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Comment Israël a organisé l’aide humanitaire à Gaza dans le dos de l’ONU

Comment Israël a organisé l’aide humanitaire à Gaza dans le dos de l’ONU

Une aide israélienne secrète à Gaza : les coulisses d’un plan pour briser le Hamas.

Alors que le monde accuse Israël d’orchestrer la famine à Gaza, une enquête explosive révèle qu’au contraire, ce sont d’anciens officiers israéliens, des réservistes et des hommes d’affaires influents qui ont mis sur pied, dans l’ombre, un réseau autonome d’aide humanitaire.

Objectif : contourner l’ONU jugée partiale, priver le Hamas de son pouvoir sur les denrées, et réinventer la distribution alimentaire dans l’enclave assiégée. Derrière un fonds américain présenté comme neutre, c’est une stratégie israélienne méthodique qui se dévoile.

Une opération humanitaire aux allures d’opération psychologique

Derrière l’apparence d’un fonds américain indépendant, une enquête fouillée du New York Times révèle une réalité bien plus complexe : l’initiative de distribution de nourriture dans la bande de Gaza, lancée au début de la guerre, trouve ses racines dans les réseaux militaires, économiques et politiques israéliens.
Son objectif ? Fournir une aide humanitaire tout en contournant l’ONU jugée « biaisée », et affaiblir l’emprise du Hamas sur la population.

Des Israéliens aux manettes d’un fonds américain « neutre »

L’idée, née dès les premières semaines après le 7 octobre, a été portée par des réservistes israéliens influents, des hommes d’affaires et d’anciens hauts gradés.
Le général de brigade Roman Goffman, aujourd’hui secrétaire militaire du Premier ministre Benjamin Netanyahu, joua un rôle pivot. L’initiative visait à contourner les agences onusiennes « anti-israéliennes » selon leurs termes, en confiant à des entreprises privées la distribution de l’aide.

Le Gaza Humanitarian Fund (GHF), présenté comme une structure neutre, est dirigé par Jake Wood, un ancien marine américain, et opérationnalisé par Safe Reach Solutions, une société de sécurité fondée par Philip P. Riley, ancien agent de la CIA. Riley est un vétéran de la guerre secrète au Nicaragua et des premières années d’intervention américaine en Afghanistan. Son entreprise est désormais chargée de sécuriser les centres de distribution à Gaza.

Le « Forum Mikveh Israël », think tank de l’ombre

Les réunions stratégiques se sont tenues au sein du « Forum Mikveh Israël », un cercle informel rassemblant officiers de réserve, hommes d’affaires et membres du gouvernement. Le forum tire son nom de l’école historique agricole près de Tel-Aviv où les premiers échanges eurent lieu. L’objectif : créer une architecture parallèle d’aide, en évitant que les ressources humanitaires ne soient captées par le Hamas ou revendues au marché noir.

Yotam HaCohen, stratège et fils du général Gershon HaCohen, joue un rôle central. Il publie d’ailleurs en juin un article dans une revue de réflexion militaire israélienne exposant une vision très similaire à celle du projet actuel. Il y prône la création d’un réseau civil privé pour « arracher l’influence du Hamas à la racine », avec une distribution d’aide orchestrée depuis les zones sous contrôle de Tsahal.

« Israël doit commencer à gérer lui-même la distribution de l’aide et à bâtir le “jour d’après” non comme une démarche politique, mais comme une réalité de terrain », écrivait-il alors, saluant au passage l’aide du forum et de l’entrepreneur en haute technologie Liran Tankman.

 Une alternative à l’ONU jugée « toxique »

Israël accuse depuis longtemps l’ONU d’agir de manière partiale. Le nouveau plan permettrait selon ses promoteurs de reprendre la main sur l’aide humanitaire.
Le problème ? Selon l’ONU, « ce système limiterait l’aide alimentaire à certaines zones » et « forcerait les civils à marcher sur de longues distances à travers les lignes militaires », mettant leur vie en danger.

Jake Wood, directeur du GHF, se défend : « Le système n’est pas parfait, mais toute nourriture qui entre aujourd’hui dans Gaza est une victoire face à l’inaction d’hier. » Il assure que son organisation « ne reçoit aucun financement d’Israël » et qu’il a « insisté pour ouvrir des centres de distribution dans le nord de la bande de Gaza ». Il affirme aussi : « Je ne participerai à aucun plan qui impliquerait un déplacement forcé de population. »

 Un financement opaque, des liens puissants

Le mystère reste entier autour du financement de cette « opération humanitaire militaro-civile ». Si Riley assure que sa société ne compte « aucun actionnaire israélien », les connexions israélo-américaines sont multiples. Le Times note que les sociétés ont été enregistrées aux États-Unis par le même avocat, James H. Cundiff, et ont partagé, jusqu’à récemment, la même porte-parole.

Le flou persiste aussi autour du financement : « Nous avons reçu un financement initial modeste de la part d’hommes d’affaires non israéliens », indique Wood, sans en dévoiler les noms. Il admet toutefois qu’un « pays étranger » s’est engagé à hauteur de 100 millions de dollars pour soutenir le projet, sans révéler son identité.

 

Une aide déjà bien implantée sur le terrain

Concrètement, depuis janvier 2024, plusieurs dizaines de camions sont entrés chaque semaine dans la bande de Gaza sous la coordination des équipes de Safe Reach Solutions.

Ces convois transportent essentiellement des produits de première nécessité : farine, riz, huile, sucre, conserves, couches et médicaments de base.
Les cargaisons sont livrées dans quatre sites sécurisés situés dans le sud de la bande de Gaza, notamment près de Khan Younès et de Rafah, dans des zones sous contrôle israélien. Chaque site est protégé par des gardes armés issus d’agences de sécurité privées, tous formés à travailler en milieu sensible.

Les distributions sont strictement encadrées. Les civils palestiniens doivent s’identifier à l’entrée via des dispositifs biométriques, puis sont orientés vers des points de collecte selon la composition de leur foyer.

Une plateforme logistique pilotée depuis Israël permet de tracer en temps réel les livraisons, afin d’éviter tout détournement.
Selon des sources proches du dossier, une base de données de bénéficiaires est en cours de constitution, avec l’appui de sociétés de cybersécurité israéliennes, pour limiter les fraudes et empêcher que des membres du Hamas n’accèdent aux denrées.

Enfin, plusieurs drones assurent la surveillance des files d’attente et des environs des points de distribution, afin de prévenir les débordements et les récupérations violentes. L’ensemble du dispositif est supervisé à distance par une cellule conjointe israélo-américaine située à Tel Aviv, chargée de coordonner la logistique, les flux d’aide, et les éventuelles alertes sécuritaires.

L’ombre du 7 octobre, le besoin d’un nouveau narratif

À la suite du choc du 7 octobre, des milliers de réservistes israéliens ont rejoint l’armée. Plusieurs ont ensuite cherché à peser sur l’après-guerre, mêlant expertise militaire et ambitions civiles. Le New York Times décrit « une frontière brouillée entre armée et société », où les connexions personnelles ont accouché d’un projet hybride : ni tout à fait humanitaire, ni tout à fait sécuritaire.

La bande de Gaza est ainsi devenue le théâtre d’une expérience géopolitique à grande échelle : affaiblir un pouvoir en place sans gouverner, distribuer sans être accusé d’occupation, contourner les institutions internationales en les déclarant obsolètes.

Une aide pour Gaza, ou une guerre d’influence ?

L’entreprise de Riley opère déjà sur le terrain depuis janvier. Durant la trêve, ses agents filtraient les véhicules à un point de contrôle stratégique. Aujourd’hui, son modèle de sécurité vise à s’étendre : quatre sites sont actifs dans le sud de Gaza, appelés à remplacer progressivement ceux de l’ONU.

Le Gaza Humanitarian Fund, quant à lui, veut faire entrer dans la bande suffisamment d’aide pour subvenir à la moitié de la population.