Bat-Yam : Première nuit sans Miklat - Comment cette guerre nous a changé

Actualités, Alyah Story, Antisémitisme/Racisme, Contre la désinformation, International, Israël - le - par .
Transférer à un amiImprimerCommenterAgrandir le texteRéduire le texte
FacebookTwitterGoogle+LinkedInPinterest
Bat-Yam : Première nuit sans Miklat et comment cette guerre nous a changé

Première nuit sans Miklat

On l’attendait. On l’espérait presque avec fébrilité. Cette première nuit sans descente précipitée, sans sirène lacérant le silence, sans ce réflexe devenu animal de saisir son téléphone, ses enfants, sa peur.

Il faut le dire sans détour : nous étions épuisés.

Épuisés de ces nuits morcelées, de ces réveils en sursaut, de ces rêves contaminés par les alertes. Épuisés de dormir habillés, prêts à fuir, comme si la normalité elle-même était devenue une faute stratégique. Nous étions devenus, sans uniforme ni arme, des soldats de l’arrière. Une armée invisible, disciplinée par la peur, entraînée à courir dans les escaliers plusieurs fois par jour, à toute heure, sans jamais discuter l’ordre.

Cet entraînement absurde a fini par fissurer notre rapport au réel.

Le monde s’est mis à trembler à l’intérieur de nous. Chaque sirène n’annonçait pas seulement un danger : elle redéfinissait la réalité. Une réalité hachée, brutale, où le temps lui-même perdait sa structure. Les heures se dissolvaient. Les jours s’effaçaient. Il ne restait qu’une seule unité de mesure : l’alerte suivante.

Nous ne vivions plus en journées de vingt-quatre heures, mais en intervalles entre deux menaces.

Tout s’est accéléré. Les gestes, les pensées, les décisions. Une douche en urgence. Un travail exécuté à la hâte. Une vie compressée entre deux possibles impacts. Nous ne nous en rendions même plus compte. Le cerveau s’adapte. Il remplace. Il reprogramme. Et il oublie.

Oui, il oublie.

Il oublie ce qu’il faisait avant la sirène. Il oublie l’heure. Il oublie parfois même le jour. Parce que se souvenir devient inutile. Ce qui compte, c’est d’être encore là.

Vivants.

Aujourd’hui, pour la première fois depuis quarante jours, le silence est revenu. Un silence presque suspect. Dans le centre du pays, aucune alerte.

Et pourtant, la sirène a retenti. Pas dehors. En moi.

Dans ce demi-sommeil où le corps refuse d’obéir, où l’esprit tente de négocier : « Non, ce n’est pas possible… il y a une trêve. » Puis le doute. Puis ce geste devenu réflexe : vérifier son téléphone. S’assurer. Encore.

Le traumatisme est là. Brut. Installé.

Quarante jours.

Dans notre tradition, ce nombre n’est pas anodin. Quarante jours pour transformer. Quarante ans pour errer. Quarante mesures pour se purifier. Quarante pour passer d’un état à un autre.

Nous avons traversé ces quarante jours.

Et nous ne sommes plus les mêmes.

Quelque chose s’est déplacé en nous. Une fracture invisible. Une lucidité nouvelle, presque violente. Nous réalisons maintenant ce que nous avons vécu : frôler la mort, plusieurs fois par jour. Et cette prise de conscience arrive après coup, quand la pression retombe, quand les nerfs lâchent.

C’est là que la peur surgit vraiment.

Pas pendant. Après.

Elle se loge dans les détails. Une porte qui claque. Un cri. Un bruit trop soudain. Le corps sursaute, avant même que la raison n’intervienne.

Alors oui, le traumatisme est réel.

Et pourtant, il faut avoir l’honnêteté de le dire : nous faisons partie des privilégiés. Nous sommes vivants. Ni blessés, ni ensevelis, ni déracinés. Notre immeuble tient encore debout.

Mais parfois, la menace répétée est plus corrosive que le coup lui-même.

Alors une question s’impose, implacable :

Voulons-nous continuer à vivre ainsi ?

Ou est-ce le moment — enfin — de redéfinir notre existence ?

Car si ces quarante jours nous ont appris une chose, c’est celle-ci : nous avons déjà frôlé la mort. Alors qu’est-ce qui nous retient encore de vivre pleinement ?

Pourquoi continuer à avoir peur de changer, quand l’essentiel la vie  a vacillé sous nos pieds ?

Peut-être que cette épreuve n’est pas seulement une parenthèse. Peut-être est-elle une bascule.

Nous avons changé. C’est irréversible.
Je repense à Edith Davidovicci.
Elle disait : « on ne peut pas vivre avec son malheur d’avant. »
Tout est là. Il y a un moment où il ne s’agit plus de comprendre, ni même de guérir. Il faut laisser derrière. Pas parce que c’est réglé, mais parce que c’est la seule manière d’avancer.

Nous n’étions pas dans les camps. Mais pendant quarante jours, le hasard des frappes décidait pour nous. Une loterie brutale, une proximité quotidienne avec une fin possible, immédiate, sans préavis.
Et pourtant, il faudra enterrer cela. Non pas l’oublier c’est impossible mais cesser de vivre à l’intérieur.
Une chose, en revanche, restera. Comme pour elle.
Cette guerre a créé entre nous quelque chose d’indéfinissable, une cohésion qui ne se raconte pas, qui ne se partage pas. Parce qu’elle est faite de peur nue, de gestes automatiques, de regards échangés dans l’urgence.

Les autres ne peuvent pas comprendre, pas vraiment. Ils n’ont pas entendu la sirène comme une possible fin, ils n’ont pas vécu avec cette idée de ne pas avoir le temps de dire au revoir.

Alors quelque chose s’est déplacé. Nous nous sommes rapprochés entre nous, et, en silence, éloignés des autres. Comme une frontière invisible.

Elle disait qu’elle n’avait pu aimer qu’un homme qui avait traversé la même chose.
On comprend pourquoi. Parce qu’il existe des expériences qui ne créent pas seulement des souvenirs.

Elles redessinent les appartenances. Nous avons changé de monde. Et il n’y aura pas de retour.

Les 7 épisodes de Ba Miklat Bat Yam 

Vos réactions

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A voir aussi