Triomphe posthume pour Fritz Bauer le juif allemand chasseur de nazis

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Avec deux films en moins d'un an, l'Allemagne ranime au cinéma l'ancien procureur Fritz Bauer, son plus acharné chasseur nazis, illustré en héros après des décennies d'hostilité puis d'oubli.

On le retrouve dans "Le labyrinthe du silence" de  Giulio Ricciarelli, le  premier procès mené par l’Allemagne de l’après-guerre contre des criminels nazis.

Puis il sera mise à l'honneur dans "Fritz Bauer, un héros allemand" de Lars Kraume, prix du public au festival de Locarnoa,  attendu en France en avril , le film raconte la traque de l'ex-dignitaire nazi Adolf Eichmann.

Fritz Bauer , Juif athée, social-démocrate déporté dès 1933 puis exilé jusqu'en 1949,fut "le juriste le plus détesté" de l'Allemagne d'après-guerre, perçu comme le "dénigreur" d'un pays en pleine reconstruction.

Une consécration sur grand écran, avec le récit de deux de ses combats phares venant après plusieurs documentaires, "le ramène enfin où il doit être: dans la conscience collective", se réjouissait récemment le quotidien Süddeutsche Zeitung.

Le film "le labyrinthe du silence"  va tout droit à Hollywood. En effet, il sera présenté aux oscars, en février 2016, un jeune procureur fictif incarne la réussite la plus connue de Fritz Bauer pour avoir fait jugé ensemble 22 anciens SS d'Auschwitz, livrant du même coup une leçon publique sur le fonctionnement du camp. Mais,  il doit faire face à de nombreuses hostilités dans cette Allemagne d’après-guerre. Déterminé, il fera tout pour que les allemands ne fuient pas leur passé.

Avant ce procès, qui s'est déroulé de 1963 à 1965 à Francfort ouest, "une part non négligeable d'Allemands voyait dans les photos des camps libérés de la propagande alliée", raconte dans Die Zeit le magistrat Erardo Cristoforo Rautenberg.

"Voulez-vous que chaque jeune dans ce pays se demande si son père était un meurtrier?", lance au magistrat l'un de ses collègues. "Oui, c'est exactement ce que je veux", réplique le héros.

Fritz Bauer "a voulu rompre le silence autour des crimes nazis" alors que  la société ouest-allemande, en plein miracle économique et largement ignorante des horreurs de la Shoah, "préférait tourner la page"Ronen Steinke.

Cible d'innombrables courriers haineux, coups de fil antisémites et d'une menace d'attentat à la bombe, le procureur général de la Hesse a aussi fait l'objet d'un "complot néo-nazi pour l'assassiner", poursuit son biographe.

Dans le film, on y voit un Fritz Bauer, alors quinquagénaire avec une silhouette trapue surmontée d'une crinière blanche, une diction bourrue et un regard perçant, évoquant par ailleurs son homosexualité supposée que le magistrat n'a jamais vécue ouvertement.

Allant de la critique par certains commentateurs, déplorant un passage superflue en terrain privé,alors que cette précision ajoute à la vulnérabilité du procureur, déjà cerné par les anciens nazis, à une époque où les relations entre hommes étaient passibles de prison.

"Dès que je sors de mon bureau, je pénètre en territoire ennemi", constatait Bauer, en butte au zèle inégal des magistrats de son ressort et à la présence massive d'ex-juristes du IIIe Reich, explique l'historien Werner Renz, auteur de "Fritz Bauer et l'échec de la justice".

En 1957, dans un geste délibéré de "haute trahison" qui aurait pu lui valoir la prison, le magistrat transmet aux services secrets israéliens les renseignements permettant de capturer Eichmann en Argentine, dans le dos des autorités allemandes.

Enlevé en 1960, l'ancien logisticien de la Shoah est jugé en 1961 en Israël puis pendu un an plus tard. Pour Fritz Bauer, l'issue est en demi-teinte:  il  n'a pas comparu en Allemagne, Berlin ayant refusé de demander son extradition.

Devant les tribunaux comme en dehors, l'influence de cet humaniste engagé sur tous les fronts, de la réhabilitation de la résistance allemande à la réforme des prisons, n'a cessé de croître après son décès.

Sa thèse présentant les camps d'extermination comme des "entreprises collectives de mort", dont chaque rouage peut être puni, n'a pas triomphé lors des procès de Francfort mais presque 50 ans plus tard, lors du verdict contre John Demjanjuk en 2011 puis lors du procès d'Oskar Gröning en été 2015.

Fritz Bauer ,pédagogue passionné, qui plaçait en la jeunesse "toute sa confiance et tous ses espoirs", a été retrouvé mort dans sa baignoire en juillet 1968, dans des circonstances encore controversées.

Le Labyrinthe du silence, film

Le Labyrinthe du silence, film

"Une jeune génération s'apprêtait alors à exiger la démocratisation de la société et la rupture avec la tradition autoritaire de l'Allemagne", une évolution à laquelle le défunt procureur "avait contribué comme personne", souligne  Erardo Cristoforo Rautenberg.

Nathalie ZADOK

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