Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Eli Singalovski : poétique de la ville Galerie Litvak, Tel-Aviv
Né à Saint Petersbourg en 1984, Eli Singalovski est venu en Israël à l'age de 7 ans et vit à Tel Aviv. Diplômé de le Bazabel Academy of Art il devient un photographe reconnu internationalement pour ses photos d'architectures urbaines.
En noir et blanc, il crée une vision particulière des grands ensembles anonymes comme de maisons aux architectures nouvelles, selon une ostentation à la fois fractale mais non dénuée de poésie et des prises dans une lumière entre chien et loup.

Artiste juif : Eli Singalovski, poétique de la ville
Le photographe sait forcer le réel : il en modifie les manifestations visibles et en transforme leur perception. Trouvant toujours des lieux improbables Eli Singalovski leur donne une force d’aura.
Des structures hybrides, composites ou minimalistes traversent l’espace en créant des phosphorescences mystérieuses.
Redécouvrir l'œuvre de Lisetta Carmi
Lisetta Carmi, Centre d'Art de Genève, mai-juin 2019.
Née à Gênes dans une famille bourgeoise juive, Lisetta Carmi., après des études avancées de piano et sous l'effet des mouvements politiques italiens s'engage dans la lutte sociale de gauche progressiste et renonce à son métier de concertiste.

redécouvrir l'œuvre de Lisetta Carmi
Parallèlement, elle commence à photographier en autodidacte. Elle réalise entre autres des photographes des ouvriers du port de Gênes, de ses zones industrielles ou encore le célèbre cimetière de Staglieno.
Elle découvre ensuite le monde des travestis. Elle les fréquente pendant 5 ans à la fin des années 60 et découvre grâce à eux sa réelle identité sociale. Refusant le rôle que la société assignait aux femmes, cette expérience la fait réfléchir au droit que chacun possède à déterminer son identité.
Elle crée une série de portraits publiée sous le titre "Travestiti". Le livre fait scandale car c'est le premier sur le milieu. Plus tard elle parvient en quelques minutes de faire une vingtaine de portraits d'Ezra Poun qu'elle rêvait de rencontrer mais qui ne fait que lui entrouvrir sa porte. Elle fera encore une série de clichés en Sicile, avant de renoncer à la photographie.
L'image s'introduit dans les anfractuosités du réel en des mises en miroir de celles des apparences. Chaque œuvre de Lisetta Carmi devient un roman un cinéma muet. Exit les dialogues de cire et de circonstances.
La créatrice reste toujours "militante". Elle apprend à rouvrir les yeux, à ne pas se contenter de jouir des apparences fixée. L'image sort de la simple exhibition en un expressionnisme distancié. Il joue sur un rendu simultané de diverses facettes intimes et publiques et par superposition de strates.
Artiste israélienne : Inbal Mendes-Flohr les rebelles aux causes justes
De l'artiste, rappel : "Viva Europa!", Koresh 14 Gallery, Jérusalem
Les oeuvres d'Inbal Mebdes-Flohr sont des grandes peintures colorées et chatoyantes.
Y sont scénarisées des amazones guerrières et rebelles d'un nouveau genre.
Jaillissent des Femen tirées de l'histoire du temps comme des figurations de la culture populaire.
Elles brûlent des drapeaux, luttent contre les abus domestiques ou politiques telles de nouvelles Wonder Women voire bien plus (ou pire pour certains machistes...).

Artiste israélienne : Inbal Mendes-Flohr les rebelles aux causes justes
Et il n'est pas jusqu'à la mythique déesse Europa de s'en prendre à Zeus lui-même.
Le tout dans un falbala de formes vives.
Europa et ses soeurs viennent à bout de leurs kidnappers. Mais elles ne s'arrêtent pas en si bon chemin. Existe une suite de rituels de purfication festive contre la mort donnée aux femmes.
D'Israël l'artiste crée un processus du changement de la condition de celles qui luttent pour leurs droits dans un monde nourrit de violence, segrégation sexiste, hypocrisies dont Zeus fut le premier démiurge.

Artiste israélienne : Inbal Mendes-Flohr les rebelles aux causes justes
Dans son aspect psychédélique l'oeuvre dépote. L'artiste utilise aussi bien des "markers", des spray que l'encre ou la peinture pour ses délires lucides. Si bien que l'oeuvre prend une figure de transe et de rébellion constantes. Demeure un anarchisme concerté, ludique et nécessaire chez ces Sabine qui ne se laissent plus faire et luttent contre le chaos.
La surface obstruée - Moshe Kupferman Moshe Kupferman, sommer contemporay, Tel Aviv.
Moshe Kupferman revendique une poésie visuelle contre le consumérisme et la douceur. Mais face à la peur et la haine il crée des métaphores dans un dispositif de communication à la fois directe mais apparemment abstraite.
Maître d'un minimalisme particulier, ses grilles et entraves cultivent une forme non seulement de poésie manifeste mais d’humour pour jouer avec le voyeur selon un retour à des visions primitive par le tissage de lignes grises sans imprécations, dégoûts ou vertiges frelatés mais pour souligner certains risques. Mais sans en faire une "politique".

Moshe Kupferman, sommer contemporay, Tel Aviv.
Nul élan n’est noyé. Les œuvres émettent leur magnétisme, les masques disparaissent là où la biffure semble régner dans à la fois une remontée et une protection des abîmes : ils courent dans l’œuvre de l’enfin vers un infini que l'auteur tente de colmater ou d'espérer.

Moshe Kupferman, sommer contemporay, Tel Aviv.
L'art textile abstrait de Samuel Levi Jones
Samuel Levi Jones, "Let Us Grow", Lelmong & Co, du 18 mai au 13 juillet 2019
Natif de l'Indiana, Samuel Levi Jones vit et travaille à Indianapolis et représente un des artistes les plus reconnus dans son pays. Ses oeuvres prolongent la tradition de la peinture abstraite. Leurs surfaces rectangulaires s’imbriquent les unes dans les autres en des assemblages dynamiques de collages de tissus.
Tout provient d'éléments détritiques issus du dépeçage de reliures d’ouvrages savants périmés qui sont supposés avoir fait autorité dans leur domaine : médecine, histoire, droit ou comme dans cette exposition de livres d'art français.
Le disparate signifie à la fois une sorte de dissémination ou de pertes culturelles fruits d’influences issues de diverses traditions. Néanmoins de l’ensemble surgit un point commun : la force de l'image face aux mots et leur logos.
Au classicisme des centaures livresques répond le minimalisme de telles dissonances plastiques post modernistes et expressionnistes là où la "représentation" déconstruite fait le jeu de l’impressionnisme le plus décapant.
L'imaginaire corrosif de Jack Jano
Jack Jano, Engel Gallery, Tel Aviv.
Jack Jano est un artiste israélien (né à Fez) maître de l'humour provocateur. A n’en pas douter souvent il se réveille la nuit : une idée jaillit. Il faut dès le lendemain l’«instruire» en transformant les formes les plus basses comme les plus élevées selon divers «montrage» qui mêlent reprises de la tradition aux visées contemporaines.
Charrettes, revolvers ou stèles anciennes tout y passe et se trouvent convoquées pour diverses réutilisations intempestives. Et si tous les goûts ne sont pas dans la nature l’artiste propose une métamorphose du «méta-morose».

L'imaginaire corrosif de Jack Jano
La volonté plastique des sculptures et des peintures deviennent des représentations hors de leurs gonds. Jack Jano ravit par la qualité mystérieuse et drôles de ses imageries. Le créateur reste à ce titre tout sauf un cuistre.
Il démontre un «ergo sum» dont le «cogito» fort peu cartésien devient une réflexion aussi farouche qu'intempestive. Il suffit donc d’entrer à pas feutrés dans ses poulaillers visuels pour que le monde sorte de la tristesse. Ce qui débouchait sur la douleur glisse sur la pente de plaisir ou de la farce.
Helena Rubinstein : la beauté dans tous ses états
"Helena Rubinstein. L’aventure de la beauté", Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme, Paris, du 20 mars 2019 au 25 août 2019

Helena Rubinstein : la beauté dans tous ses états exposition au musée d'art et histoire du judaisme
Helena Rubinstein a toujours été une femme d’avant-garde. Jeune, elle collectionne déjà les arts premiers et la peinture au moment où elle pose pour Raoul Dufy, Salvador Dalí ou Marie Laurencin.
Née à Cracovie dans une famille juive modeste elle fonda, dès 1902 à Melbourne, un empire de la cosmétique auquel elle donne son nom.
Elle "place" son empire en montrant comment la femme du XXème siècle doit entretenir sa beauté en tant qu'arme d'émancipation et de puissance. Elle met la publicité naissante au service de ce message qui va imposer sa "marque" pour faire parfois de la femme une créature ineffable.
Toujours à la pointe de la mode elle s’habille chez les grands coutiers de son époque Poiret, Balenciaga, Chanel, Dior.
Elle partage son temps entre les trois grandes villes de la modernité de l'époque : New York, Londres et Paris.
C'est dans la capitale française qu'elle entreprend sa grande collection d'art qui réinit autant des peintres de l’École de Paris que Picasso, Léger ou Braque et qu'elle devient la mécène de beaucoup d'artistes.
L'exposition retrace cette aventure d'exception présentée d'abord au Jüdisches Museum de Vienne. S'y retrouvent de nombreux documents, objets, photos, livres et bien sûr des oeuvres d'art de Chagall, Michel Kikoïne, Sarah Lipska, Marcoussis, Elie Nadelman, Utrillo.
Jean-Paul Gavard-Perret
La double éducation identitaire d'un Israélien Nadav Lapid, « Synonymes"
Nadav Lapid dans son film le plus auiobiographique - quoique fictionné - retrace son départ ou sa fuite d'Israël pour la France. Tout commence par une crise identitaire paroxysmique au nom d'une orientation programmé. Tout jeune Israélien rêve d'un jour de noce particulier : celui où il devient soldat de Tsahal.

la double éducation identitaire d'un Israélien, Synonymes de Nadav Lapid,
Le héros du film ne déroge pas à la règle jusqu'à ce que cette programmation devienne insupportable. Il n'a alors pas assez de mots pour dire sa haine : d'où le tittre "synonymes". De tels mots vont devenir une manière d'épancher son "mal" jusque à l'exaspération.
Errant à Paris à la conquête d'un pays rêvé il va être soumis à la grandeur et la décadence à la fois de ce qui le hantait et de ses illusions. Sauvé une nuit par un couple libre, il va en devenir le troisième pilier. Au fil de cette traingulation une révision va progressivement se mettre en place.
L'herbe n'est pas plus verte ailleurs : c'est ce qu'apprend le héros dans la transfusion inversé qui se passe en quittant Israël pour la France. Ce qui était pris à l'origine pour un aller simple va offrir un retour bientot possible.
Ce film intense et fort va produire peu à peu un apaisement et une réconcilitation. Le réalisateur met ainsi à nu à travers ce road-movie d'un genre très particulier un travail sur la langue et l'identité .
Rien n'est téléphoné ou schématique. Tout s'insinue subtilement dans une révision des principes acquis vers une redécouverte de racines plus profondes que celles formatées par l'éducation. Le film a reçu le Lion d'Ours d'or de Berlin : il le mérite largement. Rarement une "fiction" évite tous les poncifs et les simplifications.
Joyce Mansour "l'étrange demoiselle"
Joyce Mansour, Spirales vagabondes et autres parallèles inédites en labyrinthe. Textes réunis et présentés par Laure Missir. Nouvelles Éditions Place, 2019, 339 p., 27 E.

Spirales vagabondes
Joyce Mansour demeure la poète de débordement, de la fragmentation pour éprouver ce qui passe et se passe dans le corps et dans le souffle. De la tradition juive d'où elle vient ne reste sans doute que le corps de la lettre, son ossature de l'alphabet consonnantique afin que le verbe accouche du corps.
Pour Mansour il s'agit de tout casser sous "un talon d'acier", "éventrer les acteurs, déraciner les morts, avaler, cracher, mastiquer, éjaculer". Chez eelle la mort tambourine mais dans un désert chauffé à blanc le martèlement des verbes ponctue hors conjugaison.
La poétesse renverse son angoisse de la mort par la force de l'éros, de l'ironie et de l'autodérision. L'érotisme est chez elle retour à la violence, la transgression et un processus lié à l'action.
Il est donc déroutant d'autant que la langue pour le dire décloisonne les repères : "même morte je reviendrai forniquer dans le monde" dit avec humour celle qui crée une autobiographie "entre lit et rêve" mais loin de "l'enlisement du sommeil", et ce d'un mot à l'autre, dans "une route parallèle à celle qui n'existe pasJean-Paul Gavard-Perret
Joyce Mansour, Spirales vagabondes et autres parallèles inédites en labyrinthe. Textes réunis et présentés par Laure Missir. Nouvelles Éditions Place, 2019, 339 p., 27 €
Andy Sweet photographe de la communauté juive de Miami
Andy Sweet, "Shtetl au soleil", Musée Juif de Floride, 16 mars - 30 juin 2019.

Andy Sweet photographe de la communauté juive de Miami
L’exposition présente le le travail du photographe Andy Sweet (1953 - 1982) à la fin des années 1970,. Il y dresse le portrait de la communauté juive âgée de South Beach (Miamli Beach).
Le musée est d'ailleurs situé au cœur du quartier Art Déco historique de ce quartier où il habitait. Son oeuvre a failli sombrer dans l'oubli mais elle fut partiellement sauvée par sa sœur Ellen Sweet Moss et son mari.

Andy Sweet photographe de la communauté juive de Miami
L'exposition présente des photographies dont certaines n'avaient jamais été montrées ainsi que divers documents d’archives, des appareils photo Hasselblad de Sweet, des planches de contacts.
Elle permet surtout ce constater combien l'artiste fit preuve d'originalité pour faire vivre un quartier qui était à l'époque une enclave juive. Beaucoup de ses habitants étaient originaires de New York et des survivants de l’Holocauste.
Andy Sweet prouve qu'il faisait bien partie de ces jeunes artistes qui ouvrirent la photographies d'art - jusque là monopolisé par le noir et blanc - à la couleur. Celle-ci permet au créateur de montrer une culture vivante par delà toute banalité.
Les photos spontanées, pour être de concert avec leurs personnages, rejettent la notion de fabrication artistique consciente. Elles sont toujours vivifiantes, intuitives et exceptionnelles. Et ce d'autant qu'elles furent le fruit d'un créateur décédé à l'âge de 28 ans et qui laisse une œuvre dont le caractère n'est pas seulement documentaire. Tant s'en faut.