Comme promis la seconde partie de ce dossier sur les Karaïtes cette fois nous avons voulu savoir comment se pratiquer au quotidien le rituel chez les Karaïtes.
Alliance - Peut-on dire que les karaïtes d'aujourd'hui vivent leur judaïsme comme les autres ? Quelles sont les différences ? notamment pour les mariages sachant que seul la judaicté du père est reconnue ? Les lois de la pureté ? Hanoucka ? Les prières ? La conversion ?
Benjamin Siahou lui-même karaïte vivant en France a bien voulu répondre à nos interrogations avec le plus de précisions possibles et nous tenons à le remercier pour le temps consacré à ce dossier. La fois prochaine comment se vit les fêtes de Rochachana chez les Karaïtes.
-Aujourd’hui et de plus en plus, les karaïtes ont les moyens de vivre leur judaïsme comme les autres. Bien sur, un karaïte israélien ou américain aura beaucoup plus de facilités à vivre son judaïsme qu’un karaïte français par exemple car les autorités religieuses sont centralisées en Israël et également aux Etats-Unis.
Les karaïtes en Israël vivent complètement en communauté. Elle est structurée autour du « HaYahadut HaQara’it Ha‘Olamit », le Judaïsme Karaïte Universel :
Des actions propres à une communauté sont proposées tels que les cours religieux, des activités sociales et éducatives pour les jeunes, des aides psychologiques et physiques pour la préparation au service militaire dans Tsahal pour les jeunes adultes etc.
Les communautés les plus importantes se situent à Ramla, Jérusalem, Ashdod, Beer Sheva, Kyriat Gat, Rishon Lezion.
Le conseil religieux du judaïsme karaïte ou conseil des sages équivalent d’un Beth Din gère les synagogues du pays, les mariages, les divorces, les funérailles du défunt, la supervision du cacherout et les autres activités religieuses.
Les karaïtes sont représentés au sein de l’état par le conseil religieux du judaïsme karaïte et leurs activités religieuses sont reconnues par le gouvernement. La cour suprême d’Israël reconnait le statut de la loi juive et valide toutes les procédures engagées par les karaïtes.
Rappelons que les karaïtes reconnaissent la Miqra comme seule loi religieuse. et rejettent l’existence d’une loi orale. Ils s’opposent donc à tout enseignement rabbinique qui place le Talmud au même niveau que la Torah.
De plus ils considèrent que le Talmud contredit en de nombreux points la Miqra et qu’il n’y aucune mention d’une Torah orale dans le Pshat de la loi écrite. Les karaïtes donnent la priorité à l’interprétation de la Torah au sens premier des versets, c’est-à-dire le sens le plus évident.
De ce fait, les karaïtes sont totalement convaincus qu’ils n’enfreignent pas la loi de Dieu.
Cela les rend bien évidemment différents des autres communautés dans le sens où ils ne basent leur pratique religieuse que sur les paroles de Dieu, la Torah et non sur la loi orale qu’ils considèrent dangereuse car non divine. Par conséquent, elle peut éloigner l’Homme Dieu.
Entre le IXème siècle et le XIème, Les grands rabbins karaïtes et pharisiens dont les rabbanites sont les descendants se disputaient en permanence .
Le judaïsme karaïte était loin d’être minoritaire puisque 40-50% de la population juive était karaïte à cette époque.
Quelques différences avec la pratique du judaïsme courant :
La halakha karaïte se base uniquement sur la Torah écrite alors que la halakha rabbanite se base principalement sur le Talmud. Par conséquent il y a des différences fondamentales qui peuvent être observées dans la pratique religieuse.
Par exemple, pour les fêtes religieuses, les karaïtes suivent le calendrier lunaire biblique qui était la calendrier suivi par tous les juifs avant l’apparition du Talmud et à l‘époque du second temple.
Ils se basent sur l’observation de la lune alors que le calendrier rabbanite est fixé à l’avance par calcul et a été crée par Hillel II pour des raisons de facilité et d’accessibilité. De ce fait, les fêtes peuvent parfois différer de un ou deux jours.
La fête de Hanoukka n’est pas reconnue par les karaïtes car c’est une fete talmudique, elle n’apparait pas dan la Torah.
Les karaïtes laissent leurs chaussures à l’entrée de la synagogue. Moïse a eu ordre de se prosterner dans les lieux sacrés lorsqu’il reçut les commandements écrits de la main de Dieu sur le mont Sinaï.
« N’approche pas d’ici , ôte tes souliers de tes pieds, car l’endroit que tu foules est une terre sacré » L’exode 3,5
Les karaïtes ont pour habitude de prier en se prosternant en référence aux passages de la Torah.
Les karaïtes pratiquent la filiation patrilinéaire alors que les rabbanites pratiquent la filiation matrilinéaire.
Cela signifie qu’une personne est juif uniquement si son père est juif ou converti en référence à la Torah ou la filiation est explicitement patrilinéaire.
La bar-mitzva n’est pas pratiquée car la maturité ne peut être jugé en fonction de l’âge mais est spécifique à chacun de nous. De plus la bar mitzva n’apparait pas dans la Torah.
Les tzitzis sont différents des rabbanites et sont attachés selon les règles écrites dans la Torah.
Le Cacherout est globalement similaire cependant les mélanges viande- lait sont autorisés à partir du moment le lait ne provient pas de la mère de l’animal. D’après le verset « Tu ne feras pas cuire un chevreau dans le lait de sa mère »
Pendant Shabbat, les karaïtes ne laissent surtout pas le feu allumé, c’est pourquoi il n’y a pas de bougies .Le respect du shabbat est donc plus stricte. Les karaïtes considèrent que les rabbanites détournent les commandements de Dieu en agissant de la sorte.
Aussi, il n’y aucune purification au mikveh qui est considéré comme une invention d’influence païenne non biblique.
La Torah ne mentionne ce procédé à aucun moment et il est écrit que l’on doit se purifier dans « l’eau vive » qui est par définition de l’eau potable ou de l’eau de source.
Les karaïtes peuvent tout simplement se purifier en prenant une douche par exemple puisque l’eau sera potable et donc pure. L’eau du mikveh n’est même pas considérée pure par les karaïtes puisqu’elle est légèrement javellisée pour détruire les bactéries, donc impure.
La Nidda :
Les lois de pureté rituelle sont différentes.
Par exemple, la femme est nidda pendant 7 jours alors que chez les rabbanites, c’est 12 jours en général.
La Torah dit : « La femme qui aura un flux, un flux de sang en sa chair, restera sept jours dans son impureté jusqu’au soir » Lévitique, 15-19.
La Ketouba :
Chez les rabbanites, pour les mariages, la kétouba est rédigée en araméen alors que chez les karaïtes, elle est rédigée en hébreu exclusivement.
Le mariage :
Les mariages entre karaïtes et rabbanites sont assez courants et existent depuis toujours bien qu’il soit préférable de se marier avec une personne de même communauté.
Le Beth Din karaïte autorise le mariage avec des juifs rabbanites.
Cependant il faut qu’il soient juifs selon la halakha karaïte c’est-à-dire que le père du conjoint ou de la conjointe rabbanite soit juif ou converti ou qu‘il ou elle se soit converti .
Les conversions orthodoxes sont acceptées pour le/la conjoint(e ) ou son père par le Beth Din karaïte dans l’optique d’un mariage avec un(e )karaïte. Ici c'est la judaicité du père qui est prise en compte.
Qu’en est-il de la reconnaissance ?
Les mariages karaïtes sont reconnus comme juifs par l’Etat d’Israël et la cour suprême.
A l’heure actuelle, les mariages karaïtes sont les seules mariages juifs validés à l’intérieur d’Israël qui ne dépendent pas du rabbinat orthodoxe israélien.
Les communautés juives libérales ou Massorti par exemple n’ont pas encore accès à au mariage à l’intérieur d’Israël.
Cependant, le grand rabbinat orthodoxe israélien ne préfère pas reconnaitre les mariages karaïtes officiellement mais plutôt officieusement.
Il souhaite garder le monopole religieux le plus longtemps possible en Israël. La reconnaissance de ces mariages n’est pas unanime au sein du grand rabbinat orthodoxe. Certains rabbins orthodoxes les reconnaitront, d’autres pas.
En France, de par mes expériences personnelles, je sais que les actes religieux karaïtes sont reconnus par le consistoire.
En ce concerne le mariage entre karaïtes et rabbanites, au sein du grand rabbinat orthodoxe israélien, un rabbin est chargé de s’occuper de couples rabbanites-karaïtes dans l’optique d’un mariage orthodoxe et que les mariages sont aussi courants. Mais la encore, l’opinion n’est pas unanime au sein du rabbinat orthodoxe israélien. Le Rav Ovadia Yosef, ancien grand rabbin d’Israël a toujours encouragé les mariages avec les karaïtes.
Par contre, Je ne sais pas ce que demande le rabbinat orthodoxe à propos du conjoint ou de la conjointe karaïte mais fonctionnant dans la même logique de ce que demande le beth din karaite à propos du conjoint ou de la conjointe rabbanite, il parait évident que le conjoint ou la conjointe karaïte devra répondre aux exigences de la halakha rabbanite.
Par conséquent il faut que sa mère soit juive ou convertie ou qu’il ou elle se soit converti pour qu’un mariage orthodoxe soit possible auprès de ces institutions.
Disons, d’une manière générale, que les mariages entre les deux communautés sont courants quand elles le permettent et de plus en plus aujourd’hui car les juifs karaïtes sont confrontés à un problème d’assimilation avec les juifs rabbanites.
A noter aussi que les communautés juives libérales ont toujours accueilli à bras ouverts les juifs karaïtes. Les mariages entre rabbanites et karaïtes sont encouragés.
Mais les juifs karaïtes n’adhérant pas du tout au système libéral juif et à sa doctrine ont toujours gardé leur distance.
Au sujet de la conversion :
Bien-sûr, si l‘on veut devenir karaïte, il faut se convertir dans le cas où le père n'est pas juif , rappelons que la judaicité de la mère ne suffit pas.
Si le père est juif, la conversion n’est pas obligatoire, il suffira d'accepter les principes fondamentaux du judaïsme, respecter la halakha karaïte, renoncer aux pratiques rabbanites, c’est-à-dire tout simplement vivre la Torah.
Pour un non juif, la conversion est longue et difficile. Elle peut être semblable à une conversion consistoriale sur les bases de ces critères. La conversion se termine sur la circoncision du nouveau juif.
La conversion a pendant longtemps été très peu utilisée par les communautés karaïtes.
Et c’est seulement en 2007 que la troisième cérémonie de conversion s’est déroulée depuis 500 ans ! Les conversions étaient rares et on était juifs que de naissance.
Il y a eu peut être un certaine attitude élitiste des communautés karaïtes de l’époque.
Cela peut expliquer pourquoi aujourd’hui les juifs karaïtes sont minoritaires et ont connu un tel reflux ces derniers siècles alors qu’ils comptabilisaient 40 % de la population juive au IXème siècle.
Chaque année depuis 2007, des cérémonies de conversions ont lieu. Elles sont organisés par le Beth Din karaïte en Israël et la Karaïte Jewish University, un centre formation pour apprendre le judaïsme karaïte et ses pratiques.
BENJAMIN SIAHOU