Histoire juive d'Alex Gordon : L'armoire à parfums

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Histoire juive d'Alex Gordon : L'armoire à parfums

Alex Gordon : L'armoire à parfums

Ce texte peut se lire simplement. Ce serait une erreur.

Comme certains récits anciens, il accepte plusieurs niveaux de lecture, et chacun engage le lecteur un peu plus que le précédent. Ce qui ressemble à une histoire de désir, de confort et de meubles bien conçus parle aussi d’autre chose : du contrôle, de l’effacement, de ce que l’on accepte de taire pour préserver l’ordre des autres.

Rien ici n’est décoratif. Ni les odeurs, ni le silence, ni le placard.

À chacun de décider jusqu’où il est prêt à lire — et ce qu’il préfère ne pas sentir.

Daniel aimait les gens, surtout les femmes. Les gens aimaient Daniel, surtout les femmes.
Il vivait en France, ce pays qui se raconte volontiers comme une grande maison ouverte, où l’on accroche aux murs trois mots polis, encadrés comme une promesse,
"Liberté, Égalité, Fraternité" et où chacun s’efforce d’y croire, même quand la serrure grince.

Il y avait dans l’air une hospitalité fière, parfois théâtrale, un désir d’être du bon côté de l’Histoire. La France avait accueilli sur son sol des habitants venus des anciennes colonies, comme on se rachète une faute avec des gestes larges, en espérant qu’ils suffisent à effacer les traces. Daniel, lui, ne cherchait pas à effacer quoi que ce soit. Il travaillait, il aimait, il plaisantait, il avançait. Il se disait que la vie, au fond, n’est qu’une affaire d’équilibre et de goût.

Parmi ces nouveaux “frères” de la grande famille française, certains appartenaient à des mouvements dont le mot “frère” n’avait jamais été une figure de style universelle.
Les Frères musulmans ne considèrent pas tout le monde comme un frère.
Les chrétiens ne peuvent pas devenir leurs frères, et les Juifs encore moins.
Daniel était juif. Il ne pouvait donc pas devenir un frère des Frères musulmans.
Il ne portait pas cela comme une plainte, plutôt comme un fait sec, une donnée du monde, une porte qu’on apprend très tôt à pousser avec prudence, même quand elle semble ouverte.

Il dirigeait une usine de meubles. Beaucoup de ses ouvriers étaient musulmans.
Daniel ne savait pas combien, parmi eux, priaient seulement pour leurs familles et combien rêvaient d’autre chose. Il ne posait pas la question. Il avait cette croyance française, un peu touchante, un peu naïve, que le travail apaise, que l’atelier remplace la mosquée et la cantine le sermon. Il ignorait que certains hommes peuvent découper le monde avec des mots, et que ces mots deviennent un couteau.

Dans son temps libre de l’amour, Daniel fabriquait des armoires. Des armoires à vêtements, des armoires de cuisine, des bibliothèques, des meubles solides et intelligents. Il avait le geste sûr, l’œil précis, l’obsession de la ligne juste. Les commandes pleuvaient. Il inventait des solutions comme d’autres inventent des phrases. Ce qu’il aimait dans le bois, c’était sa docilité apparente. On le croit simple, et pourtant il garde tout. Les coups, les mains, les erreurs, la chaleur. Le bois n’oublie pas.

Un jour, on lui commanda un meuble particulier, presque une énigme : une armoire destinée à ranger des parfums, mais dont aucune odeur ne devait s’échapper vers l’extérieur. Une armoire hermétique à la séduction. Une prison luxueuse pour molécules élégantes. Daniel trouva l’idée brillante. Il y vit un défi d’ingénieur et un caprice de riche. Il accepta.

Il choisit un bois inodore, le plus souvent du chêne. Il fit fabriquer les portes dans une essence dense, puis fit recouvrir les parois intérieures et extérieures d’un vernis spécial conçu pour empêcher la fuite des senteurs.
Parfois, il ajoutait une couche d’émail à l’intérieur, comme une seconde peau, une barrière lisse, une promesse de maîtrise. Il fit installer un verre teinté, avec protection UV, parce que la lumière du soleil, disait-on, blesse les parfums. Daniel était fier : le meuble serait un sanctuaire, un coffre, un temple miniature, où les flacons dormiraient dans leur nuit parfaite.

Et pourtant, quand on ouvrait la porte, la gamme des senteurs se déversait d’un coup, comme si l’air, retenu trop longtemps, se vengeait. Cela captivait celui qui se penchait à l’intérieur. Un vertige, une ivresse. Daniel aimait ce moment : l’instant où la création se met à parler.

Catherine entra dans sa vie comme entrent les femmes qui savent ce qu’elles veulent : sans bruit, mais sans hésiter. Elle était sa maîtresse, et cela semblait à Daniel une évidence aussi confortable qu’un fauteuil bien dessiné. Catherine convainquit son mari d’acheter une armoire de Daniel pour ranger sa collection de parfums. Son mari, Michel Levy, avocat en droit de la famille et du divorce, n’eut pas besoin de beaucoup de persuasion. Il était membre du conseil d’administration de l’usine dirigée par Daniel. Il aimait les beaux objets, aimait les beaux accords, aimait l’idée d’être du côté du goût et de l’ordre.

Daniel décida de fêter l’acquisition avec Catherine. Il arriva chez elle à l’heure du déjeuner. Michel travaillait dans son bureau du centre-ville. Catherine habitait avec son mari dans un quartier résidentiel, tranquille, presque trop calme, un de ces endroits où la ville a l’air de demander pardon d’exister. La maison était entourée d’une couronne de grands arbres appartenant au parc voisin. En été, les fenêtres ouvertes donnaient sur un silence épais : on n’entendait presque pas la circulation. Le calme était un luxe.

Daniel avait apporté une bouteille de champagne et le dernier parfum à la mode. Ils burent à la réussite de Daniel, à sa nouvelle armoire, à cette idée délicieuse d’un monde sans accidents. Catherine, rayonnante, brillait de cette féminité consciente d’elle-même, qui n’a pas besoin de forcer. Daniel la regardait, puis regardait l’armoire. Il admirait son armoire comme on admire un destin qu’on croit avoir dessiné soi-même.

Soudain, le silence fut brisé par une sonnerie stridente à la porte d’entrée. Catherine se leva d’un bond, pieds nus, sur la pointe des pieds. Elle jeta un œil par le judas et revint en murmurant, sans crier mais comme on annonce un incendie : « Prends le champagne, les verres et le parfum et entre dans ton placard ! »

Son mari était rentré. De manière inattendue. Daniel entendit la voix grave de Michel, derrière la porte : « J’ai oublié mes clés, chérie. Je suis fatigué et j’avais envie de manger à la maison. Ça ne te dérange pas ? »

Daniel obéit. Il entra dans l’armoire à parfums. Ce détail, plus tard, le hanterait : ce n’était pas un ennemi qui l’avait enfermé. C’était une femme. Et il avait dit oui. Il se referma sur lui-même comme on se referme sur une honte. Un Juif connaît ce geste, même sans l’avoir appris : se faire petit quand le monde réclame de l’ordre. Disparaître pour ne pas troubler la table des autres. On appelle cela prudence, parfois. On appelle cela survie. Cela ressemble aussi, certains jours, à une capitulation intime.

L’odorat est une fonction neurobiologique importante et inestimable du corps. Daniel le sut d’un savoir brutal, immédiat. Dans l’obscurité de son armoire, des torrents de molécules aromatiques se précipitèrent vers lui depuis tous les coins. Les flacons, serrés, enfermés, conservés, semblaient exulter : enfin un corps à envahir.

Son odorat fut puissamment assailli par les arômes magiques. Il sentit sa tête se serrer comme si on y avait glissé un étau invisible. Il s’accroupit, recroquevillé sur le sol, essayant de chasser les odeurs comme on chasse une pensée qui devient trop forte. Il se souvenait d’un mot, appris au détour d’une lecture, presque comme une blague d’ingénieur : la diffusion. Voilà donc la diffusion. Voilà donc ce que fait l’invisible quand on le croit domestiqué.

De l’autre côté du verre teinté, le déjeuner continuait. La protection UV défendait les parfums contre le soleil. Elle ne pouvait pas protéger Daniel de la nausée qui s’installait, lente et dévorante, comme une bête qui prend possession d’une pièce. Il sentit sa gorge se retourner. L’air, saturé, n’avait plus de place pour lui.

Les hallucinations commencèrent. Les flacons se mirent à voler autour de lui, à tournoyer, à claquer contre le bois, comme des oiseaux furieux dans une cage. Ils le suppliaient : « Renifle-moi ! Sens-moi ! » Il voulut se boucher le nez, mais ses mains tremblaient. Un panneau s’alluma au plafond du placard, avec des lettres qui pulsaient dans l’obscurité : « Bonjour, cher Daniel ! Je suis ton placard préféré ! Je suis tellement content que tu sois avec moi ! »

Il perdit la notion du temps. Il pensa à des choses incongrues : à l’odeur du pain, au savon simple, à la pluie sur la terre, à une maison où l’air ne ment pas. Il pensa,il y a des exils qui ne sont pas géographiques. Il y a des exils qui sont chimiques, sensuels, invisibles, et qui vous réduisent à une chose silencieuse, cachée dans un meuble trop parfait.

Il se réveilla sans savoir combien de temps s’était écoulé. La porte s’ouvrit enfin. La tête de Catherine apparut, comme un visage de théâtre dans un rideau trop étroit : « Comment vas-tu ? Sors ! » dit la tête, presque joyeuse, comme si tout cela n’avait été qu’un jeu.

Daniel sortit en rampant. Il vomit. Longtemps. Il se redressa avec une difficulté humiliée, tituba, cherchant un point fixe. Ses yeux brûlaient. Sa bouche avait un goût métallique. Il regarda Catherine, puis le parquet, puis l’air, comme si l’air était devenu une matière hostile.

Et soudain, dans un souffle, sans savoir lui-même ce qu’il demandait, il lâcha, avec l’urgence d’un condamné : « Donne-moi… vite… quelque chose de sale. Un morceau de terre. Non… un morceau de merde. Quelque chose de vrai. »

 

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