Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Jean-Paul Gavard-Perret, critique d'art contemporain et écrivain.
Les envols de Lea Avital
La plasticienne Lea Avital est une des grandes artistes de la scène israélienne. Elle crée à travers ses sculptures paradoxales car aussi minimalistes que baroques des présences intriguent. Entre torsions, plis comme à travers des ready made le monde est inquiétant entre mouvement et immobilité.
Riche de tout un background culturel, l'artiste crée des pièces qui génèrent de nouvelles connexions avec la réalité. Le travail et sa structure sont parfois mis en évidence mais parfois les oeuvres parlent par elles-mêmes pour distiller des sensations mystérieuses d'un fort potentiel que l'artiste active.
Chaque pièce dans ses plis, son élasticité ou ses mouvement épouse l'espace sans s'y enchaîner.
Tout reste léger là où l'auteur crée un monde dont la "tonalité" ne cesse de surprendre dans une telle poésie de l'espace.
Jean-Paul Gavard-Perret
Ruth et Peter Herzog : récit et histoire de la photographie
Ruth et Peter Herzog, "The Incredible World of Photography Collection Ruth et Peter Herzog", Kunstmuseum Basel | Neubau, Bâle, du 18 juillet au 4 octobre 2020/
Les 400 pièces de cette exposition historique réunissent provenant la photographie amateur, commerciale et scientifique du XIX ème siècle et la photographie publicitaire du XXème. Cet important ensemble permet de découvrir des photographes suisses ou internationaux encore jamais exposés jusqu'ici.
L’exposition montre aussi la diversité matérielle des objets photographiques : daguerréotypes, ambrotypes, ferrotypes, tirages sur papier salé, sur papier albuminé, autochromes et tirages au gélatino-bromure d’argent. Elle marque aussi le début d’une coopération durable entre le Kunstmuseum Basel et le Jacques Herzog und Pierre de Meuron Kabinett, Basel, auquel appartient la collection photographique Ruth et Peter Herzog depuis 2015.
Une architecture d’exposition innovante permet d'ouvrir ls spectre de la photographie, son histoire et sa matérialité. Elle se caractérise par des réflexions sur la perception et sur la présentation de ces objets souvent de petit format. Chacune d’entre elles propose une immersion dans une masse de motifs et de thèmes.
À certains endroits du parcours, l’exposition réunit des photographies historiques avec des œuvres majeures du Kunstmuseum Basel et des prêts dont des peintures de Vincent Van Gogh et Robert Delaunay, des travaux sur papier d’Andy Warhol et de Martin Schongauer, mais aussi des photographies de Thomas Demand et de Bernd et Hilla Becher. Cet apport permet met en lumière les rapports complexes entre la photographie et l’art et leur influence réciproque .
JPGP
Wolfgang Suschitzky l'humaniste
Wolf Suschitzky, "No Resting Place", Fotohof, Salzbourg - Autriche du 17 juillet au 26 septembre 2020
La vie de Wolfgang Suschitzky fut marquée par la fuite et l'exil pour fuir la peste brune. Alors qu’une grande partie de sa famille a été assassinée par les nationaux-socialistes, il a survécu en exil en Grande-Bretagne, ayant déjà fui en 1934 à la lumière des développements politiques dans «l’État corporatif» austro-fasciste. Il est décédé à Londres en 2016 à 104 ans.
Pour cette rétrospective, Fotohof "archiv" qui a reçu la succession de l'artiste, a choisi un thème : le travail.
Ce n'est pas un hasard : le sujet est omniprésent dans l’œuvre du viennois qui a grandi dans une famille juive entièrement consacrée à la politique sociale-démocrate de Vienne. Son père était co-fondateur d'Anzengruber Verlag et de la première librairie social-démocrate de Vienne. Les deux durent fermer après l’Anschluss.
Observateur sobre des luttes sociales, le photographe exprime par ces photos la souffrance humaine et aussi l'appel à une forme de révolte induite dans des photos expressionnistes. Elles offrent une vision des conditions de vie et de travail dans divers pays et témoigne d'un le monde, mais humaniste inébranlable longtemps mis à mal qui tout compte fait reste la seule issue face aux idéologies délétères.
Surfaces et supports : Gregor Hildebrandt.
Gregor Hildebrandt, Sommer Contemporary, Tel-Aviv, été 2020
La galerie Sommer Contemporary de Tel Aviv présente l'oeuvre de Gregor Hildebrandt qui utilise comme matière première de ses tableaux des cassettes audio et vidéo-VHS afin de créer des oeuvres qui ressemblent à des peintures par leurs assemblages ou à des sortes de sculptures en les attachant les unes aux autres.
Avec ces matériaux devenus obsolètes il crée de nouveaux "ready-made" tout en leur accordant un nouvreau sens de manière subtile. Il marie ainsi l'abstraction et la narration tout en transformant des objets "vintage" et nostalgique pour un usage plastique neuf et minimaliste. De plus chaque pièce est lié à une certaine musique et fonctionne comme des objets à trois dimension pour l'évoquer.
Né en Allemagne en 1974 l'artiste est présent dans le monde entier et Sommer Contemporary l'a déjà exposé en 2017 juste après ses prestations mudéograpiques au Kunstlerhaus Bethanien Museum de Berlin (2016), au Bass Museum of Art, Miami, USA (2014) et Palais de Tokyo de Paris (2012).
Carole Bellaïche, LaCovid et les jardins de Paris
"C’était il n’y a pas longtemps dans Paris, un temps où on ne pouvait plus sortir de chez soi, c’était interdit, car c’était dangereux. Quelle était cette époque ? Une autre que la mienne, mais pourtant c’était le mois dernier" dit Carole Bellaïche pour évoquer ses prises parfois "bougées" ou dédoublées - ce qui n'est pas anodin pour l'effort d'écho que cette technique induit.
Sans doute qu'en traversant en voiture pour traverser Paris soumis à une nouvelle peste, la créatrice inconsciemment a renoué avec des fils plus profond. A travers les grilles des jardins des Buttes Chaumont, la photographe dit avoir entrevu "une sorte de jungle indomptée." Cette vision fugace m’a fascinée. Comme une impression".
Par cet arrêt de l'image ressurgit ce que Proust nomma du "temps à l'état pur" mais tout autant des miroirs aveugles du passé. Et à travers divers grilles et sans rechercher les laisser-passer Carole Bellaïche a satisfait un désir de toujours : photographier les jardins.
Elle l'a réalisé à travers les grilles comme elle le pouvait et en utilisant la double exposition sur son appareil. Et soudain la surimpression permet à l'inconscient de dire ce que les mots n'évoquent qu'avec peine.
Se risquant à faire des images qu'elle ne pouvait totalement contrôler, et par surimpression, argentique et à l'aide d'aucun pied, à travers les grilles et loin de toute existence charnelle, la créatrice ne renvoie pas à une présence idyllique du paysage.
Une autre présence a lieu : plus sourde, plus mémorielle. C'est comme si une nouvelle fois, en absence de présence humaine et comme le chantait Reggiani "les loups sont entrés dans la ville".
Carole Bellaiche, "Paris mai 2020".
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Apatow choisit pour son nouveau film de mettre en fiction la vie du jeune comique de stand-up Pete Davidson. Elle a été largement freiné depuis le décès de son père pompier, quand il avait 7 ans.
L'auteur crée le portrait d'un humoriste bipolaire qui vit au crochet de sa mère en une comédie chaleureuse proche de celles de Woody Allen.
le réalisateur recoupe des images pour voir bien autre chose que la mémoire du passé au moment où le film donne une possibilité de comprendre l'évolution d'un héros.
Bien que les dialogues soient vifs et drôles, le film pourrait sembler interminable car il ne se passe pas grand chose. Mais c'est le timing nécessaire pour qu'un trajet se dessine entre dépression et reprise du vivant.
Un tel propos a besoin sinon de lenteur du moins de temps pour que cohabite farce et mélodrame au milieu de gags parfois potaches mais délicieux.
Apatow réussi son déconfinement. Après bien des films secondaires, celui-ci reste insolent. Il offre ses lettres de noblesses à une oeuvre qui en manquait justement : ici le sujet est fort.
Jean-Paul Gavard-Perret
Edith Tudor-Hart : de l'engagement à la réhabilitation
Edith Tudor-Hart, est née Suschitzky dans une famille juive de libraire de Vienne le 28 août 1908 à Vienne et morte le 12 mai 1973 à Brighton. Elle étudie la photographie au Bauhaus puis devient puéricultrice à l'école Montessori de Vienne. Mais elle poursuit la photographie pour lutter contre le fascisme.
Elle rencontre en 1926 le Britannique Alex Tudor-Hart, étudiant de Mélanie Klein, , qui étudie la chirurgie orthopédique à Vienne et qui appartient à une famille d'artistes cultivée de gauche. Il se marie en 1933 et s'installe à Londres. Pendant qu'il fait la guerre d'Espagne avec les communistes elle fait des reportages photographiques sur les réfugiés de la guerre d'Espagne et sur la région du nord-est de l'Angleterre en plein déclin industriel.
Elle se focalise dès la fin des années 1930 sur les problèmes de société, en particulier ceux de la politique du logement et des enfants handicapés. Proche du Kominterm elle devient espionne pour l'URSS et crée avec son groupe des dommages aux services secrets britanniques après-guerre, jusqu'à sa découverte dans les années 1960.
L'espionne fut photographe d'exception. Et le handicap d'un de ses fils Tommy va assombrir une vie d'exilé de celle qui vit dans le communisme un espoir de changer la société mais aussi de dépasser à jamais et bien à tort l'antisémitisme.
Son petit-neveu, l'écrivain Peter Stephan Jungk, a consacré un film passionnant de réhabilitation sorti en 2017 en Autriche, Tracking Edith (Sur les traces d'Edith), complété par un livre publié chez Actes Sud : La chambre obscure d'Edith Tudor-Hart.
Il tente de comprendre ce qui est aujourd'hui un coupable dévoiement mais qui, pour toute une génération, allait de pair avec l'idéal communiste - espionner au profit de Moscou. Il n'empêche que l'oeuvre garde une force que peu de photographes ont atteint.
Jean-Paul Gavard-Perret
Edith Tudor-Hart, "Moving and Growing, Wolf Suschitzky, "No Resting Place" Fotohof, Salzburg, du 9 avril au 29 septembre 2020.
Qui de neuf sinon Kafka?
Kafka l'hérétique sortant de sa tradition et la recherchant dans le risque de la littérature s'en sert pour apparemment déformer et défigurer les textes anciens du judaïsme.
Il hante à sa façon la synagogue, effraie les femmes (et les hommes) de son excentricité créatrice.
L'auteur se représente souvent en animaux hybrides inclassables dont non seulement le célèbre insecte de la Métamorphose mais aussi le chat agneau d'une comptine araméenne et sa rédemption finale allégorie entre la judéité, sa terre et Dieu.
Chez Kafka cette chimère, cet héritage restent l'image d'un spectre juif et d'un sceptre qui ne lui aurait pas été transmis sinon sous forme de la boîte en argent donné par son père et auquel "Le Château" fait écho.
A ce traumatisme mémoriel, après la Shoah, il y en aura bien d'autre. La mémoire persécutrice chez Kafka est anticipatrice, chez Pérec ou Modiano elle sera post catastrophe.
Mais Kafka comme Modiano font rendre des comptes à divers cheminements de la mémoire et de l'horreur et ce dans leur judaïsme "apocryphe".
Mais Kafka aura créé un territoire particulier : celui où l'on doit vivre mais où l'existence devient impossible.
L'imaginaire audacieux de l'auteur aura créé une transmission de la tradition juive de manière critique non pour lui offrir une contradiction et une contre-tradition mais un prolongement particulier au moment où il sentit que tout "jouait" pour l'effacer.
Existe chez lui une vision existentielle de la tradition sans le moindre passéisme par maieutique particulière et des procédures de fictions dont certains degrés firent peut-être peur à l'auteur lui même : c'est pourquoi il voulut "effacer" certaines de ses allégories mais que Max Brod sauva pour que demeure "l'a dogmatisme" de son ami.
Se crée à l'intérieur d'une tradition et d'une pensée un gain particulier et un refus de ce qui était s'y opposait. Le tout de manière parfois drôle et parfois tragique. Mais le "biais" de l'auteur devient une relation à la tradition selon une dimension où la discipline est remplacée par une méthode initiatique d'un nouveau genre. Existe là une découverte de soi-même via ces fenêtres et îles que l'auteur ouvrent ou dénoncent pour démystifier ce qui écrase.
Kafka, "Oeuvres complètes", tome 1 et 2, La Pléiade, Gallimard, 2019.
Simon Senn : le virtuel et le déplacement des genres
Simon Senn, "Be Arielle F", art&fiction, Lausanne, 2020.
Achetant la réplique digitale d'Arielle F sur le site 3dscanstore.com pour 10 dollars, Simon Senn grâce à la licence implicite à un tel "objet numérique" possède une quasi-totale liberté avec celle-ci.
Il utilise à ce titre ce double virtuel et rentre sa peau avec en préambule l'injonction de Shakespeare dans La Tempête : "Ses os sont devenus corail / Perles sont ses yeux /Rien de lui ne disparaîtra / Mais il est changé / En quelque chose de beau et d’étrange".
Une telle expérience théâtrale se prolonge d’une question centrale dans le récit du créateur metteur en scène : qu’est-ce qui nous permet d’accorder du crédit à une image, une fiction, un artifice ? De même que : qu’est-ce qui lie une personne à l’image de son corps ? Quelles sont les limites éthiques ou légales dans la manipulation d’une image, d’une fiction, d’une virtualité ?
Le texte comme le spectacle fascinent par l’évidence tacite
Notre rapport à l’artifice et à l’apparence est ainsi revisité. Les images possèdent une existence propre. Elles agissent, agitent autant qu’elles représentes , par - comme le dit l'auteur " la prise de pouvoir sur les corps tout en ouvrant potentiellement des voies tangentes dans le cours institué du monde".
Rien de bien nouveau dirons certains car nous retrouvons le rôle premier de tout spectacle. Et le virtuel, comme tout ce que produit l’humain, n’est pas un espace séparé, mais une présence. A la fois autre et même. Et, ici, dans le trouble des genres via un cybergénésie.
Jean-Paul Gavard-Perret
Rineke Dijkstra : Portraits
Rineke Dijkstra, Marian Goodman Gallery, Londres, été 2020.
L'exposition personnelle - la première au Royaume-Uni, de Rineke Dijkstra , en raison de la fermeture de la galerie en mars 2020 suite à la Civit 19, n’avait été ouverte au public. Elle va l'être enfin.
S'y découvre de superbes portraits pris en Israël et ailleurs. Ils se définissent par leur sobriété qui évite toute emphase. Existent des instants de rencontre de l'enfoui. Nul « repentis » en de telles prises juste le frémissent de la vie vers une vision méconnue.
La trace du corps se dévoile par les visages dans un face à face d’une mémoire diffractée en résonances. Le tout avec parfois frivolité parfois avec plus de profondeur - lorsque pas exemple l'artiste saisit les femmes militaires en Isra
ël
C’est la face cachée née de coup de dès que subissent celles et ceux que l'artiste saisit.. C’est le regard transporté en des centres inconnus et par l'interrogation que l'artiste pose sur les visages. Le temps se cristallise dans leur labyrinthe. Au regardeur de les interpréter.