Vivre en Iran, pour nous les juifs, c’est un exercice d’équilibriste!

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shabbatTeheran1.jpgArticle paru dans "Tribune de Genève"

 L’Iran moderne n’a jamais caché son hostilité envers Israël. Ce qui n’empêche pas l’ancien royaume de Perse d’abriter sur son sol la communauté juive la plus importante du Moyen-Orient.

«On vient ici, à la synagogue, chaque fois prier pour Jérusalem, alors, comment pourrions-nous ne pas être sionistes!» s’exclame Yafa*, 45 ans, qui n’a pourtant jamais posé un pied en Terre Sainte.

Coiffée d’un fichu rouge, cette mère au foyer tente d’expliquer l’ambiguïté d’être juive et iranienne en même temps. «Les Français ont deux amours, Paris et leur coin de pays. Moi j’en ai deux aussi: Jérusalem et Ispahan», lance-t-elle, fière de sa ville, située à 340 km au sud de Téhéran. Sur le célèbre pont aux 33 arches, Yafa marche et récite les grands poètes perses. Avant de lancer: «Je préfère quand même mon pays, Israël.»

Les juifs d’Iran vivent une sorte de schizophrénie, sans vraiment savoir à quelle identité se vouer. D’un côté, ils se sentent Iraniens et leurs rapports avec les musulmans sont assez cordiaux. «Parfois je prends le thé avec d’autres femmes», explique Yafa. «Les juifs sont nos amis», confirme un vendeur de céramiques d’Ispahan. Mais dans le fond, la suspicion des autorités iraniennes est permanente.

C’est la fin du shabbat. Les hommes sortent de la synagogue Ketter David, située – ça ne s’invente pas – sur le rond-point Palestine, en face de la mosquée Al-Qods, à Ispahan. Yafa montre du doigt un homme. «Vous voyez, lui, on l’a pris pour un espion du Mossad et il a passé plusieurs années en prison.» Yafa raconte alors l’histoire de ces juifs de Shiraz, qui avaient écopé en 1999 de peines de prison ferme pour avoir, selon la justice iranienne, collaboré avec les services secrets israéliens. Car ce que les autorités redoutent par-dessus tout, ce sont
les liens étroits que les juifs d’Iran pourraient entretenir avec l’ennemi israélien.

Le cognac de Yossef

Autour d’une bouteille de vin, douze ans d’âge, qui a davantage le goût d’un cognac que celui d’un grand cru, Yossef énumère les métiers interdits aux juifs: «Juge, avocat, militaire de carrière ou haut fonctionnaire.» Tout ça, dit-il, «pour limiter notre influence dans la société».

Membre éminent de la communauté de Téhéran, il concède que «l’Etat finance le culte, 300 000 dollars pour les juifs de la capitale. Nous avons des écoles juives également, mais les enseignants doivent être musulmans.» La communauté dispose d’un représentant au parlement, ajoute-t-il, «même s’il n’a pas beaucoup d’influence».

Dans les faits, les juifs vivent dans la plus grande discrétion. Samedi soir, Yossef rejoint ses amis pour dîner dans l’un des deux seuls restaurants casher de la capitale. Il faut sonner pour entrer dans cet établissement, situé au sous-sol d’un bâtiment et qu’aucune enseigne n’indique. L’autre, le Tapoo restaurant, trône sur une des grandes artères de la ville et ressemble à un fast-food ordinaire.
«Chaque semaine, on nous livre de la viande casher», raconte Michaël, son gérant. «Il y a quelques boucheries casher à Téhéran mais aucun supermarché.» Les produits importés d’Israël sont bannis en Iran. Un casse-tête pour les juifs.

Galettes clandestines

A cet égard, l’invraisemblable épopée des «matzots» au début du mois d’avril, pour la Pâque juive, fait figure d’épisode tragicomique. A Pessah, les juifs doivent consommer uniquement du pain sans levain. Mais en Iran, les bonnes volontés ne parviennent pas à produire suffisamment de galettes artisanales. Alors des ultraorthodoxes ont mis sur pied une opération secrète et risquée. Dix bus chargés de pain azyme sont partis d’Ukraine et ont traversé clandestinement la frontière par l’Azerbaïdjan.

Des numéros d’équilibristes auxquels se livrent au quotidien les juifs en Iran. Menahem, dans sa boutique de vêtements pour hommes d’Ispahan, explique en chuchotant comment, chaque année, il fabrique des litres de vin dans sa cave pour célébrer le kiddouch, les soirs de shabbat. «Le meilleur vin du monde», selon sa femme.

Des pirouettes usantes pour cette communauté qui doit en plus composer, comme tous les Iraniens, avec les lois restrictives du régime des ayatollahs, en place depuis 1979. Certes, Yossef reconnaît que son quotidien de juif est plus simple aujourd’hui. Mais au fond de lui, confie-t-il, vit toujours «un prisonnier».

*Les prénoms ont été modifiés pour protéger toutes les personnes qui ont pris le risque de s’exprimer.

«Pour aller en Israël, je berne les autorités»

«Ici, l’antisionisme est une politique gouvernementale», confie Yossef, 62 ans, membre éminent de la communauté juive de Téhéran. A l’écouter, il ne se passe pas un jour sans que les médias iraniens diffusent cette propagande anti-israélienne.

En Iran, dans les rues, dans les gares, devant les bâtiments officiels sont dessinés des drapeaux israéliens. Ils sont là pour une chose: être piétinés. Car au pays des ayatollahs, l’antisionisme fait figure de religion, à en croire le discours de ses dirigeants et le nombre d’affiches de propagande diabolisant Israël.

«Les membres du gouvernement pensent qu’ils sont les avocats de tous les musulmans oppressés du monde, de Gaza et d’ailleurs. C’est très simple, le régime s’est construit par rapport à des ennemis qu’il a sciemment désignés, comme les Etats-Unis ou Israël», estime Yossef. Avant de poursuivre: «La machine est tellement bien huilée qu’au final les juifs ont très mauvaise réputation en Iran, ce qui n’est pas sans rappeler quelques tristes épisodes de l’histoire de notre peuple.»

La révolution Internet

Patient, ce retraité dit combattre ces préjugés au quotidien, la meilleure façon selon lui de lutter contre «l’antisémitisme ambiant». «Je me suis toujours comporté et battu pour donner une bonne image de moi-même vis-à-vis des autres Iraniens et des musulmans. Cela peut paraître idiot mais en me comportant ainsi et en tâchant de me faire apprécier, j’arrive à leur faire comprendre qu’on peut être juif et être quelqu’un de bien.»

Dans ce climat d’animosité, les juifs iraniens ont du mal à entretenir des relations normales avec leurs proches partis s’établir en Israël. «On nous interdit d’envoyer du courrier, de téléphoner ou de leur rendre visite », explique Yafa, 45 ans, qui a deux sœurs à Jérusalem. «Mais nous avons appris à composer avec ces interdictions. Nous achetons des cartes de téléphone prépayées, qui passent par des serveurs étrangers, et grâce à Internet, nous pouvons aujourd’hui envoyer des mails. Ces deux petites choses ont changé nos vies», raconte cette mère au foyer.
«Il existe aussi un moyen de se rendre en Israël en bernant les douaniers iraniens», ajoute Yossef. «La subtilité consiste à faire croire que l’on part en vacances en Turquie. Et une fois à Istanbul, l’ambassade d’Israël vous délivre un visa sur une feuille volante.» Pour lui, «la combine est bien rodée mais plus risquée depuis l’intervention israélienne dans la bande de Gaza», en décembre. «Les autorités iraniennes sont sur les dents, et il est plus difficile de passer au travers des mailles du filet», conclut-il.

L’obsession des jeunes: émigrer

- Rêve. David repasse le film de son été 2008 à Netanya, en Israël, avec sa petite copine française. Il rêverait de partir s’y installer mais en bon fils unique, il ne sent «pas de lâcher la petite entreprise familiale» tenue par son père à Téhéran.
«Si on me dit: «Pars», je dis: «OK, demain», lance Hannah, 21 ans. En Iran, tous les jeunes qui ont déjà pu quitter le pays l’ont fait, aux Etats-Unis ou en Israël.
- Aides. Israël accorde d’ailleurs des aides confortables aux candidats à l’immigration. L’agence juive propose «un panier d’intégration» de 7000 euros à tout juif iranien, contre 3000 euros pour
un juif français. Dans ces conditions, depuis 1979,près de 75 000 membres de la communauté ont déjà quitté l’Iran.
- Manque de moyens. A 59 ans, Menahem n’a pas le courage de partir et «de recommencer à zéro en Israël», même s’il sait qu’il ne reverra probablement jamais sa mère, partie rejoindre sa sœur à Jérusalem. «Il faudrait que je vende ma boutique, que j’apprenne l’hébreu, que je rachète une maison. Tout cela est au-dessus de mes moyens.»
- Mauvais augure. Ceux qui restent sont donc les plus âgés et les plus déshérités. Une situation de mauvais augure pour l’avenir. «Aujourd’hui, nous sommes encore nombreux mais les départs des jeunes pourraient précipiter l’extinction de la communauté d’ici à une vingtaine d’années», prédit Yossef. Vingt ans et peut-être cette communauté si particulière aura disparu, dans la même discrétion qui la qualifiait de son vivant.

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