Interview de Eran Riklis

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riklis.gifRien ne va plus pour le Directeur des Ressources Humaines de la plus grande boulangerie de Jérusalem : il s'est séparé de sa femme, sa fille le boude et il est empêtré dans un boulot qu'il déteste.

Suite à la mort accidentelle d'une de ses employées, la boulangerie est accusée d'inhumanité et d'indifférence par un quotidien local. Le DRH est alors envoyé en mission pour redorer l'image de l'entreprise.

C'est le début d'un périple qui l'entraîne des rues mystiques de Jérusalem à la glaciale Roumanie, à la recherche du village de Yulia, cette femme qu'il ne connaissait pas mais qu'il apprend petit à petit à admirer.

A la tête d'un convoi chaotique, entre le fils de la défunte, en révolte contre tous, un exaspérant journaliste, une consule excentrique et un encombrant cercueil, le DRH retrouve son humanité et sa vraie capacité à s'occuper des "ressources humaines".

Eran Riklis est l'un des réalisateurs israéliens les plus connus en France (La Fiancée Syrienne, Les Citronniers). Ses films sont aussi bien des succès critiques que publics. Il est de retour avec un film Le Voyage du Directeur des Ressources Humaines tiré du roman éponyme d'A.B.Yehoshua. Rencontre.

L.B: Comment vous êtes vous venu à l'idée d'adapter le best seller d'A.B.Yehoshua? Vous, directeur-des-ressources-humaines-188x300.jpgqui avez pour habitude d'écrire vos propres scénarios.


Eran Riklis:
C'est étonnant puisque ce n'est pas une idée personnelle, mais plutôt de mon producteur Haim Heckleberg qui avait beaucoup aimé ce livre. Ensuite, une fois l'avoir lu à mon tour, j'ai pu remarquer que le sujet me "correspondait" parfaitement; aussi, j'ai donné mon approbation rapidement à le réaliser. Et puis, je n'ai pas eu de mal à me l'approprier puisque les idées qui émanent du livre me ressemblent pleinement.

L.B: Avez-vous rencontré A.B.Yehoshua?


E.R: Oui, je l'ai rencontré une ou deux fois pour le film (il faut dire que l'on s'était déjà croisé auparavant pour un autre projet, mais qui n'a jamais abouti). Ce qui était très intéressant durant la préparation du film ainsi que le tournage, A.B. Yehoshua m'a laissé une grande liberté; il a très vite compris qu'il ne fallait pas qu'il se "mêle" trop du scénario. Enfin ce qui est d'autant plus favorable est qu'il ait beaucoup aimé le film.

L.B: Dans votre film, on ressent deux grosses influences cinématographiques totalement opposées Ken Loach et Emir Kusturica, l'une pour le côté social, l'autre pour le côté absurde, burlesque…

E.R: …Pour ce film, il y a eu en effet pas mal d'articles de presse où l'on me compare au réalisateur d'Underground. Mais d'une certaine façon, je préfère les références à Ken Loach, notamment pour la première partie vous avez raison; puis, pour la seconde, je n'ai pas du tout essayé de faire du Kusturica. Mais, vous savez lorsque l'on tourne là bas, dans ces contrées, on ne peut s'empêcher d'y faire allusion.

L.B: Quelles ont été les réactions des habitants des villages où a été tourné votre film?


E.R: C'était étrange pour eux. Au départ, ils se sont dit en parlant de moi "mais qui c'est ce type qui vient de la Terre Promise?", un petit peu comme le D.R.H du film finalement. Mais cette expérience, je l'avais vécu pour La Fiancée Syrienne où j'étais amené à travaillé avec des druzes; ou même, dans Les Citronniers où je devais travailler avec des palestiniens. Je pense que le plus important résulte dans le fait de manifester du respect envers autrui. A ce moment précis, si vous témoignez du respect pour eux, automatiquement ils témoigneront du respect pour vous. Il faut essayer d'avoir des rapports les plus humains possibles avec eux. 

L.B: Votre précédent film Les Citronniers avait un côté tres "terre à terre", alors qu'ici il y a comme élévation. Qu'y a-t-il de spirituel dans votre film?

E.R: Je crois que cela tient essentiellement de l'intrigue de cette histoire. Mais je pense surtout que Jérusalem a eu le même effet sur moi que sur les personnages. Personnellement, je vie à Tel Aviv, ville finalement matérialiste, et je partage pleinement la même trajectoire que celle du D.R.H en arrivant à Jérusalem. Lui qui vit dans cette ville, ne sait pas du tout rendu compte de l'ampleur de toute cette spiritualité qu'il s'y dégageait. Jérusalem possède cette force mystique. J'ai envie de dire qu'on a l'impression qu'il s'agit d'une ville "aimant", que ce soit pour les chrétiens, les juifs, les musulmans. En tout cas, oui le personnage principal et moi avons fait le même cheminement.

L.B: Vous dîtes dans le dossier de presse, "nous avons tous une mission sur terre". Une fois réalisée, selon vous, à quoi servons-nous finalement?

E.R: Nous avons plusieurs missions sur terre. Je crois que lorsque l'on a vraiment "terminé" d'accomplir sa ou ses missions, on est mort quelque part. Aussi, je pense que la mission la plus fondamentale reste celle à faire le bien pour les autres. Une mission a pour particularité d'avoir une continuité avec d'autres: elles ne se "terminent" jamais. Il faut les poursuivre en permanence. Maintenant, si l'on a la forte impression d'avoir accompli Sa mission, si on La vraiment achevé, alors dans ce cas, je crois que l'on est un peu mort au fond de soi.

L.B: Il y a un peu de rédemption tout de même…

E.R: L'exemple du D.R.H est fondamental: c'est un type, la quarantaine consommée, qui n'a vraiment jamais accompli de mission d'aucune sorte, jusqu'à présent. Cette mission qu'il a entrepris et réalisé en Roumanie sera comme le facteur déclencheur de la (nouvelle) vie qu'il attend à Jérusalem entouré de sa fille, de sa femme et de ses employés. Ce voyage sera en fait une sorte de renaissance. D'un point de vue spirituel, comme d'un point de vue pratique, ce film est une histoire assez classique d'une certaine forme de rédemption. C'est une rédemption tardive certes pour le D.R.H puisque c'est plutôt la vie qui a choisit de le mettre sur cette voie là.

L.B: Votre film est une belle parabole sur la Mort. Justement, un tel périple permet-il de redécouvrir la vie d'un homme?

E.R: Je pense que c'est profondément inscrit dans la tradition juive, puisque l'on est censé faire le deuil pendant sept jours (la Shiva); on est censé parler du mort et en même temps on s'aperçoit que l'on parle de soi. Ce que vous dîtes est fort vrai, on se redécouvre soi même. Alors maintenant il est vrai que la défunte Yulia n'est pas juive, mais finalement c'est un peu comme si elle accomplissait cette shiva. Ainsi, le personnage du D.R.H redecouvre, en effet, d'un œil nouveau, sa fille à travers le fils de la défunte et à travers le mari de cette femme, il redécouvre sa propre épouse. Yulia, bien qu'elle soit morte, c'est elle qui fait avancer le film.

Laurent Bartoleschi

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