BA MIKLAT B BAT-YAM — Épisode 1

Actualités, Alyah Story, Antisémitisme/Racisme, Contre la désinformation, Culture, International, Israël - le - par .
Transférer à un amiImprimerCommenterAgrandir le texteRéduire le texte
FacebookTwitterGoogle+LinkedInPinterest
BA MIKLAT B BAT-YAM — Épisode 1

BA MIKLAT – BAT-YAM — Épisode 1

Ce matin, deux alertes. Une seule alarme.

Je sors de mon appartement. Les escaliers. Encore.

Depuis le 28 février, c’est comme ça — presque trois fois par jour, je croise les mêmes visages dans la même cage d’escalier, avec la même question suspendue dans l’air qu’on ne pose pas vraiment : jusqu’à quand ?

Il habite l’appartement du milieu, sur notre palier. Je ne connais pas encore son prénom.

Grand, maigre, toujours impeccable chemise propre, pantalon bien tenu, une certaine classe malgré son âge mais les pieds en chaussettes. Juste les chaussettes. Chaque fois.

Comme si l’alerte ne méritait pas qu’on aille jusqu’au bout de l’effort de s’habiller. Sa façon à lui, peut-être, de dire : je descends, mais je ne me donne pas entièrement raison.

Sa femme est à son côté. Elle, c’est l’inverse. Elle a pris le temps. Bien coiffée, un serre-tête posé avec soin sur des cheveux arrangés, une petite élégance qu’elle n’a pas abandonnée malgré tout. Dans la cage d’escalier, à six heures du matin, avec les sirènes qui s’éloignent, elle a l’air de quelqu’un qui a décidé que la dignité n’était pas négociable. On pourrait dire les deux.

Et puis il me regarde et lance, comme ça, sans préambule :

— Vous êtes propriétaire ?

— Non. Et vous ?

— Nous non plus. Plus maintenant.

Et il parle. Bat Yam. Les immeubles effondrés en juin 2025 sous les missiles iraniens, c'était un des siens !

Ils étaient propriétaires. Ils sont descendus au miklat, comme on fait, comme on leur avait dit de faire. L’alerte s’est terminée. Ils sont remontés.

C’est là que le bâtiment s’est effondré.

Il dit ça avec une voix égale. Ni théâtrale ni brisée, juste posée, comme quelqu’un qui a raconté cette histoire suffisamment de fois pour ne plus savoir comment la ressentir.

Son appartement ? Englouti. Aucun remboursement à ce jour. L’État lui paie sa location, c’est tout. Ce qu’il avait construit, économisé, habité pendant des années, disparu sous les gravats.
Et en échange : un virement mensuel pour un appartement qui n’est pas le sien, dans un quartier qui n’est pas le sien, dans des escaliers où il descend en chaussettes parce que, de toute façon, qu’est-ce que ça change.

Il ne se plaint pas. C’est ce qui est le plus difficile à regarder en face.

Ma voisine de droite est déjà là, appuyée contre le mur porteur de la cage d’escalier, son livre de Téhilim ouvert entre les mains. Elle ne descend pas au miklat. Elle prie ici, dos au mur, comme si le béton armé pouvait conduire quelque chose vers le ciel ou arrêter quelque chose qui en descend.

— Le miklat ne protège de rien, me dit-elle sans lever les yeux. Il y a eu beaucoup de victimes dans les abris aussi. C’est comme la ceinture de sécurité dans la voiture : la plupart des morts dans un accident ne l’avaient pas mise, mais certains meurent justement parce qu’ils l’avaient mise. Alors…

Je ne réponds pas.

Je pense aux tours autour de nous. Certaines font plus de cent mètres. Une seule, touchée, suffirait à emporter tous les vieux immeubles de la rue. Le nôtre avec. Le miklat, dans ce cas-là, ne changerait probablement pas grand-chose de toute façon.

Même si le miklat comporte des ouvertures pour pouvoir sortir de l’abri sans repasser par l’immeuble en cas d’effondrement, il est peu probable qu’on y arrive. Personne ne referme la porte en métal pourtant prévue à cet effet. Les gravats nous engloutiraient en quelques minutes.

Elle n’a peut-être pas tort. Ou peut-être qu’elle a juste trouvé la bonne théorie pour rester là avec ses Téhilim et son mur porteur.

Elle lève les yeux.

— Si je n’avais pas mes enfants ici, je serais déjà partie d’ici.

Un silence.

— J’ose même pas les appeler. Mes enfants vivent à Tel-Aviv. Si je tombe sur leur messagerie… je préfère ne pas savoir. C’est mieux qu’ils appellent eux-mêmes.

Et puis, sur un autre ton , celui de quelqu’un qui change de sujet mais ne change pas vraiment de sujet :

— Tu te rends compte, mon fils et ma belle-fille travaillent et ils laissent les enfants tout seuls à la maison !

— Quoi, tout seuls ? Quel âge ils ont ?

— Douze ans, huit ans, et quatre ans.

Je marque une pause. Juste une. Et puis je dis, avec ce que j’espère être juste assez de douceur pour que ça passe :

— Mais… puisque vous êtes là, toi et ton mari, pourquoi tu ne les gardes pas chez vous ?

Elle me regarde. Quelque chose traverse son visage.

— Non, non. Je ne me mêle pas. Ma belle-fille ne veut pas.

Elle replonge dans ses Téhilim. Le mur porteur derrière elle. Les tours dehors. Et trois enfants seuls dans un appartement à Tel-Aviv durant les alertes.

On ne dit plus rien.

Ba miklat. À l’abri.

C’est là qu’on se retrouve. C’est là qu’on apprend à se connaître, entre deux alarmes, dans les escaliers d’un immeuble quelconque, dans une ville qui tient debout pour l’instant.

Ces gens ne sont pas des héros de cinéma. Ils sont mieux que ça : ils sont réels.

Chaque matin, ils sortent de leur appartement, restent parfois dans les escaliers, parfois descendent au miklat, selon leur instinct, selon leur fatigue aussi. Puis ils remontent chez eux. Et reprennent leur routine.

POUR S'INSCRIRE A LA NEWSLETTER D'ALLIANCE ET AVOIR ACCES AUX INFORMATIONS EN UN COUP D'OEIL CLIQUEZ ICI :https://alliance-magazine.com/?p=subscribe&id=1

Vos réactions

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A voir aussi