Histoire des Juifs en France : L’affaire Bacharach à Fontainebleau

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juif errant, les juifs de seine et marne par Frédéric Viey

''A la suite de la découverte de certains documents nous savons qu'il y avait des itinérants juifs qui parcouraient l'Ile de France avant la Révolution française. On en retrouve ainsi à Fontainebleau, à Versailles ou à Germantes. Les archives de la Bastille font état de nombreuses demandes faites par des Juifs tudesques ou du Sud-Ouest afin de pouvoir résider près du siège royal mais d'autres documents rappellent aussi que dans toutes sociétés il y a malheureusement des manquements.

Voici donc l'histoire d'un juif étranger qui fut recherché à Paris et à Fontainebleau, cet événement fait partie des mille péripéties de l'Histoire de France et de l'Histoire du Peuple Juif.

Frédéric VIEY''

Le juif errant en France, seine et marne et ses juifs par Frédéric Viey

Le juif errant en France, seine et marne et ses juifs par Frédéric Viey

 

L’affaire Bacharach à Fontainebleau.

Parmi les différents documents, concernant des internés à la Bastille, il est loisible de trouver quelques Juifs pour différentes raisons. François Revaison a publié différents tomes à propos des documents inédits des Archives de la Bastille et relate notamment l’histoire de l’affaire Bacharach, ce fils d’Israël fut emprisonné à la Bastille selon l’ordre d’entrée du 22 octobre 1745 et de sortie du 6 janvier 1749 pour les raisons qui suivent :

Suspects
Courrier de d’Argenson à Marville

Hagée Lohn est soldat du régiment Allemand où il a été écrivain. Dans cette fonction, il a acquis quelques légères connaissances des cours d’Allemagne, et avec cette teinture il est venu à Paris, cet été, disant qu’il avait de grands moyens à indiquer pour empêcher l’élection du Grand-Duc*, il s’est adressé à M. le chancelier**, pendant la campagne. Comme il ne parle qu’allemand, ce ministre se servit d’un trucheman, et de la conversation résulta un agenda ou quelques titres de mémoires à composer. M. le chancelier m’en écrivit et comme on ne voulait rien négliger dans une grande occasion, il fut accordé à cet Allemand 500 liv. pour venir me trouver à Alost, et retourner de là en Allemagne, si on n’était pas content de ses avis.
Je l’ai vu audit lieu d’Alost ; je l’ai fait interroger par M. de Bully qui sait l’allemand. M. l’électeur de Bavière a pris la peine de l’examiner, il ne sait rien, et n’est propre à rien au monde en affaires politiques. Je l’ai donc congédié, lui disant qu’il avait ce qu’il fallait pour regagner son pays.
Je l’avais cru parti, lorsque j’ai appris de M. de Séchelles qu’il l’était venu trouver de la part de M. le chancelier et de la mienne, disant qu’il avait ordre de nous venir trouver et il lui a escroqué 4 louis.
M. de Séchelles le cherche pour le faire arrêter. M. le duc d’Harcourt*** m’apprend ici qu’il est arrivé à Fontainebleau, et qu’il l’est venu trouver pour le même objet, disant qu’il a de grandes choses à communiquer au Roi.

* L’Empereur d’Allemagne, Charles VII, était mort le 20 janvier 1745, et l’époux de Marie-Thérèse avait été élu le 13 septembre suivant.
** L.-F. d’Aguesseau, seigneur de France, chancelier de France.

*** François, duc d’Harcourt, maréchal de France et gouverneur de Sedan. 17 octobre 1745

Il est porteur de cette lettre, ce sera pour vous prier de le faire arrêter, de le faire conduire par delà le Rhin, ou de le faire engager dans quelque régiment étranger. Apostille de Marville. – Ecrit à M. le marquis d’Argenson pour le prier de m’envoyer des ordres en forme pour autoriser la détention de ce particulier que j’ai envoyé à la B. Je lui ai en même temps adressé ses mémoires et papiers, pour, sur sa demande, de les faire traduire et lui envoyer ensuite le traducteur pour conférer avec lui. J’ai marqué qu’il fallait que le traducteur fut catholique, et qu’il prétend que l’avis est important.

Maurepas à Marville Passy, 17 octobre 1745
Je vous envoie l’adresse d’un homme qu’il est nécessaire que vous fassiez arrêter dès aujourd’hui et conduire à la B. S’il a changé de gîte, ce ne peut être que depuis très peu de temps, ainsi ce ne sera pas difficile de le déterrer, mais il ne faut pas perdre un moment.

J’y joins deux lettres écrites par un ou deux juifs qui pourraient nous donner des lumières, j’avais bien pensé à l’abbé Sallier*, mais je ne crois pas qu’il sache lire l’hébreu vulgaire, et il conviendrait mieux d’avoir recours à quelques-uns de ces honnêtes juifs que nous avons à Paris.

Bien entendu que vous promettiez récompense et que vous feriez faire la traduction devant vous ; je crois même qu’il vaudrait mieux qu’il y en eût deux qu’un, pour constater la vérité de la traduction ; je sais en gros qu’il s’agit de l’affaire du Prétendant.

d’Argenson au Même. Fontainebleau le 17 octobre 1745

M. de Maurepas a dû vous écrire, cet après-midi, pour vous prier de faire arrêter et conduire à la B. Jean Recquer, dont je n’hésite point à vous envoyer la lettre, afin que vous ayez une entière connaissance du fait dont il est question, et comme l’intention du Roi est que vous preniez les plus justes mesures pour qu’il n’échappe point à vos recherches, et que l’on pourrait craindre que le nom de Recquer soit supposé, je m’empresse de vous envoyer un courrier dans la vue de prévenir les ordres que vous pouvez avoir donnés pour faire arrêter ce particulier pendant la nuit.

Il est essentiel que vous chargiez de cette expédition un commissaire intelligent, et que vous lui donniez expressément ordre de se saisir de tous les papiers de ce particulier à l’effet d’avoir le projet qui lui a été envoyé par son frère, pourquoi il fera la visite la plus exacte d’abord sur sa personne et ensuite dans ses meubles et effets, et s’il arrivait que ce particulier ne fût point connu chez la dame Vidal, sous le nom de Recquer, et qu’il y eût dans la maison différentes personnes, il faudra sans hésiter les faire arrêter toutes, et user des mêmes précautions, sauf à les relâcher à mesure que ces différentes personnes vous fourniront des renseignements certains, et lorsque vous aurez connu le véritable Recquer.
* Claude Sallier, professeur d’hébreu au collège de France, membre de l’Académie française, et des belles lettres, mort en 1761, âgé de 73 ans

Au moment qu’il sera arrêté, et demain, de grand matin, dans le cas où vous n’auriez pas trouvé le projet du frère, vous l’interrogerez sur son état et celui de sa famille, à l’effet de connaître si effectivement il a un frère en Ecosse, sans pousser pour le moment votre interrogatoire plus loin. Si au contraire on parvient à avoir le projet dont est question, vous lui ferez à cet égard les questions les plus détaillées et telles que la nature du projet vous le suggérera.

M. de Maurepas* vous a dû adresser en même temps la lettre d’un juif adressée à M. Hockman, banquier à Londres, dans laquelle était incluses celle de Recquer, avant que d’en faire faire le déchiffrement soit qu’ils soit de connivence avec Recquer ou non, il est nécessaire que vous fassiez arrêter ce juif parce que comme il n’est pas douteux qu’il est en relation avec Recquer, il serait à craindre qu’ayant appris qu’il est arrêté, il n’eût le temps d'en donner avis en Ecosse.

Ces lettres ont été trouvées dans la malle qu’un de nos armateurs a pris à la hauteur de Dunkerque sur un paquebot anglais.

Marville** à d’Argenson 18 octobre 1745

Je reçois dans l’instant la lettre dont nous m’honorez, et sur les une heure, j’avais reçu l’adresse de Recquer par M. de Maurepas avec la lettre adressée à Hockman, banquier à Londres, et une autre lettre adressée à Abraham Jacobo, et qui s’est trouvée apparemment dans le paquet de Hockman. M. de Maurepas me marquait, en même temps, de faire arrêter Recquer et conduire à la B., et de faire traduire en ma présence les deux lettres jointes à son paquet. L’adresse chez la dame Vidal qu’il m’a envoyé est véritable. Il n’y a que quinze jours que cette dame Vidal est dans la rue des Deux-Ecus. Recquer y vient manger, et ordinairement n’y fait que dîner ; il y fait d’autres voyages dans le jour, mais il n’y couche point. Samedi, à 9heures du matin, la dame Vidal est sortie. D’avant-hier, et hier, et de la journée elle n’était pas encore rentrée, Recquer n’a pas paru non plus des deux jours, ce qui me ferait craindre que ces deux particuliers, instruis de la prise du paquebot anglais, n’eussent eu du soupçon, ou peut-être ne se fussent en allés. D’ailleurs cet établissement fait le jour ou le lendemain que la lettre de Recquer que vous me faites passer a été écrite, cette lettre étant du 1er octobre, me donne un furieux soupçon. Il ne parait pas que dans la maison l’on sache ce que c’est que cette dame Vidal, et d’où elle venait, quand elle s’y est établie, c’est du moins ce que l’on a appris assez indirectement, à la vérité, par un particulier de la maison que l’on a fait jaser sans oser le questionner jusqu’à un certain point. Plus la capture me parait importante, plus la conduite à tenir habitent cette maison, que cela ne mènerait à rien, et peut être par trop de précipitation courrais-je risque de tout gâter.

*Jean-Frédéric Phélypeaux, comte de Maurepas (1701-1781 70). Il fut Secrétaire d’Etat à la Marine de Louis XV de 1723 à 1749.
** Claude-Henri Feydeau de Marville (1705-1787) Lieutenant Général de Police.

Le prévenu Recquer, ou du moins celui que l’on soupçonne de l’être, peut avoir 25 ou 26 ans. Je ne sais encore s’il est juif ou non. Je dois vous ajouter que, quoique la dame Vidal n’ait pas paru depuis deux jours, son appartement est resté meublé, et peut être en observant prudemment et ne précipitant rien, reviendra-t-elle dans la maison et que Recquer y viendra-t-il la chercher. Du reste j’ai chargé le commissaire et les officiers de police les plus intelligents de l’expédition avec ordre, si la capture se fait, de garder tous les lieux exactement de tout ce qui pourrait arriver de nouveau.

J’ai bien pensé que la capture de Recquer devait précéder le déchiffrement des deux lettres que M. de Maurepas m’a données, et que je garde bien précieusement ; enfin, croyez que je me conformerai scrupuleusement à tout ce que vous me marquez et que j’apporterai à l’affaire toute l’attention dont je suis capable et qu’elle mérite. Le tout est que nos gens ne soient pas en fuite.

A deux heures du matin. J’ai toujours du monde dans l’endroit, et il faut que la dame Vidal ne soit pas rentrée, ayant donné ordre qu’on m’en vint donner avis sur-le- champ. Je tâche aussi par sous-main de découvrir ses allures ; je me fais informer de qui elle a loué l’appartement et peut être par là apprendrai-je son état et sa dernière demeure, ce qui me mènerait à connaitre ce que c’est que Recquer. En l’arrêtant, si on peut l’attraper, il me parait aussi indispensable de s’assurer de cette dame Vidal.

Poussot à Marville 21 octobre 1745

J’ai l’honneur de vous rendre compte que je me suis rendu, le 18 octobre 1745, à Fontainebleau, à l’effet d’arrêter Bacharach que je n’ai point trouvé. J’ai appris le lendemain de mon arrivée que Bacharach avait voulu présenter à Mme la Dauphine des bijoux, le samedi ou le dimanche précédent, et Mme la Dauphine ayant refusé de les voir, il avait pris le parti de sortir de Fontainebleau, le lundi matin, et de s’embarquer dans le coche royal*, on ignore si c’était pour venir à Paris ou pour aller à Versailles. On croit qu’il a fait ce petit voyage avec Massin, beau-frère des Scabre,

bijoutiers, dont l’un est à Paris, les deux autres suivent la Cour**.
J’ai laissé par ordre de M. d’Argenson, à qui j’ai eu l’honneur de rendre compte de mes démarches, durant mon séjour à Fontainebleau, un homme sur lequel on peut compter au cas que Bacharach reparaisse à la cour, et qui sera guidé s’il est nécessaire par Pichenet, officier de la prévôté.
M. d’Argenson, après avoir fait faire des informations à ce sujet par M. de Lally, colonel, et les avoir trouvées conformes à ce que j’avais eu l’honneur de l’informer, m’a ordonné de vous dire, n’ayant pas le temps de vous écrire, qu’il se reposait entièrement sur vous du soin de cette affaire, et qu’il espérait que vous la feriez

* Pendant le séjour du Roi à Fontainebleau, le coche royal transportait les courtisans du quai de Valvins à la Tournelle en 12 heures, et à 2 livres 10 sols par tête. Jamais on n’avait connu de vitesse pareille; les badauds étaient enchantés. On franchit maintenant cette distance en 1 heure, mais il faut payer 7 fr 23, 5 fr 40, et 4 francs. Le Parisien trouve que c’est trop long, et surtout bien cher.
** Un certain nombre de marchands avaient le privilège de suivre la cour en tous lieux, et de tenir boutique ouverte pour les courtisans.

Suivre avec exactitude et que si vous jugiez à propos de faire arrêter les correspondants de Bacharach, et nommément Vidal et le mari de la limonadière, vous pourriez donner les ordres que vous jugeriez à propos, et que vous lui feriez plaisir de lui faire part de ce qui se fera à ce sujet.

En conséquence de ce que j’ai su et des ordres qu’il vous a plu de me donner, je me suis transporté, aujourd’hui 21 octobre, à Versailles, chez Massin, avec lequel j’ai dit plus haut qu’était venu Bacharach. Je n’ai pas trouvé Massin chez lui, on m’a dit qu’il était arrivé à Versailles mardi matin, et que mercredi il était reparti pour Fontainebleau. On n’a pu me donner aucune nouvelle de Bacharach, depuis mon retour de Versailles. J’ai vu Scabre, de Paris, à qui j’ai fait entendre qu’il était d’une conséquence infinie de me dire où était actuellement Bacharach. Il m’a dit qu’il ne le connaissait en aucune façon, ni ne savait où il est, mais il m’a promis d’écrire dans la journée à un de ses frères de Fontainebleau, et m’a fort assuré que si Bacharach retourne à Fontainebleau ou que s’il en a quelque nouvelle directes ou indirectes il en instruira sur-le-champ M. d’Argenson.

Argenson au Même. Fontainebleau, 21 octobre 1745
Votre officier est retourné et il vous aura rendu compte des perquisitions qu’il a faites et que j’ai fait faire chez Bacharach. Il me semble que plus on entrera dans cette affaire et plus il est à désirer de s’assurer de ce fripon. Ce n’est pas qu’il ne se puisse faire que le projet qu’il a enfanté ne soit un tour destitué de fondement pour tirer de l’argent du Roi d’Angleterre, sans avoie aucun moyen d’exécuter ce qu’il promet, mais l’objet est trop important pour ne le pas approfondir. Votre officier de police vous aura dit la présomption qu’il a que Bacharach est allé d’ici à Versailles. Il est vrai qu’il est difficile d’imaginer ce qu’il y est allé faire dans un temps où il n’y a personne, mais dès qu’on ne peut le trouver à Paris ni ici, où il a certainement paru, il y a peu de jours, il faut bien suivre les indications qu’on en donne. De mon côté je réveillerai l’attention de ceux qui sont chargés d’épier ici le moment de son arrivée,

s’il y vient. Continuez, je vous prie, à m’informer de la suite de cette affaire.

Fontainebleau, 22 octobre 1745
Je pense comme vous que c’est Bacharach qui est l’auteur de toute l’intrigue, et si nous ne l’avons, nous ne tenons rien. Il me parait inutile de se presser de lever le scellé de ses papiers et effets qui ne nous échapperont pas, et je crois que l’on ne peut trop affecter dans ce moment-ci de ne se donner aucun mouvement sur la suite de cette affaire, jusqu’à ce que l’on sache à quoi s’en tenir sur l’effet des mesures quevous avez prises pour faire arrêter Bacharach, ce qui doit être notre principal objet.

Poussot au Même 25 octobre 1745

J’ai l’honneur de vous informer que sur ce que vous me fîtes l’honneur de me dire

hier au soir, qu’il convenait que la demoiselle Vidal vous rende compte chaque jour des démarches qu’elle fait pour découvrir Bacharach, ne pouvant aller moi-même lui communiquer vos ordres, j’y envoyai ma femme, à 9 heures du soir, la Vidal n’était point chez elle, elle arriva peu de temps après avec sa servante, qu’elle était allée chercher, et la dame Maréchal qui ne la quitte pas un instant. Aussitôt que ma femme lui eu t dit le sujet de sa mission, elle parut fort embarrassée, principalement lorsqu’elle lui dit que vous vouliez avoir la lettre de son amant que le rôtisseur avait reçue; elle s’en défendit, assurant qu’elle l’aurait aujourd’hui, et qu’elle me l’enverrait. Elle parait fort inquiète des suites de cette affaire ; elle soutient toujours qu’elle n’a jamais su ce que faisait Bacharach, et dit que plusieurs fois elle avait essayé de lui tirer son secret, qu’elle n’a jamais pu le savoir, et qu’il lui a différentes fois répondu quoi mourrait avec son secret, ou que son secret mourrait avec lui.

Elle a été hier chez M. de Bauffremont, et chez M. de Rose, elle a resté quatre grandes heures chez ce dernier, elle dit qu’elle est presque sûre qu’il sait où est Bacharach.
La dame Maréchal reconduisit ma femme jusqu’à son fiacre, et lui dit en fort peu de paroles et bas, parce que la servante de la Vidal n’était pas éloignée, que la Vidal se

déterminerait jamais à livrer Bacharach, qu’elle l’aimait extraordinairement, et qu’il n’y avait pas lieu d’espérer qu’elle fit rien directement contre lui. Elle ajouta que malgré cette difficulté, elle entrevoyait que sous quatre ou cinq jours elle sera en état, vu la confiance de la Vidal, qu’elle dit avoir entièrement gagnée, de donner des nouvelles certaines et même livrer Bacharach.

Ma femme est allée dîner dans une maison du faubourg Saint-Germain où on m’a dit que s’assemble toute la séquelle de Bacharach, elle saura le nom de ceux qui se trouvent à ces assemblées, et quelques circonstances de ce qui s’y passe.

28 octobre 1745

Il n’est plus douteux que la Vidal cherche à tromper, je l’ai vue ce matin, elle a eu le front de m’assurer qu’elle faisait son possible pour le découvrir et qu’elle était presque certaine qu’il était à l’Ile-Adam avec le valet de chambre du comte de la Marche, qu’elle dit être son plus grand ami. Pour mieux me donner le change, elle m’a demandé si M. de Marville ne lui fournirait pas une voiture pour aller à l’Ile- Adam en cas de besoin. Lorsqu’il a été question du Saint-Joseph, de la lettre de Bacharach qui lui a été remise par le rôtisseur de la rue Mazarine et de ses bijoux, elle m’a répondu qu’elle ne savait pas positivement où était Saint-Joseph, que d’ailleurs Bacharach devait à celui qui l’a, que ses bijoux étaient en gage ; que Dureau le savait bien. Quant à la lettre elle dit qu’elle n’a pas eu le temps de la retirer, qu’elle ira aujourd’hui chez le rôtisseur, et qu’elle me l’enverra. Elle m’a assuré, avec un ton très décidé, qu’elle découvrirait immanquablement Bacharach et qu’elle en donnerait avis sur-le-champ, mais a-t-elle ajouté, il faut que M. de Marville se donne patience, il est

trop pressé, on ne fait pas un ouvrage de cette nature en si peu de temps.
Elle m’a tenu ce langage avec un air, vu les circonstances où elle se trouve, que je suis aperçu dans le moment qu’elle me trompait. Je me suis déterminé sur-le-champ à trouver un moyen de parler en particulier à Mme Maréchal, je suis parvenu à les séparer pour une demi-heure, sans aucun risque ; voici ce que m’a dit la Maréchal : toutes les démarches qu’elles ont faites ensemble depuis hier ont été infructueuses, elles n’ont eu des nouvelles certaines de Bacharach que par l’entremise des Juifs qu’elles furent trouver hier matin dans ce qu’elles appellent la Juiverie, rue Saint- Martin, au-dessus de la rue Maubué ; l’un d’eux leur a donné rendez-vous, à huit heures du soir, dans la place des Victoires où il a été les prendre, et les a conduites près l’église des Récollets, faubourg Saint-Laurent. Environ une demi-heure après est arrivé Bacharach, il s’est retiré avec la Vidal à quelque distance du juif et de la dame Maréchal ; ils ont causé plus de deux heures et demie, seuls ; après ce temps, la dame Maréchal a été admise à leur conversation, ils lui ont confié qu’ils avaient envie d’écrire une lettre pour la substituer en place de celle que l’on demande à la Vidal, qui lui a été rendue par le rôtisseur ou par sa femme ; Bacharach est dans le dessein d’écrire pour sa justification à M. de Marville. Il est convenu que le jour que Breton, orfèvre, a été arrêté, il a sorti de la chambre qu’il occupait chez lui, qu’il s’est retiré rue Beaubourg vis-à-vis le cul-de-sac des Anglais, chez Benjamin, juif, commis au bureau des tabacs, qu’il avait resté chez Benjamin pendant trois jours, et que, le quatrième Benjamin lui-même l’avait conduit chez une allemande où il est actuellement. La dame Maréchal lui a proposé de lui donner une retraite plus sûre que celle où il est, s’il ne l’a pas acceptée, il ne l’a pas non plus absolument refusée.

Enfin les choses sont au point que la dame Maréchal m’a assuré en la quittant qu’elle répondait sur sa tête qu’elle le livrerait avant trois jours.

29 octobre 1745
Suivant ce que m’a dit la femme de Breton, Bacharach est intimement lié avec le marquis de Rose, elle dit que dans le temps que Bacharach était caché chez elle, le marquis envoyait tous les jours son laquais le voir et lui parler au travers d’un trou

qu’on avait pratiqué dans la muraille de la chambre.
La Vidal, malgré l’envie qu’elle a de persuader que Bacharach est innocent, m’a cependant dit que dans la conversation de quatre heure qu’elle eut le lendemain de son élargissement de la B., avec le marquis de Rose, il s’était échappé au point de dire qu’il lui avait quelquefois prêté son style, et aidé de ses écrits, il n’eut pas plus tôt lâché ce peu de paroles, qu’il s’aperçut qu’il en avait trop dit, et fit ce qu’il put dans la suite de la même conversation pour détruire ce qu’il venait d’avancer.
On sait qu’autrefois le marquis et Bacharach étaient amis intimes, ils ont eu ensemble quelque altercation, et sont demeurés quelque temps sans se voir et se sont réunis depuis environ deux mois.

Maurepas au Même Fontainebleau, 29 octobre 1745

Je suis fort aise que vous vous ayez enfin Bacharach, et que nous ayons son propre aveu, tout ce que vous avez fait à cette occasion ne put l’être mieux, j’en viens de rendre compte au Roi. Comme je n’ai point vu d’Argenson depuis votre lettre, je ne puis vous mander ce qu’il en pense, je m’en rapporte à ce que vous déciderez sur l’élargissement de ceux qui ne vous paraitront point dans l’affaire après des interrogatoires suffisants.

Argenson au Même Fontainebleau, 31 octobre 1745

Je vous envoie trois ordres du Roi : le premier, pour autoriser celui que vous avez donné pour faire conduire à la B. Hagée Lohn, Allemand ; le deuxième, pour l’en faire sortir ; et le troisième, pour lui enjoindre de se retirer sans retardement hors du royaume avec défense d’y rentrer sans la permission de S.M., à peine de punition. Vous donnerez, s’il vous plait, les ordres nécessaires pour leur exécution, et comme il parait par ce que vous m’avez écrit qu’il pourrait bien n’être pas porté à obéir, vous le ferez, s’il vous plait, accompagner jusque sur la frontière du Rhin par deux personnes sûres qui lui remettront l’ordre du Roi, et lui renouvelleront les défenses qui y sont portées.

Apostille de M. de Marville. – Ecrit à M. d’Argenson que je lui ai fait notifier les ordres du Roi, qu’i a fait sa soumission d’obéir, et que suivant ses intentions, il sera conduit sur le bord du Rhin.
Le 14 novembre 1745

Argenson au Même 29 novembre 1745

Je vous fais mon compliment sur la découverte de Bacharach, parce qu’en effet c’était une opération difficile, et qui vous a coûté bien des soins. Je suis bien aise que nous le tenions, et qu’on puisse éclaircir, par son moyen, le véritable motif de la lettre qu’il a écrite au roi d’Angleterre. Je suis assez porté à croire qu’elle n’avait en effet d’autre objet que de tirer les 500 louis qu’il demandait ; cependant il ne faut pas nous trop prévenir de cette opinion. La lettre est si positive, et les liaisons que cet homme a eues en Angleterre, où il a fait plusieurs voyages, sont si suspectes qu’elles vous fourniront bien de la matière pour le presser dans les interrogatoires que vous allez lui faire subir. Vous avez très bien fait de faire arrêter Fourniquet et vous tirerez de grandes lumières de ce que vous en apprendrez, ainsi que du laquais qui est à la B., pour faire couper Bacharach. En un mot vous savez mieux que moi ce qu’il faut faire pour éclaircir cette affaire autant qu’il est possible, et quand vous pourrez nous fournir un mémoire propre à instruire le prince Edouard des attentions qu’il doit prendre, sur ce qui l’entoure, et jusqu’à quel point il doit être en garde sur les projets qu’on pourrait former contre lui, je vous prierai de me le remettre, afin de lui faire passer les avis nécessaires. Je pense comme vous qu’il faut tenir parole à la Vidal, à Le Breton en faisant lever leurs gardes, et j’opinerais aussi volontiers à faire mettre la Villemette ne liberté. Comme vous en écrivez cependant à M. de Maurepas, je ne puis que m’en reporter à ce qu’il vous mandera à ce sujet.

Rapport
Au mois d’octobre 1745, un corsaire français s’est emparé d’un paquebot qui portait des lettres en Angleterre. Il est venu ensuite relâcher dans un port de France, et la malle dans laquelle les lettres étaient renfermées a été apportée à Paris où M. d’Argenson en a ordonné l’ouverture.
Dans ces lettres, il s’en est trouvé une écrite en hébreu, et adressée à un sieur Bacharach, à Londres, dans laquelle il y en avec une autre écrite en français, d’une écriture contrefaite et adressée au Roi de Grande-Bretagne. Il parait nécessaire de joindre à ce mémoire la copie de cette lettre ; cette lettre se trouve signée Johann Recquer, et on y marque qu’il faut faire passer la réponse sous cette adresse, chez la dame Vidal, rue des Deux-Ecus.

Le ministre instruit du contenu dans cette lettre n’a rien négligé pour tâcher d’en découvrir l’auteur, et il a adressé des ordres à M. de Marville lieutenant de police, pour qu’il s’en assurât.
Cette recherche était difficile, le nom de J. Recquer étant totalement supposé, le nom et la demeure de la Vidal étaient vrais, mais la Vidal soutenait ne point connaître de Recquer.
Elle a été arrêtée et conduite à la B., et par les différentes questions qui lui ont été faites elle est convenue qu’elle était en relation avec un nommé Bacharach, juif, qui avait un frère établi à Londres, qu’elle recevait quelquefois des lettres pour ce Bacharach, mais qu’on ne lui en avait jamais adressé sous le nom de Recquer.

Cette déclaration n’a plus laissé lieu de douter que Bacharach ne fût l’auteur de la lettre adressée au Roi de la Grande-Bretagne, et l’on a cherché à s’en assurer. On a arrêté son valet, qui de même que la Vidal a déclaré qu’il n’était point à Paris mais à Fontainebleau.

On l’a fait chercher à Fontainebleau inutilement, et il n’y avait point été, mais au bout de douze jours pendant lesquels il avait fait cinq demeures, il a été arrêté et conduit à la B.

Il a reconnu la lettre écrite au Roi de Grande-Bretagne et signée J. Recquer pour être de lui.
Il a aussi reconnu la lettre écrite en hébreu et adressée à Salomon Bacharach à Londres, pour être pareillement de lui et a déclaré que ce Bacharach était son frère.

Il parait encore nécessaire de joindre ici une copie de la traduction de cette lettre.
En même temps qu’il s’est déclaré l’auteur de deux lettres en question, il a dit qu’il avait réellement aucune habitude ni relations auprès du prince Edouard, que tout le contenu dans sa lettre au Roi de Grande-Bretagne était faux et inventé, que se trouvant dans une grande détresse, et ayant besoin d’argent pour se tirer de ses engagements de commerce qu’il avait contractés, et voyant la récompense que le Roi d’Angleterre promettait à celui qui s’assurerait de la personne du prince Edouard, il avait cru que sur sa simple exposition le Roi d’Angleterre pourrait lui envoyer les 500 louis qu’il demandait, que s’il les avait reçus il les aurait employés à payer ses dettes, et n’aurait point été en Angleterre, qu’il n’avait fait part de son projet à personne, et que conséquemment qui que ce soit n’entrait dans son complot, que son frère même n’en était point instruit, et que le voyage dont il lui parlait dans sa lettre était un voyage à Hall en Saxe, dans les états du Roi de Prusse, pour aller voir leur père qu’il y avait douze ans que son frère n’avait vu.

Que les 500 louis dont il était parlé dans cette même lettre, à l’occasion d’une lettre de change de pareille valeur qu’il attendait de Portugal, était une histoire inventée pour que son frère pût en amuser ses créanciers de Londres.

Du reste il s’est trouvé sur lui aucuns papiers qui puissent servir de renseignements, et quelques recherches que l’on ait faites jusqu’à présent, il n’a pas été possible d’acquérir de nouveaux éclaircissements.

Ce Bacharach a toujours soutenu n’a voir ni parents, ni relations auprès du prince Edouard et ne connaitre personne en Ecosse.

Il a 31 ou 33 ans, se mêle de commerce de joaillerie, a beaucoup voyagé depuis huit ans qu’il est venu en France ; il y a d’abord resté quatre ans, ensuite a été à Lisbonne, deux fois à Madrid, est retourné en Prusse, ensuite a été en Hollande et en Angleterre.

A fait trois voyages en Hollande et cinq à Londres, dont le dernier a été de dix mois, et il y a quatre ou cinq mois qu’il en est revenu. Il soutient n’avoir fait tous ces voyages que par rapport à son commerce, et n’avoir entretenu de relation en Hollande et en Angleterre qu’à cet égard. Du reste, il a de l’esprit, parait actif, et a la réputation d’être très fin et encore plus secret.

Le Chevalier de Belle-Isle a Marville*

Lundi, 13 décembre 1745
Le juif que vous avez demandé à mon frère est arrivé, je le dois voir demain matin ; j’ignore encore l’heure, mais sûrement ce sera avant midi. Je vous supplie de me faire savoir si vous voulez que je le fasse conduire chez vous, sans le prévenir de ce que vous en devez faire, et dans ce cas, si c’est à vous personnellement à qui il faut que je l’adresse, ou si c’est à quelqu’un de vos secrétaires.

Ayez agréable de me mander son nom. Je chargerai le juif d’une lettre qui ne contiendra que le porteur est l’homme en question. Je vous préviens qu’il sait très peu parler français, et, je crois, point du tout l’écrire, en sort que l’ouvrage auquel vous le destinez ne pourra être mis par lui qu’en Allemand. Je crois, que vous ne manquez point de traducteur en ce genre, et c’est seulement pour que vous fassiez vos arrangements en conséquence, que je vous en fais l’observation. Je me conformerai sur tout cela à ce que vous me manderez. Apostille de Marville. – Répondu, et prié le chevalier de Belle-Isle de m’envoyer son petit juif, demain mardi sur les dix heures du matin.

Le 14 décembre 1745
Le porteur de cette lettre est le petit juif en question, auquel mon frère a déjà dit qu’il le faisait venir ici pour faire quelques traductions ; je ne lui en ai pas dit davantage, voulant lui laisser apprendre le reste lorsqu’il sera plus à même de parler à personne, en cas qu’il en eût envie, ce que je ne crois pas. Je me suis borné à lui recommander d’exécuter tout ce que vous lui direz, et je joins ma recommandation à celle que mon frère vous fait dans la lettre ci-jointe, d’ordonner qu’on ait soin de lui et que cette corvée soit utile à un homme qui nous l’a été si fort, pendant notre prison de

Hanovre.
Jacob Lévi, juif de Metz, qui avait été mis il y a dix jours à la B., pour y faire un travail à l’occasion de l’affaire Bacharach, ayant exécuté ce qu’on lui demandait, je l’ai fait sortir du château, sous le bon plaisir de M. de Maurepas.
Apostille. – Bon pour la liberté, 26 décembre 1745.

Marville à d’Argenson. 19 mars 1746
Sur ce que vous me fîtes l’honneur de me marquer, de faire arrêter Hagée Lohn, étranger, qu’il était suspect, à Paris, je l’ai fait conduire à la B. Je vous ai fait part, dans le temps, de sa capture, en vous priant de m’adresser un ordre en forme de la même date, et je ne l’ai point reçu, quoique, j’aie reçu l’ordre pour sa liberté. Je vous supplie de vouloir bien en faire expédier un, et de me le faire passer.

* Chevalier de Belle-Isle, tué à l’attaque d’Exiles.

D’Argenson à Marville.

Versailles, 21 septembre 1746 M. Chambrier* me sollicite de la part du Roi de Prusse, pour faire sortir de la B. un juif prussien, nommé Lazare, qui a été arrêté pour mauvaises correspondances, je crois que cela veut dire pour espionnage ; si son élargissement ne convient pas, on n’insistera pas ; si cela se peut, je ferai savoir ces égards.

Rapport

On informera le Prétendant de l’aventure et M. le duc de Fitz-James, et enfin Bacharach est resté depuis à la B., les ministres ayant jugé qu’il était bon d’y retenir un pareil aventurier tant que la guerre durerait.
A présent que voici la paix avec l’Angleterre, on remet sous les yeux de M. d’Argenson les motifs de la détention de Bacharach, afin qu’il décide de son sort. Apostille. – Bon. La liberté et l’exil hors du royaume. 5 janvier 1749.

Gault, femme de Vidal, se faisant appeler la demoiselle Salaville depuis qu’elle est entrée chanteuse à l’Opéra. Cette femme a été arrêtée de l’ordre du Roi, et conduite à la B., au mois d’octobre 1745 pour l’affaire Bacharach....
Cette demoiselle était sa maîtresse, elle était jeune et jolie, et femme de Vidal, employé dans les vivres, à la recommandation de M. le Prince de Conti.

Il faut observer que Bacharach n’avait point fait part à la demoiselle Vidal de son projet, et qu’il lui avait caché d’avoir indiqué son adresse.
A l’inspection d’un pareil complot, M. d’Argenson et M. de Maurepas envoyèrent des ordres à M. le lieutenant de police pour s’assurer de la Vidal, de Bacharach et du prétendu Recquer.

Il était question de les avoir tous trois en même temps, parce que l’un arrêté, pas les deux autres, on craignait de ne pouvoir en attraper qu’un seul.
Après bien des manœuvres, on ne put arrêter Bacharach qu’en gagnant la Vidal, sa maîtresse, car pour Recquer c’était un nom en l’air.

Il fut conduit à la B., avec ses papiers, la Vidal fut arrêté de même, et n’y resta qu’environ un mois, et après que Bacharach eut subi tous les interrogatoires.
L’affaire instruite, on reconnut que Bacharach était un menteur, que la proposition qu’il avait fait au Roi d’Angleterre, était une fable, et une pure fiction, qu’il n’avait nuls moyens de mette à exécution, et que son but avait été uniquement de tirer de l’argent au Roi d’Angleterre, espérant au moins d’avoir par provisions quelques à- compte, ce qui aurait peut-être pu arriver si les lettres n’avaient pas été prises avec le paquebot.

Les ministres informèrent le Prétendant et M. le duc de Fitz-Jame** de l’aventure. Bacharach a resté à la B. jusqu’à la paix et, en est sorti au mois de janvier 1749 avec un exil hors du royaume, et Mlle Vidal eut 50 louis de récompense pour ses peines et soins.* Le baron La Chambre était ministre plénipotentiaire du Roi de Prusse, et demeurait rue du Bac.
** Charles de Fitz-James, né le 14 novembre 1712.

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