Les roses d'Amos Gitaï privées de salles obscures

Chronique Cinéma - le - par .
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amos-gitai-roses-a-credit.JPGArticle paru dans "Le Point"

La version cinéma du film "Roses à crédit", produit à l'origine par et pour la télévision, ne pourra sortir comme prévu le 15 décembre.

Ça aurait pu être l'histoire de Martine, jeune femme débarquée à l'ère du plastique et du nylon depuis une enfance crasseuse ; l'histoire de son mariage avec Daniel, lui qui n'aime que les roses, l'histoire de leur échec. Ce sera surtout, pour finir, l'histoire d'un rendez-vous manqué au cinéma : Roses à crédit d'Amos Gitaï, l'adaptation du roman d'Elsa Triolet, ne sortira pas en salles comme prévu le 15 décembre. Le film, produit pour France 2 par Image et Compagnie, devra attendre d'avoir été diffusé à la télévision (en février ou mars 2011) pour - hypothétiquement - arriver sur grand écran.

La chaîne, pourtant, avait accepté que l'oeuvre d'Amos Gitaï soit exploitée en salle avant d'être diffusée à la télévision. Il lui fallait toutefois pour cela suivre la règle fixée par le Centre national de la cinématographie, qui a soutenu le film pour un montant de 300.000 euros d'aides audiovisuelles : que deux versions distinctes du film soient proposées à la commission d'agrément du CNC. Or, cet organe, indépendant du Centre et composé de professionnels du cinéma, a considéré que les deux films n'étaient pas suffisamment différents. "La version cinéma est pourtant plus longue, et donne surtout à la narration un autre éclairage en l'ancrant dans un contexte historique différent", plaide Nicole Collet, la productrice du film.

Passerelles

En raison de plusieurs retards dans le dossier, la commission n'a rendu son verdict que le 1er décembre. Soit deux semaines avant la sortie du film, désormais annulée. "Cela ruine cinq mois de préparation, déplore Alexandra Henochsberg, directrice de la société Ad Vitam qui devait distribuer le long-métrage. Les affiches et la bande-annonce étaient prêtes, 90.000 euros de frais d'édition étaient engagés... Si nous avions pressenti que ce serait si difficile, nous ne serions peut-être pas entrés dans ce projet."

Il y a, en effet, de quoi être déçu. A fortiori avec un réalisateur de renom, de premières projections presse réussies, et un casting de rêve : Léa Seydoux et Grégoire Leprince-Ringuet dans les rôles principaux, Pierre Arditi, Valeria Bruni-Tedeschi ou Arielle Dombasle parmi les seconds. Mais si l'affaire attire autant l'attention, c'est surtout parce qu'elle cristallise un problème qui, depuis une dizaine d'années, est devenu lancinant : celui des passerelles entre films et téléfilms. Le cas d'école ? En 2000, Marius et Jeannette de Robert Guédiguian, produit par et pour la télévision, est sélectionné à Cannes. Mais doit racheter son statut à la chaîne pour obtenir comme film de cinéma l'agrément du CNC.

Échecs en salle

En jeu : les aides au financement, différents selon le type de production. "Nous distribuons chaque année des millions d'euros pour soutenir les films, il est normal qu'une même oeuvre ne puisse cumuler des aides cinéma et des aides audiovisuelles", explique-t-on au CNC. Alexandra Henochsberg admet : la commission d'agrément "est là pour protéger l'industrie du cinéma des effets potentiellement pervers de l'entrée de productions audiovisuelles." "Je ne suis pas certaine qu'il faille la réformer, moins encore la supprimer, assure-t-elle. Mais aujourd'hui nous sommes victimes d'un système qui manifestement ne fonctionne pas."

Depuis "l'affaire Guédiguian", les cas se sont en effet multipliés. Comme Carlos d'Olivier Assayas, produit par Canal+, qui a été exclu de la compétition de Cannes en mai dernier, et n'a pu arriver sur grand écran qu'après sa diffusion télé. L'amant de lady Chatterley de Pascale Ferran, avait, lui, obtenu le double agrément de la commission. Or, les conséquences sont lourdes : un film déjà diffusé n'entre en salle que par la petite porte. Malgré la présence d'Isabelle Adjani à l'affiche, La journée de la jupe avait ainsi été refusé par les grands exploitants. La chronologie des médias gagnerait-elle à être assouplie ? Faut-il, comme Amos Gitaï, qualifier le CNC de "monstre administratif" ? De part et d'autre, les raisons sont solides. Et les enjeux pour les années à venir, très sérieux.

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