Les Juifs des Buttes-Chaumont : "nous ne céderons pas à la peur"

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Aux Buttes-Chaumont, les juifs ne veulent pas céder à la peur

L’agression d’un enseignant juif, lundi 11 janvier, à Marseille, a provoqué de nombreuses polémiques concernant le port de la Kippa. La communauté juive des Buttes-Chaumont se refuse de céder à la peur.

Dans le 19eme arrondissement de Paris, trois jeunes hommes discutent du drame de Marseille et de l'actualité israélienne : « cela ne va pas nous empêcher de porter la kippa ! s’exclament-ils. Nous en avons vu d’autres, et nous en verrons encore… Que voulez-vous qu’on y fasse ? » 

Ce quartier où la proportion de personnes de confession juive, toutes tendances confondues, est l’une des plus élevées d’Europe est rythmé par les boucheries et épiceries où se pressent orthodoxe et plus religieux plus modérés.

« Ce qui s’est passé à Marseille n’a rien de nouveau », affirme Haïm Nisenbaum, rabbin de la communauté loubavitch, un mouvement religieux qui compte plusieurs milliers de membres dans ce quartier populaire. « Nous sommes habitués… La nouveauté, c’est la réaction nationale de solidarité qui s’est ensuivi, car les juifs en France se sont sentis bien seuls ces dernières années »,souligne-t-il .

Même si des familles doutent aujourd'hui « Certaines se demandent si elles ont encore leur place ici », explique-t-il

« Mais de toute façon, nous ne devons pas reculer, ni quitter la France sous le coup de la peur », tranche ce responsable.

À ses yeux, les tensions entre communautés se sont cristallisées au début des années 2000, avec la deuxième Intifada dans les territoires palestiniens. « Il y a eu une transposition du conflit israélo-arabe en France, avec des heurts ponctuels dans le quartier et des insultes de plus en plus fréquentes de la part de jeunes Maghrébins mal intégrés », se souvient-il.

Il y eut aussi la « bande des Buttes-Chaumont », qui envoyait des jeunes se battre en Irak. Parmi ses membres figurait Chérif Kouachi, l’un des deux frères impliqués dans l’attaque de l’hebdomadaire Charlie Hebdo le 7 janvier 2015.

« L’attaque de l’Hyper Cacher, ça aurait pu être nous, souffle-t-il. Il aurait pu revenir frapper dans son ancien quartier, mais il ne l’a pas fait : peut-être parce que, malgré tout, ici, c’était chez lui. »

Rue Petit, le complexe scolaire Beth-Hanna qui rythme la vie d’une importante communauté juive, accueille plus de 1 600 filles, de la maternelle à la terminale. La plus grande école loubavitch de Paris s’inquiète : « Depuis quelque temps, on vit en pensant : quand sera le prochain attentat ? »

Dans ce quartier populaire et mixte, les différentes communautés se côtoient dans les commerces et sur les terrains de sport. Mais l’identité juive orthodoxe, très visible, en intrigue certains. « Il y a beaucoup d’enfants, forcément cela fait du bruit. C’est un style de vie particulier, un peu hermétique », commente Blandine, qui vit avec son mari à proximité du parc des Buttes-Chaumont.

« Beaucoup de juifs ne veulent plus mettre leurs enfants à l’école publique pour des questions de sécurité, explique André Touboul. Il y a trop de prises à partie, d’insultes. » Récemment, une des élèves a été agressée verbalement dans le métro. « Il n’est pas rare non plus de se faire traiter de “sale juif”, relève le directeur, même si c’est uniquement le fait de quelques jeunes mal intégrés. »

« Nous avons conscience que les gens ne nous connaissent pas bien, c’est une vraie difficulté, reconnaît le rabbin Nisenbaum. Notre look ne nous aide pas : pour beaucoup, avec nos longues barbes, nous sommes les “intégristes” du judaïsme. »

Parc des Buttes-Chaumont

Parc des Buttes-Chaumont

Certes, des rencontres ont parfois lieu entre les responsables religieux du quartier. « Les événements officiels se passent toujours bien mais derrière, il n’y a pas grand-chose », estime-t-il. S’il reconnaît le rôle positif du curé de la paroisse voisine, ses relations avec la mosquée sont visiblement au point mort.

« Pourquoi vouloir changer notre image ? On ne nous aime pas et c’est tout », décrète avec la certitude de son âge l’une des lycéennes. « Nous sommes persécutés depuis des millénaires, et cela continue aujourd’hui. Mais je ne suis pas inquiète, quand ce sera mon heure, ce sera mon heure »,  Sara T., institutrice de CP.

Contre une forme de résignation, certains voudraient faire bouger les lignes. Mahor Chiche, adjoint au maire du 19e arrondissement, veut contribuer à créer des espaces de dialogue. « Ici, reconnaît-il, on constate un échec de l’école républicaine pour le brassage des populations, mais il serait faux de dire que tout va mal. Des initiatives sont menées. Nous essayons de trouver des relais pertinents, y compris religieux : dans un arrondissement comme le nôtre, la laïcité doit prendre davantage en compte cette dimension. »

Pour Annie-Paule Derczansky, présidente fondatrice des Bâtisseuses de paix, une association basée sur le modèle d’une organisation israélienne de femmes juives et arabes engagées pour la paix, il s’agit de « recréer du lien citoyen entre le monde juif et le monde musulman », dans un contexte de « rupture » depuis quelques années. « Les femmes sont plus réceptives au message éducatif et capables de le transmettre dans leurs familles », assure-t-elle.

Des « actions pédagogiques », en lien notamment avec des établissements scolaires, ont été lancées, avec la projection d’un documentaire sur la résistance au nazisme de la Grande Mosquée de Paris, suivie d’un débat. L’école Beth-Hanna s’est volontiers impliquée. Ses élèves ont rencontré ceux d’un collège public du quartier.

En 2009, les « bâtisseuses » ont aussi organisé le premier pique-nique « République et citoyenneté » au parc des Buttes-Chaumont. Et des Journées de la mémoire partagée vont prochainement avoir lieu. « C’est un travail de longue haleine et, sans moyens humains et financiers, cela reste un saupoudrage, regrette Annie-Paule Derczansky. Il faut une prise de conscience à tous les niveaux de la nécessité absolue de mener de telles actions à une échelle plus importante. » 

Sur l’avenue Jean-Jaurès, parallèle à la rue Petit, les magasins africains et les kebabs voient défiler les habitants de ce quartier éclectique. En équilibre fragile.

Selon différentes estimations, les juifs de France seraient entre 480 000 et 520 000. D’après une enquête Ifop de septembre 2015, 40 % se sont déclarés d’origine séfarade (majoritairement d’Afrique du Nord), 26 % ashkénaze Europe centrale et orientale, et 14 % issus des deux communautés. Le reste ne s'est pas prononcé.

En 2014, le Service de protection de la communauté juive SPCJ, en coopération avec le ministère de l’intérieur, a recensé 851 actes antisémites, soit le double par rapport à 2013 . Pour 2015, le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve a donné le chiffre de 806, hier.

Une baisse croissante du nombre de juifs est à noter depuis les années 1980, pour deux raisons : les mariages mixtes, ainsi que la lente mais constante émigration vers Israël.

Selon les chiffres de l’Agence juive, 7 900 personnes ont quitté la France en 2015, dont la moitié avait moins de 35 ans. En 2014, elles étaient environ 7 300, tandis que moins de 2 000 personnes émigraient en moyenne annuellement pendant les années 2000. La France est devenue depuis deux ans le premier pays d’émigration vers Israël dans le monde.

Nathalie ZADOK

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