‘Jérusalem-Est devra être la capitale de la Palestine’

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                     ‘Jérusalem-Est devra être la capitale de la Palestine’

Article paru dans "The Canadian Jewish News", le 13/11/07

Le réputé intellectuel et universitaire palestinien Sari Nusseibeh n’y va pas par quatre chemins lorsqu’il livre ses vues et analyses sur le conflit israélo-palestinien. Ce philosophe, diplômé des Universités Oxford et Harvard, actuellement président de l’Université Al-Quds, la seule institution universitaire arabe de Jérusalem, tient à mettre en garde les Israéliens: “La majorité des Palestiniens sont prêts à renoncer à leur “droit au retour” en Israël, mais ils ne renonceront jamais à Jérusalem. Le secteur arabe de la Ville sainte devra être la capitale du futur État palestinien”, lance-t-il en entrevue.

Représentant officiel de l’Organisation de Libération de la Palestine (O.L.P.) à Jérusalem de 2001 à 2002, Sari Nusseibeh est une figure marquante de l’intelligentsia palestinienne. Il milite depuis de nombreuses années pour la solution de deux États nationaux, israélien et palestinien, vivant pacifiquement côte à côte.

Sari Nusseibeh, qui vient de publier ses Mémoires, Once upon a country. A Palestinian Life (Il était une fois un pays. Une vie palestinienne) -la version française de cet livre paraîtra dans quelques mois-, a été récemment le conférencier invité du Projet Civil Society and Peace Building, dirigé par le professeur Jim Torczyner, parrainé par le Programme sur le Moyen-Orient de l’Université McGill.

Nous l’avons rencontré dans le Campus de l’Université McGill.

Canadian Jewish News: Israéliens et Palestiniens renoueront bientôt les fils du dialogue à la Conférence d’Annapolis, aux États-Unis. Qu’attendez-vous de cette rencontre?

Sari Nusseibeh: Personne ne s’attend à des résultats miraculeux. Par contre, j’espère que cette rencontre donnera un nouvel élan aux négociations israélo-palestiniennes. Je suis sûr que les deux parties sortiront avec quelque chose de concret. La question est de savoir avec quoi?

Le succès de cette Conférence dépendra grandement du niveau d’implication de son principal parrain, le président américain George W. Bush. Il est le seul acteur dans ce complexe dossier capable d’influencer le Premier ministre d’Israël, Ehoud Olmert, et le Président de l’Autorité Palestinienne, Mahmoud Abbas. J’ignore jusqu’à quel point Bush est prêt à s’impliquer personnellement dans cette nouvelle ronde de pourparlers. Il y a des signes faisant état de positions contradictoires au sein de son administration. Par exemple, dans l’allocution qu’il a prononcée dernièrement au Washington Institute for Near East Policy, le vice-président Dick Cheney n’a consacré que quelques mots au processus de paix israélo-palestinien. Son discours portait essentiellement sur la situation en Irak et la crise avec l’Iran.

C.J.N.: Les discussions entre Israéliens et Palestiniens sont-elles aujourd’hui au point mort?

Sari Nusseibeh: Non, Israéliens et Palestiniens continuent à discuter sur le terrain. Les ponts de communication n’ont jamais été rompus. Chaque partie sonde l’autre pour connaître les concessions qu’elle est prête à faire. Afin de préparer la rencontre d’Annapolis, les deux parties ont intensifié leurs discussions. Pour ne pas répéter les erreurs commises au Sommet de Camp David de 2000, il faut qu’il y ait cette fois-ci des mesures de fond alternatives, qui devront être entérinées préalablement par les deux camps. Ainsi, si le maximum n’est pas atteint lors de ces négociations, ces mesures palliatives éviteront que les deux parties sombrent de nouveau dans un chaos total, comme ce fut le cas au Sommet de Camp David parrainé par le président Bill Clinton. Ni les Israéliens ni les Palestiniens ne peuvent se permettre un autre échec cuisant.

C.J.N.: Toute entente de principe à Annapolis ne sera-t-elle pas immédiatement dénoncée avec véhémence et torpillée par les militants radicaux du Hamas?

Sari Nusseibeh: Envisageons le scénario le plus parfait: à Annapolis, Ehoud Olmert et Mahmoud Abbas parviennent à une entente de principe, c’est-à-dire à définir le statut final des Territoires palestiniens: les frontières, le statut de Jérusalem, la question des réfugiés… À la “Feuille de route” élaborée par le Quartet -États-Unis, Union Européenne, O.N.U. et Russie- viendra se greffer une nouvelle “Feuille de destination”, concoctée à Annapolis par les négociateurs israéliens et palestiniens. On aura alors une photographie très claire et bien définie de ce à quoi ressemblera le statut final du futur État palestinien.

À son retour, Mahmoud Abbas devrait annoncer aux Palestiniens son intention de dissoudre le Conseil législatif de l’Autorité Palestinienne, élu en 2006, et de tenir de nouvelles élections générales en Cisjordanie et à Gaza. La déclaration de principe qu’il a signée à Annapolis avec le Premier ministre d’Israël sera le programme politique du parti Fatah pour ces élections. Il appellera tous les Palestiniens, y compris les militants du Hamas, à débattre démocratiquement de cette nouvelle plateforme politique et à participer à ce scrutin électoral. Le peuple palestinien aura le dernier mot. À mon avis, si Abbas procède ainsi, il gagnera ces élections.

Ehoud Olmert devrait faire aussi la même chose: dissoudre l’actuelle Knesset et déclencher de nouvelles élections. Si le programme politique électoral de son parti, Kadima, est l’entente de principe qu’il aura conclu à Annapolis avec Abbas, je suis convaincu qu’Olmert gagnera aussi ces élections.

Il ne s’agit pas d’organiser un référendum pour demander aux Israéliens et aux Palestiniens d’approuver, ou rejeter, une éventuelle entente de principe, mais d’organiser dans les deux camps de nouvelles élections qui, en cas de victoire, donneront un mandat clair à Olmert et à Abbas pour poursuivre leurs négociations afin d’arriver à un accord final.

C.J.N.: Le Hamas est-il toujours très populaire dans la société palestinienne?

Sari Nusseibeh: Je crois que ce qui est le plus important ce n’est pas de savoir si le Hamas est aujourd’hui plus populaire ou moins populaire dans la société palestinienne, mais de savoir plutôt quelle sera réellement la popularité du Hamas si une solution de paix tangible est proposée aux Palestiniens. C’est une question très importante. Le dernier sondage d’opinion mené auprès du public palestinien montre une baisse de la cote de popularité du Hamas. Mais je ne fais pas confiance aux sondages. Cependant, ma connaissance de la société palestinienne me laisse croire que s’il y a une solution de paix tangible sur la table, la majorité des Palestiniens qui ont voté aux dernières élections pour le Hamas voteront cette fois-ci pour celle-ci.

C.J.N.: Ehoud Olmert a déclaré  dernièrement que son gouvernement était prêt à rétrocéder aux Palestiniens des secteurs de Jérusalem-Est. Comment avez-vous accueilli cette proposition?

Sari Nusseibeh: En ce qui a trait à Jérusalem, ce qu’Ehoud Olmert propose aux Palestiniens, ce n’est pas assez. En 1967, la superficie de Jérusalem-Est était de 25 kilomètres carrés, incluant la Vieille Ville et les quartiers limitrophes. Après la Guerre des Six Jours, Israël a élargi la superficie de Jérusalem-Est en y ajoutant quelque 50 kilomètres carrés de terres qu’il a expropriées en Cisjordanie. Ainsi, la superficie globale de Jérusalem-Est est passée de 25 à 75 kilomètres carrés.

Quand Olmert a déclaré dernièrement qu’Israël était prêt à rétrocéder aux Palestiniens des quartiers de Jérusalem-Est, il faisait allusion à des secteurs de la Cisjordanie expropriés et annexés par les Israéliens après la Guerre de 1967. Olmert n’a pas l’intention de restituer aux Palestiniens des parcelles de Jérusalem-Est mais des terres que les Israéliens nous ont confisquées en Cisjordanie. Il devrait changer radicalement de paradigme et ne plus utiliser cette méthode quand il aborde la question de Jérusalem. Il ne peut pas continuer à jouer à ce jeu-là.

Jérusalem peut être la capitale de deux États: l’État d’Israël et l’État palestinien. Je le démontre, graphiques et chiffres à l’appui, dans une étude très détaillée que j’ai présentée dernièrement au James Baker Institute for Public Policy de l’Université Rice. Le “bastion religieux” -”religious heartland”- abritant les sites sacrés juifs et musulmans devrait être placé sous la souveraineté de Dieu et non sous la souveraineté des Juifs, des Musulmans ou des Chrétiens. Les Juifs administreront le secteur où est situé le Mur occidental -Mur des Lamentations- et les Palestiniens administreront le secteur où sont localisés les lieux de culte musulmans -Dôme du Rocher, Mosquée d’Omar-. Au niveau municipal, une gestion commune de la Ville pourra être instaurée.

C.J.N.: Quelle est votre position sur l’épineuse question des réfugiés palestiniens?

Sari Nusseibeh: Pour moi, la question des réfugiés palestiniens se base sur cinq grands principes. 1-Il faut que l’État d’Israël reconnaisse officiellement sa responsabilité dans ce drame humain et demande pardon aux victimes palestiniennes. 2-Des compensations financières devront être versées aux réfugiés palestiniens. Un Fonds international pour indemniser ces réfugiés, auquel Israël contribuera aussi, devrait être créé. 3-Les Palestiniens devront choisir entre deux droits: “le droit au retour” en Israël et le “droit à bâtir un nouvel État palestinien indépendant”. Ils ne pourront pas implémenter simultanément ces deux droits. Je leur suggère de choisir l’État national palestinien et de renoncer au “droit de retour” en Israël. Ils doivent accepter ce sacrifice en contrepartie de quelque chose beaucoup plus important: leur retour à Jérusalem. 4- Les réfugiés palestiniens devraient participer aussi à l’édification du nouvel État palestinien avec l’encouragement, l’aide et l’appui des autorités palestiniennes. 5-Les réfugiés palestiniens qui décideront de rester dans les pays arabes, tels que le Liban, la Jordanie…, devront être intégrés socialement, bénéficier de tous les droits dont jouissent les citoyens de ces contrées -au Liban, les réfugiés palestiniens ne peuvent pas exercer 28 métiers- et acquérir la citoyenneté de ces pays -ils pourront avoir la double citoyenneté: par exemple, être citoyens du Liban et de la Palestine. Les Palestiniens expulsés de leur terre en 1948 ne doivent plus continuer à vivre dans des camps de réfugiés miséreux.

C.J.N.: En 1948, peu après la création de l’État d’Israël, 900000 Juifs vivant dans des pays arabes ont été expulsés de leur terroir natal et spoliés économiquement. Ils demandent aujourd’hui que leur tragédie soit reconnue par les pays arabes et la Communauté internationale. Leur grief, tout à fait légitime, est-il acceptable pour vous?

Sari Nusseibeh: Je n’aime pas l’inclusion de cette question dans le dossier israélo-arabe. Ça me paraît beaucoup plus une astuce que quelque chose de sérieux.

Cependant, je crois que tous les Juifs forcés à quitter les pays arabes en 1948, après la création d’Israël, doivent être aussi dédommagés. Je ne crois pas que ces Juifs envisagent de retourner un jour vivre dans les pays arabes. Cependant, ils doivent être équitablement indemnisés pour les propriétés et les avoirs qu’ils ont perdus. Le principe de justice doit s’appliquer à tous ceux qui ont subi des préjudices, qu’ils soient Palestiniens ou Juifs. Néanmoins, il ne faut pas utiliser cette composante du conflit israélo-arabe pour miner la légitimité des revendications formulées par les Palestiniens. Nous devons aborder cette question ouvertement et de la manière la plus transparente possible. Nous ne sommes pas ici en train de jouer à un jeu. Il s’agit de droits inaliénables qui doivent être recouvrés le plus équitablement possible.

C.J.N.: Croyez-vous à une paix réaliste et fonctionnelle entre Israël et les Palestiniens?

Sari Nusseibeh: Si les Israéliens et les Palestiniens échouent encore une fois à Annapolis, il n’y aura sûrement pas une troisième Guerre mondiale. Mais, pour eux, ce sera pire qu’un autre conflit mondial. Les deux peuples vivront une longue période de vie très misérable. À la fin, Israéliens et Palestiniens n’auront plus qu’une seule alternative, qu’ils rejettent aujourd’hui vigoureusement: vivre dans un État binational. Cette entité politique sera à long terme un État d’apartheid, la démographie jouant contre les Juifs israéliens. Cette option extrême horripile les Juifs, aussi bien en Israël qu’à l’extérieur. Il faut éviter à tout prix que ce scénario horrifique se réalise.

C.J.N.: Êtes-vous optimiste ou pessimiste?

Sari Nusseibeh: Je crois que le monde enfiévré dans lequel nous vivons ne se divise pas entre des optimistes et des pessimistes, mais entre des êtres humains qui ont la foi en l’avenir et des êtres humains qui n’ont pas la foi en des lendemains plus prometteurs. Moi, j’appartiens à la première catégorie, je crois résolument en un monde futur meilleur.

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