Tribune : Nommer l’islamisme sans essentialiser l’islam par Nataneli Lizee

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Tribune : Nommer l’islamisme sans essentialiser l’islam par Nataneli Lizee

Nommer l’islamisme sans essentialiser l’islam

Nommer l’islamisme sans essentialiser l’islam exige un acte de probité, c’est-à-dire une discipline : refuser les deux facilités qui, sous des apparences contraires, produisent la même défaite. La première est l’euphémisme qui désarme, ce « tout s’explique » qui, par glissement, finit par tout excuser.

La seconde est l’amalgame qui abrutit, ce « tout se vaut » qui, par paresse, finit par tout accuser. Entre l’aveuglement qui capitule et la colère qui confond, notre débat public s’épuise, et l’emprise prospère : le déni lui entrouvre la porte ; l’amalgame lui offre la fable.

Partons donc du fait, non du fracas. L’islamisme n’est ni une humeur médiatique ni une fantasmagorie de polémistes : c’est une entreprise politico-idéologique, organisée, patiente, qui sait recruter, peser, intimider, surveiller, punir, et qui travaille moins à convaincre qu’à contraindre.

Or l’indécence commence lorsque l’on transforme ce sujet en querelle de « civilisations », comme si l’on pouvait disserter de chaînes en oubliant ceux qui les portent. Car les premières victimes de l’islamisme, très souvent, sont des musulmans eux-mêmes : des femmes sommées de se plier, des enfants façonnés par la peur, des croyants ordinaires pris en otage par des entrepreneurs d’obéissance, des dissidents et des réformateurs exposés au harcèlement, à la menace, parfois à la violence. Effacer ces vies pour rendre la dispute plus commode, c’est déjà fausser le diagnostic.

De là découle une distinction que l’on feint d’ignorer, tant elle oblige à penser au lieu de posturer. Une religion, comme expérience vécue, comme prière, comme coutume, comme quotidien de croyants, n’est pas mécaniquement identique à l’appareil qui s’en empare, la durcit, l’arme, puis prétend la faire régner. Le basculement ne se fait pas dans les nuées : il se fait dans le monde, par des hommes, des réseaux, des intérêts, des financements, des stratégies d’influence — bref, par des mécanismes d’emprise.

L’histoire, sur ce terrain, n’est pas un tribunal métaphysique ; elle est un atelier : on y voit comment un langage de promesse devient discipline, comment une ferveur devient police, comment l’idéal se change en idole, puis l’idole en chaîne.

Dès lors, la question utile n’est pas de distribuer des essences, mais de décrire l’hégémonie, puisque c’est elle qui tue. L’emprise s’installe par des relais et des réseaux, par la prédication qui confond piété et obéissance, par la pression sociale diffuse, par l’intimidation des réformateurs, par le soupçon jeté sur la critique, par l’art de faire passer la peur pour une vertu et la contrainte pour un devoir.

Dans nos pays, elle trouve parfois un renfort involontaire : une tentation communautariste qui remplace la citoyenneté commune par une appartenance close, et qui prend la protection des personnes pour l’immunité des idéologues. Là où le droit commun recule, l’individu redevient sujet d’un clan, d’une norme locale, d’une crainte organisée.

On comprend alors pourquoi l’essentialisation est, à la fois, une faute morale et une erreur stratégique.
Accuser indistinctement des foules entières, c’est servir l’appareil que l’on prétend combattre. L’amalgame offre à l’islamisme son récit le plus commode : « on vous hait, donc serrez les rangs ». Il fabrique le soupçon généralisé, puis la défiance, puis le repli, et il transforme les modérés en otages, les dissidents en cibles, les esprits libres en solitaires. Ce n’est pas une fermeté : c’est une facilité qui se grimpe en vigueur.

Tenir la ligne exige donc une clarté presque classique : viser les appareils, protéger les individus, et maintenir le droit commun sans accommodements de circonstance.

Il n’y a pas de société ouverte sans liberté de conscience, sans liberté de critique, sans protection effective des femmes et des enfants, sans refus net de l’intimidation.
Et il n’y a pas de combat efficace sans ciblage : lutter contre les organisations islamistes et leurs relais, contre les financements, contre les entreprises d’endoctrinement, contre les pressions qui substituent une souveraineté de fait à la souveraineté du droit.

Reste la question qui décide du long cours, et que l’on esquive parce qu’elle oblige à quitter les postures pour entrer dans les structures : que faut-il, institutionnellement et culturellement, pour que les voix musulmanes qui combattent l’emprise cessent d’être des exceptions héroïques et deviennent une force audible, durable, majoritaire ?
Tant que l’on confondra « représenter des musulmans » et parler au nom d’une foi, tant que l’on offrira la scène aux plus bruyants au motif qu’ils s’autoproclament « interlocuteurs naturels », on laissera l’appareil monopoliser la parole. Il faut, au contraire, protéger la dissidence, soutenir l’émancipation réelle, garantir des cadres où l’on puisse parler sans risquer sa vie, et rappeler que le droit commun protège d’abord les personnes, jamais les emprises.

La conclusion se déduit avec une netteté austère. Sans lucidité, l’on capitule. Sans justice, l’on nourrit la capitulation. Refuser le brouillard du déni comme la brutalité de l’amalgame, tenir ensemble la vérité des faits et l’exigence du droit, viser les appareils plutôt que les foules, protéger les individus plutôt que flatter les appartenances : c’est la seule ligne qui ne trahit ni le réel, ni ceux qui vivent, aujourd’hui encore, sous la contrainte et la peur.

©️ Nataneli

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