Une mémoire juive mondiale est-elle possible ? Bernard Bensaid, le fondateur de Zakhor, relève le défi

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Une mémoire juive mondiale est-elle possible ? Bernard Bensaid, le fondateur de Zakhor, relève le défi

Et si l’on pouvait défier le passé… et même la mort ? C’est le pari vertigineux de Zakhor.ai : relier les fragments épars de la mémoire juive :  noms, visages, tombes, archives, photographies, lettres et témoignages pour reconstituer des histoires que le temps croyait avoir condamnées à disparaître.
Non pas conserver le passé sous cloche, mais
le faire parler aux générations qui ne sont pas encore nées.
Car derrière chaque nom se cache une vie, derrière chaque vie une famille, et derrière chaque famille une histoire qui mérite d’être retrouvée.
Avec l’intelligence artificielle comme outil, Bernard Bensaid s’attaque à une question aussi simple que vertigineuse :
peut-on reconstruire la mémoire avant que la mort n’emporte ceux qui la portent encore ?

Une mémoire juive mondiale est-elle possible ? Bernard Bensaïd, le fondateur de Zakhor, relève le défi

Alliance :  L’urgence — Que risque de disparaître dans les vingt prochaines années ?

Bernard Bensaïd : Ce n’est pas d’abord les documents qui disparaissent. C’est la capacité de les lire. Trois couches s’effacent en même temps, et à des vitesses différentes.
La première, ce sont les voix. Il reste, aujourd’hui, des personnes capables de regarder une photographie et de dire : celui-là, c’est le frère de ton arrière-grand-père, il boitait, on l’appelait par un surnom qui n’est écrit nulle part.
Cette compétence-là ne se transmet pas par le papier. Elle s’éteint avec la personne. La fenêtre se compte en années, pas en décennies.

La deuxième, ce sont les objets. Une lettre, une ketuba, un carnet, une liasse de photographies non légendées. Le moment exact de la perte est presque toujours le même : une succession.
Un appartement qu’on vide, des enfants qui ne lisent ni l’hébreu ni le judéo-arabe ni le yiddish, une benne. Cela n’arrive pas dans vingt ans : cela arrive chaque semaine, partout.
La troisième, ce sont les pierres. Les cimetières juifs s’érodent, se ferment, se réaffectent, au Maghreb, au Levant, en Asie centrale, en Inde, dans l’Europe des communautés détruites, et aussi dans des villes où il n’y a plus personne pour payer une concession.
La matzeva est l’archive la plus démocratique que nous ayons : tout le monde en a une.
Pour des centaines de milliers de personnes, c’est le seul document qui existe encore.
Le chiffre qui me tient éveillé n’est pas le nombre de pierres que nous avons relevées  456 144. C’est le nombre d’épitaphes que nous avons réellement lues : 2 358. Le reste attend. Et les pierres, elles, n’attendent pas.

 Ce que nous perdons, ce n’est pas l’archive. C’est le lien entre l’archive et un nom.

Alliance : Le paradoxe — Pourquoi sommes-nous encore incapables de relier tout cela ?

Bernard Bensaïd :
Parce que rien de ce qui existe n’a été construit pour répondre à la question que pose une famille.

Les archives ont été classées par institution et par État, pas par personne. Chaque fonds répond à la question de celui qui l’a produit : un registre fiscal veut savoir qui paie, un registre militaire qui sert, une liste de déportation qui part.
Aucun ne demande : qui était cette personne, de qui descendait-elle, qu’a-t-elle laissé.
Le nom n’y est pas le sujet, il est une colonne.
Ensuite, parce que le nom n’est pas un identifiant. Une même personne traverse plusieurs alphabets, plusieurs administrations, plusieurs orthographes.
Nous avons aujourd’hui 19 257 graphies pour 7 403 lignées. Cohen mène à Kahn, à Kogan, à Cahen, à כהן. Tant qu’aucun système ne tient ces métamorphoses ensemble, chaque fonds reste une île.

Il y a aussi une raison prosaïque : le coût. Relier un nom à un autre demandait une heure de chercheur. Multipliez par des centaines de milliers. Ce n’était pas une question de volonté, c’était une impossibilité économique. Elle vient tout juste de tomber.

Et une dernière, plus grave : le seuil de notoriété. Les encyclopédies, y compris les meilleures, retiennent qui a laissé une trace jugée suffisante. Appliquez ce filtre au peuple juif, et vous effacez précisément les communautés que nous voulons préserver.
Nous avons donc écarté la notoriété comme critère. Le nôtre est traçologique : une attestation externe, une continuation indépendante de l’effet.

Est-ce que Zakhor répond au paradoxe ? Il l’attaque. Il ne l’a pas résolu.
Nous tenons un peu plus de 505 000 personnes. L’ordre de grandeur du peuple juif depuis Abraham, tel que l’établit Sergio DellaPergola, est de 120 millions.
Je préfère dire cela franchement : nous sommes au commencement.
Ce qui est acquis, ce n’est pas le volume, c’est l’architecture, une chaîne où la personne mène à sa tombe, sa tombe à sa lignée, sa lignée à son lieu, son lieu à sa communauté, et chaque lien se parcourt dans les deux sens.

Les archives ont été faites pour répondre aux questions des États. Pas à celles des familles.

Alliance : L’IA à contre-pied — Pourquoi confier la mémoire à une machine ?

Bernard Bensaïd : Je n’ai confié aucune mémoire à une machine. La mémoire reste chez ceux qui la portent. La machine fait le travail que la mémoire ne peut pas faire : lire, normaliser, comparer, proposer.
Prenons l’arithmétique. Un lecteur compétent transcrit et traduit une épitaphe hébraïque en une vingtaine de minutes, quand la pierre est lisible. Pour 456 144 sépultures, cela représente environ 150 000 heures quatre-vingts ans de travail à plein temps pour une personne. Nous n’avons pas quatre-vingts ans.
Ce n’est pas un choix entre la mémoire humaine et la machine.
C’est un choix entre une mémoire assistée et l’oubli.
Ce que fait l’assistant chez nous est délibérément étroit.
Il lit une pierre et propose une lecture. Il rapproche deux graphies et propose un rapprochement. Il cherche des archives à citer jamais à inventer. Il ne publie rien.
Entre l’analyse et le Grand Livre, il y a une étape de relecture humaine qui ne se contourne pas, et ce qui est corrigé est versionné, jamais écrasé.

Il faut se souvenir que l’écriture elle-même a été suspectée d’abîmer la mémoire c’est l’argument de Socrate dans le Phèdre. Le judaïsme a fait le pari inverse : il a fait du livre l’instrument même de la transmission. Nous sommes dans ce geste-là, pas contre lui.

La machine ne se souvient pas. Elle rend lisible ce dont d’autres se souviennent.

Alliance : Une IA peut-elle raconter une famille sans la dénaturer ? Comment distinguez-vous les registres ?

Bernard Bensaïd : Seule, non. Et c’est exactement pourquoi elle ne raconte rien seule.
Mais la vraie réponse n’est pas dans la relecture. Elle est dans l’architecture. Chez nous, un fait ne circule jamais nu. Il porte toujours deux choses.
D’abord son registre : mémoire ou histoire. C’est notre principe constitutionnel premier, et il a une conséquence que les gens trouvent parfois surprenante aucun des deux n’est supérieur à l’autre. Un témoignage familial n’est pas une histoire dégradée.
C’est un document d’un autre ordre, avec sa propre dignité, et il entre dans les collections sous son nom.
Ensuite son statut, parmi quatre : établi, probable, transmis, conjecturé.

Un exemple, parce qu’il revient sans arrêt. Une famille raconte que le nom a été changé à l’arrivée à Ellis Island par un fonctionnaire pressé. C’est presque toujours faux : les noms étaient fixés en Europe, par les employés des compagnies maritimes, avant l’embarquement.

Que faisons-nous ? Nous ne supprimons pas le récit. Il est publié en registre mémoire, statut transmis, attribué à celui qui le rapporte. Et à côté, sous son propre registre, ce que la liste de passagers établit. Les deux coexistent sur la même fiche. Le lecteur voit ce qu’il lit.

Même discipline sur les patronymes. Nos catalogues onomastiques orientent, ils n’établissent jamais une filiation. Un patronyme identique n’implique pas la parenté ; un patronyme différent ne l’exclut pas. Nous refusons de faire dire à un nom ce qu’il ne dit pas.

Je dois ajouter une limite, parce que je préfère afficher nos chantiers que les lisser : cette dualité mémoire/histoire est aujourd’hui une pratique éditoriale et n’est pas encore encodée dans le schéma de la base. Le champ qui existe décrit la provenance documentaire, pas le registre. C’est le chantier structurant de l’année.

Nous ne racontons pas une famille. Nous disons qui dit quoi, et sous quel régime de preuve.

Alliance : La boîte de famille — Que pouvez-vous en faire que la famille ne peut pas ?

Bernard Bensaïd : Une famille sait garder une boîte. Elle ne sait généralement pas faire quatre choses.
Lire. Une date au calendrier hébraïque, une épitaphe, une lettre en judéo-arabe ou en yiddish, un colophon. Il n’y a souvent plus personne autour de la table qui puisse les déchiffrer.
Situer. La ville de la photographie avait-elle une communauté, une hevra kaddisha, une école, un cimetière — et ce cimetière existe-t-il encore ?

Nous documentons 3 064 lieux, 800 communautés, 747 institutions. Une boîte devient intelligible quand on lui rend son décor.
Relier. Un prénom dans une lettre peut correspondre à une pierre relevée à trois mille kilomètres, ou à un arbre déposé par une famille qui ne sait pas qu’elle est cousine.
Aucune famille ne peut faire cette recherche seule. C’est précisément ce que sait faire un corpus déjà constitué.
Restituer. À la fin, la famille ne reçoit pas une fiche. Elle reçoit un Grand Livre : composé, sourcé, traduit, imprimable en exemplaire relié. Une base de données qui ne produit pas un livre lisible n’a rien transmis.

Et il y a la grand-mère. Ses histoires ne sont pas l’annexe sentimentale du dossier. Elles entrent comme témoignage, signées de son nom ou de son lien de parenté, versionnées, jamais écrasées. C’est ce que nous appelons la parité épistémique. Sa parole est une source.
Ce que nous ne ferons pas : décider qu’elle avait raison.
Nous ne validons pas son récit, nous le déposons — et un récit déposé survit à la succession suivante. C’est déjà, en soi, le plus grand service qu’on puisse rendre à une boîte.

Une famille n’obtient pas une fiche. Elle obtient son livre — et peut l’augmenter.

Alliance : Dans cinquante ans — Que voudriez-vous qu’un jeune Juif trouve ?

Bernard Bensaïd :
Qu’il trouve un livre, pas une ligne.
Concrètement : où son arrière-grand-père est enterré, avec la photographie de la pierre et la date hébraïque telle qu’elle est gravée.
Les graphies de son nom à travers les langues et les frontières. La communauté où il a vécu, ses institutions, ce qui s’y faisait. Ce qui l’atteste, source par source.
Et, en toutes lettres, qui a déposé chaque élément et à quelle date parce que savoir d’où vient une information fait partie de l’information.
Qu’il voie aussi les quatre statuts. Qu’il sache distinguer ce que l’archive établit de ce que sa famille transmet, sans qu’on ait choisi à sa place.
Qu’il trouve un bouton pour ajouter. Le livre d’aujourd’hui doit être la trouvaille de quelqu’un demain.

Et je veux dire l’autre partie, celle qu’on n’aime pas dire. Pour beaucoup de noms, il trouvera peu, ou rien. Il faut que la fiche le dise explicitement. Un manque documenté est une information ; un récit plausible fabriqué pour combler un vide est une falsification. Si nous devions choisir entre les deux, je choisirais le vide.

Le plus important, peut-être : qu’il découvre que son arrière-grand-père n’était ni rabbin ni héros, qu’il était tailleur ou porteur d’eau ou personne en particulier — et que cela suffise. Le grain élémentaire de Zakhor n’est pas l’élite rabbinique. C’est la personne, riche ou pauvre, savante ou illettrée, à égalité.

Qu’il découvre un homme ordinaire, et que ce soit assez pour faire un livre.

Alliance :  Au-delà d’une plateforme — Qu’êtes-vous en train de construire ?

Bernard Bensaïd : Une plateforme est un moyen, et les moyens meurent. Une société se vend. Un serveur cesse d’être payé. Une technologie devient illisible en quinze ans.
Si Zakhor n’est qu’une plateforme, alors tout ce que nous rassemblons est adossé à la survie d’une entreprise et c’est une garantie que je refuse de donner.

Ce que nous essayons de construire, c’est une institution. D’où les dispositions juridiques, qui ne sont pas des détails : un fonds de dotation destiné à recevoir la marque et le corpus ; un corpus publié sous licence libre ; une licence perpétuelle et irrévocable sur le logiciel, avec dépôt du code, pour que le non-effacement ne dépende pas du sort de la société ; un comité scientifique indépendant. Le gardien du corpus ne doit pas être son exploitant.

Quant à savoir si cela n’existe nulle part : les bases de données juives existent, et certaines sont admirables, Yad Vashem a montré ce que signifie nommer à grande échelle.
Ce qui n’existe pas, c’est un lieu où le témoignage d’une famille et un responsum rabbinique tiennent ensemble sans que l’un soit subordonné à l’autre. Où la pierre d’un anonyme ouvre sur la même chaîne que le manuscrit d’un grand rabbin. C’est cela que nous tentons.
Yerushalmi l’a formulé mieux que je ne saurais le faire : zakhor est un impératif adressé à un peuple, pas une fonction d’archivage. La tradition biblique compte peu et nomme beaucoup — elle toledot, bemispar chemot, yad va-shem.
Nous sommes dans cette lignée-là.
Et pour être exact : le fonds de dotation n’est pas encore créé. Il est en préparation. Tant qu’il ne l’est pas, la garantie que je décris est une intention, pas un fait.

Une base de données appartient à quelqu’un. Une mémoire n’appartient à personne — il faut donc lui construire un gardien qui ne soit pas une entreprise.

Alliance : Avant qu’il ne soit trop tard — Que pouvons-nous encore sauver ?

Bernard Bensaïd : Commençons par ce qui est perdu. Il l’est. Les communautés dont les registres ont brûlé, les cimetières rasés, les générations qu’on n’a pas enregistrées quand elles parlaient encore rien ne les rendra. Je ne veux pas consoler là-dessus. Ce constat est le moteur du reste.
Ce qui reste est considérable, et se hiérarchise par urgence.

Les voix vivantes. C’est la fenêtre la plus courte : cinq à quinze ans. Nous avons volontairement fait de cette porte la plus simple du site  on n’écrit pas un livre, on dit qui était quelqu’un, en quelques phrases, signées comme on veut. Cela prend dix minutes et c’est irremplaçable.

Les pierres. Elles tiennent encore quelques décennies, mais elles s’effacent. Les photographier ne coûte presque rien et n’importe qui peut le faire avec un téléphone. Les lire est le gisement le plus riche et le moins exploité de tout le corpus : 2 358 inscriptions transcrites sur 456 144. C’est là que se trouve, aujourd’hui, le meilleur rapport entre effort et mémoire sauvée.
Les papiers de famille. Le moment de la perte, encore une fois, c’est la succession. Déposer avant que l’appartement soit vidé.

Les archives associatives. Beaucoup de communautés ont leurs registres chez une personne, dans une cave, sans successeur désigné.

Des fonds entiers dépendent de la survie et de la capacité d’une seule personne à les conserver Les corpus déjà numérisés mais illisibles. Le fonds Paul Jacobi en est l’exemple parfait : environ 400 études et 114 cahiers dactylographiés, incomplètement indexés. Rien à sauver physiquement — tout à rendre interrogeable. C’est le type de chantier que notre chaîne d’agents sait mener.

Alors oui, Zakhor peut encore sauver quelque chose. À une condition, et elle n’est pas technique : que les gens déposent. Photographier une pierre. Enregistrer un grand-parent. Déposer un nom. Trois gestes.
Notre génération est dans une position qui ne se reproduira pas : la dernière à tenir une mémoire vivante, la première à disposer d’outils capables de la traiter à l’échelle. Ce qui n’est pas déposé maintenant ne le sera jamais.

Nous sommes la dernière génération à pouvoir entendre, et la première à pouvoir tout relier. Cela ne se reproduira pas.

Pour découvrir le projet : Zakhor.ai — préserver et transmettre la mémoire du Peuple du Livre

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