Claude Lévi-Strauss, 100 ans d'humanité

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Il est né le 28 novembre 1908 et va être célébré, vendredi, de son vivant, comme le dernier géant de la pensée française et le maître de l'anthropologie moderne. Hommage à Claude Lévi-Strauss.

Un siècle. Un autre monde. Claude Lévi-Strauss avait sept  ans quand son père, peintre de portraits ruiné par la photographie, a été mobilisé, en 1914. Son grand-père, rabbin à Versailles, ne cessait de célébrer la mémoire d'Isaac Strauss (1806-1875), musicien juif devenu chef des bals de la Cour et de l'Opéra sous Louis-Philippe, puis Napoléon III. Le petit-fils en a conservé le goût de la musique, moins celui de la religion.

Claude Lévi-Strauss a 26 ans, en 1935, quand, jeune ethnologue, il arpente les hauts plateaux du Mato Grosso. À l'époque, il faut « dix-neuf jours de cargo » pour arriver au Brésil et autant de pirogue et de marche pour atteindre les villages des Indiens Caduveo et Bororo. En 1985, au gré d'un voyage diplomatique avec François Mitterrand, il y découvre une route d'asphalte, des pistes aériennes et Brasilia, une capitale toute neuve...

Claude Lévi-Strauss a 30 ans quand la Seconde Guerre mondiale éclate. Affecté au service des PTT, puis démobilisé, le professeur juif se rend ¯ « inconscient », selon ses propres termes ¯ à Vichy, demander des nouvelles de son affectation au lycée Henri IV, à Paris. Un fonctionnaire lui fait comprendre le risque qu'il encourt. On lui écrit des États-Unis. Robert H. Lowie ¯ l'Américain qui lui a donné le goût de l'ethnologie ¯ l'inscrit dans le plan de sauvetage des savants européens organisé par la fondation Rockfeller. À New York, il rejoint les intellectuels français, dont le surréaliste André Breton, avec lequel il aime à fouiner chez l'antiquaire Carlebach, spécialisé dans les « arts premiers ».

Claude Lévi-Strauss a 60 ans, en 1968, quand les étudiants se déchaînent et jettent aux orties la laïcité intellectuelle, façon IIIe République, de ce maître qui préférait les cours didactiques aux conversations à la télévision.

Claude Lévi-Strauss a déjà 99 ans, en 2007, lorsque la Déclaration des droits des peuples autochtones, censée endiguer l'extermination des Indiens qu'il a connus, est adoptée à l'Onu.

Une vie, une expérience qui donne à l'anthropologue, au philosophe, la légitimité et le temps d'analyser l'humain. Il est celui qui « a tranché les racines coloniales et racistes de l'anthropologie française d'avant-guerre », indique la philosophe Catherine Clément.

Il a aussi contribué à abolir cette notion de « société primitive », qui sous-entendait que tous les groupes humains organisés en société allaient évoluer jusqu'à « atteindre le degré de civilisation occidentale ». Selon lui « tous les hommes sont modernes » à leur façon, et la véritable civilisation consiste à faire coexister des cultures ayant le maximum de diversité entre elles.

Même s'il a toujours décrit la diversité non comme un obstacle au progrès mais comme un patrimoine précieux à conserver, Claude Lévi-Strauss s'est heurté aux penseurs chrétiens (tel Paul Ricoeur). Pour eux, il incarne ce « fantasme contemporain » qui consiste à étudier un univers humain autoconstruit (sans Dieu créateur). Pour d'autres, ethnologues comme lui, il n'est pas allé assez loin.

Lui, fort d'un siècle au cours duquel il a digéré la psychanalyse de Freud et le marxisme, explique que tant qu'il y a aura des hommes différents sur la Terre, le monde aura besoin d'anthropologues pour expliquer, analyser ces différences. Il aimait l'idée d'un ethnologue noir, africain, qui mène son enquête sur l'Occident, blanc. Il prédisait, précurseur de l'écologie marquée par l'épisode de la vache folle, un monde « où l'on serait choqué de manger de l'animal ».

En 2005, il ne se sent déjà plus de ce monde, qu'il a connu à 1,5 milliard d'êtres humains contre 6 milliards aujourd'hui, bientôt 9. Mais le corps a décidé de résister. Heureusement, car la construction du musée du Quai Branly, lieu qui symbolise son héritage, s'éternise. Et, lorsque celui-ci est achevé, l'ethnologue téléphone au directeur Stéphane Martin : « Je suis passé devant en voiture ! C'est magnifique ! » et le voilà qui débarque, contre toute attente à l'inauguration, en juin 2006.

Son secret ? « Si je suis encore vivant, c'est par inadvertance. » Vivant, contesté et sacré. C'est rare. Surtout dans cet ordre.

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