisme à Toulouse justement, auprès de la présidente du CRIF et du responsable de la communauté de la ville, en les traitant de sionistes et qu’ils n’avaient rien à faire dans ce cortège, on est en droit de se poser des questions.

 

Je dis que l’amalgame juif = sioniste est insupportable. Tout comme le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie. Il faut combattre tous ces fléaux. Mais en ce qui concerne notre communauté, il est vrai que nous sommes en droit de nous poser certaines questions sur la responsabilité ou non de l’Etat.

 

Sur le fait que, par exemple nous n’ayons pas pris les dispositions nécessaires pour que les choses s’arrêtent. Je viens tout juste d’apprendre par un directeur départemental de l’Education Nationale du 9-3, qu’il n’y a plus au sein de toute l’école publique Républicaine primaire et secondaire, plus aucun élève de confession juive ! Cela fait partie des alertes les plus graves de notre système. Les politiques devraient en prendre compte de cet état d’urgence.

L.B : Votre film (et l’histoire) a pour particularité de traiter du silence : silence de la Police française, mais aussi celui des parents d’Ilan. Comment l’expliquer ?

A.A : C’est une belle remarque. Ilan a été séquestré durant 24 jours. On a arrêté 19 membres de ce gang (dont j’en suis convaincu qu’il y en avait davantage), plus de 500 familles qui habitaient cette cité, qui ont dû voir, ne serait-ce qu’apercevoir ce qu’il s’y passait.

 

Les ravisseurs ont transporté Ilan de l’appartement où il l’avait séquestré, à la cave. Traverser toute cette cité en parcourant plusieurs centaines de mètres. Personne n’a rien entendu. Personne n’a rien vu.

 

 Il ne suffisait que d’UN coup de fil pour mettre fin au calvaire du jeune garçon. Un témoin, un anonyme. Ce qui prouve bien que notre société est belle et bien renfermée sur elle-même. C’est une société, où dans certains quartiers la peur règne, et où l’indifférence est de mise. Mais cette dernière n’est que problème d’éducation. 

 

Quant à la police, elle a choisi de ne pas suffisamment prendre en compte tous ces points antisémites. C’était tellement « énorme », que l’acte antisémite, n’était que couverture. Nous avions à faire à une bande de petits malfrats où la tête se trouvait en Côte d’Ivoire et les bras en France. 

 

Tant que la rançon n’avait pas encore était effectuée, l ’ « otage » était sans crainte. Erreur monumentale puisqu’ils avaient à faire à des bras cassés qui n’avaient aucune conscience et surtout antisémites dans l’âme !

L.B : Qu’est- ce qui fait que des gamins de la République sont arrivés à un point de non-retour ?

P.E : Très peu d’entre eux se sont excusés. Seul le gardien de l’immeuble, par la voix de son avocat -seulement- a demandé pardon. Alors que tous les autres, sans exception aucune, n’ont réellement pas (encore) pris conscience de leur acte ! 

 

Quand la conscience fait défaut, l’heure est grave. Je n’arrive même pas- encore à ce jour- à comprendre ou à expliquer les motivations qui ont poussé ces gens à faire cet acte horrible.

 

D’ailleurs, je ne cherche plus à comprendre, mais à condamner sans cesse. Je rends ainsi hommage au film d’Arcady pour avoir mis en lumière les victimes plutôt que les bourreaux. L’idée primaire (qu’on rencontre depuis un siècle) était qu’Ilan était juif, donc avait de l’argent. 

 

J’ai pour habitude de rappeler à ces gens-là, qui associent les juifs à une communauté de nantis, qu’il existe malheureusement des chiffres consternant démontrant la pauvreté chez certains (Il a été à plusieurs reprises parrain de la Tsédaka, NDLR).

L.B : Pourquoi avoir mis longtemps à reconnaitre l’acte antisémite ?

P.E : Tout simplement et malheureusement parce qu’il y avait eu l’affaire dit de « la Fille du RER », parce que l’Autorité avait été induite en erreur ! Et puis, qu’il existe ce mal français qui consiste à se voiler la face et de ne pas aller au-devant des choses frontalement. 

 

On a un problème avec notre Histoire : le devoir de Pardon avec la Guerre d’Algérie, la période de la Seconde Guerre Mondiale,… On a du mal à faire face à ses responsabilités en France. A contrario, au premier message« ON A CAPTURE UN JUIF », Ruth, la maman d’Ilan a immédiatement compris la nature du rapt. Juif est un mot fort. Postez-le sur la toile et soyez attentif à ce déferlement de haine, notamment sur le film d’Arcady. Mais, je ne m’en inquiète pas trop, car, bien qu’ils soient une poignée et qu’ils polluent l’espace, ce film marquera d'une pierre blanche encore une fois notre histoire en France. Il n'est pas dit d'ailleurs qu'il ne puisse provoquer également d'autres actes.

La différence c'est que maintenant on sait.  

Laurent Bartoleschi pour Alliance    

 

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