Kol Nidré et Kaddish : comment l'araméen est devenu la langue sacrée du judaïsme

Actualités, Alyah Story, Antisémitisme/Racisme, Contre la désinformation, International, Israël - le - par .
Transférer à un amiImprimerCommenterAgrandir le texteRéduire le texte
FacebookTwitterGoogle+LinkedInPinterest
Kol Nidré et Kaddish : comment l'araméen est devenu la langue sacrée du judaïsme

L'araméen, langue morte pour l'immense majorité des fidèles, occupe pourtant une place centrale dans les moments les plus solennels de la liturgie juive.
De l'ouverture de Yom Kippour à la prière des endeuillés, ce dialecte parlé par les Juifs il y a plus de mille ans continue de résonner dans les synagogues du monde entier, sans que la plupart des pratiquants n'en comprennent le sens littéral. Retour sur une énigme linguistique et théologique qui traverse l'histoire juive.

Une déclaration qui ouvre le jour le plus saint

Des fidèles vêtus de blanc, enveloppés dans leur talit, se pressent à la synagogue. L'arche sainte s'ouvre, les rouleaux de la Torah sont sortis, et c'est alors que retentit une formule en araméen : "Kol Nidré". Cette déclaration, qui ouvre traditionnellement les prières du jour le plus sacré du calendrier juif, annonce publiquement l'annulation des vœux et des serments prononcés par la communauté. Plusieurs versions en existent, avec de légères variantes selon les rites. Les spécialistes s'accordent à situer l'apparition de cette formule vers le neuvième siècle, à l'époque des Gueonim, et expliquent son usage de l'araméen par le simple fait qu'il s'agissait alors de la langue parlée par les Juifs.

Kol Nidré n'est qu'un exemple parmi d'autres de la présence de l'araméen dans les synagogues et les rituels juifs. La prière la plus célèbre rédigée dans cette langue reste le Kaddish, dont l'essentiel consiste en une demande d'exaltation et de sanctification du nom divin dans le monde. D'autres textes liturgiques, comme "Brikh Chemé" ou "Yekoum Pourkan", sont eux aussi en araméen. Cette langue apparaît en outre au début comme à la fin des mariages juifs orthodoxes, intégrée à la fois dans la ketouba et dans le texte du guet, ainsi que dans la Haggada de Pessah, à travers le passage "Ha Lahma Ania".

Quand les Sages voulaient écarter cette langue

Le rabbin Dr Ido Fachter, vice-président de l'institut Beit Morasha, qui a consacré des recherches à ce sujet, rappelle que l'araméen figure déjà dans la Bible, notamment dans les livres de Daniel et d'Esdras. Il souligne toutefois que la littérature rabbinique classique contient des sources où les Sages ont tenté d'écarter l'usage de cette langue pendant la prière. Le Talmud de Babylone rapporte ainsi une parole de Rav Yehouda au nom de Rav selon laquelle il ne faut jamais formuler ses besoins en araméen, et une déclaration de Rabbi Yohanan affirmant que celui qui prie dans cette langue ne bénéficie pas de l'assistance des anges ministres, ces derniers ne comprenant pas l'araméen.

Fachter précise cependant que la prière collective a fait exception : on a autorisé l'usage de l'araméen lorsque la communauté priait ensemble, considérant qu'une prière publique était plus forte qu'une prière individuelle et n'avait pas besoin de l'intercession des anges pour parvenir jusqu'au Créateur. Il note aussi, avec une pointe d'ironie, qu'il n'était sans doute tout simplement pas possible d'exiger d'une population entière qu'elle renonce à sa langue quotidienne pendant l'office.

Une langue intime, échappant aux anges

Avec le temps, le regard porté sur l'araméen s'est inversé. Fachter explique qu'un retournement remarquable s'est produit dans la littérature halakhique tardive : les mêmes arguments qui servaient à l'origine à écarter cette langue ont fini par être utilisés pour la valoriser. Là où les Sages affirmaient que les anges ne comprenaient pas l'araméen pour justifier son interdiction, des commentateurs plus tardifs y ont vu au contraire la raison même de l'employer, puisque la prière échappe alors à tout intermédiaire angélique et parvient directement au Saint béni soit-Il, seul à en saisir le sens.

La rabbin Dalia Marx, professeure de liturgie au Hebrew Union College, compare ce phénomène à des parents qui changent de langue pour ne pas être compris de leurs enfants. Selon elle, il ne s'agit sans doute pas de la véritable explication historique de l'usage de l'araméen dans la prière, mais d'une justification donnée après coup, présentant cette langue comme le canal intime de la relation entre l'homme et Dieu, à l'abri du regard des anges, avec lesquels la tradition juive entretient une relation complexe, ces derniers étant incapables de pécher mais tout aussi incapables d'agir pour la justice dans le monde.

Un lien avec la magie et les incantations

La professeure Marx établit également un lien entre Kol Nidré et l'univers de la magie, cette croyance selon laquelle il serait possible d'agir sur la réalité au moyen de formules ou d'incantations. Elle évoque l'hypothèse selon laquelle ce texte se serait inspiré des bols magiques, ces récipients sur lesquels on inscrivait en araméen diverses formules destinées à éloigner esprits et démons, et dont certaines expressions rappellent étrangement le style de Kol Nidré. Ce texte, en apparence purement juridique et aride, plongerait ainsi ses racines dans un univers bien plus foisonnant.

Le rabbin Fachter relève par ailleurs que la traduction araméenne de la Torah, attribuée à Onkelos, a elle aussi fini par acquérir un statut sacré, comme en témoigne la coutume de lire chaque semaine la portion hebdomadaire deux fois dans le texte original et une fois dans sa traduction araméenne. Le Talmud affirme que cette traduction fut donnée à Moïse au Sinaï puis oubliée avant d'être restituée par Onkelos, une affirmation que certains ont interprétée de façon littérale, faisant ainsi de la langue araméenne elle-même une langue d'origine sacrée.

Le Kaddish, prière la plus connue en araméen

Le Kaddish reste la prière juive en araméen la plus répandue, avec plusieurs formes selon les circonstances, dont le Kaddish des orphelins, récité par les endeuillés. La professeure Marx explique qu'il aurait été énoncé à l'origine dans la maison d'étude plutôt qu'à la synagogue, après les séances d'apprentissage elles-mêmes conduites en araméen, ce qui expliquerait naturellement la langue de cette prière. Des passages plus tardifs, rédigés dans un araméen artificiel, ont ensuite été rattachés au Zohar. Selon elle, le fait même de ne pas saisir pleinement le sens du texte confère à la prière une force particulière, non verbale, qu'elle compare au son du chofar à Roch Hachana, capable de toucher l'âme autrement que par les mots.

Le rabbin Fachter confie qu'il pensait, plus jeune, qu'il faudrait traduire le Kaddish en hébreu. Il a changé d'avis en faisant l'expérience du deuil, découvrant en récitant cette prière pour sa mère toute la puissance contenue dans cette langue qu'il ne maîtrisait pas pleinement, précisément parce qu'elle n'est pas comprise de la majorité, ce qui lui confère la dimension d'un texte secret, relié à quelque chose de supérieur et de sacré.

Un texte qui a valu bien des ennuis aux Juifs

Kol Nidré a aussi été instrumentalisé par des courants antisémites, certains y voyant la preuve qu'on ne pouvait faire confiance à la parole des Juifs, puisqu'ils annuleraient chaque année, lors d'un rite obscur, tous leurs engagements. La professeure Marx qualifie cette lecture d'absurde, rappelant que Kol Nidré n'annule en aucun cas les engagements entre un homme et son prochain, mais uniquement ceux qui relient l'individu à Dieu.

De nombreux sages se sont d'ailleurs opposés, au fil des siècles, à la récitation de Kol Nidré, contestant sur le fond l'idée même d'une annulation collective des vœux, indépendamment de la langue employée. Rav Amram Gaon estimait ainsi qu'il s'agissait d'une coutume insensée, à proscrire. Ironie de l'histoire, c'est justement grâce à son propre livre de prières, rédigé au neuvième siècle, que subsiste la plus ancienne version connue de Kol Nidré, en hébreu, conservée dans le rite des Juifs d'Italie. Tout indique que cet usage est né du peuple lui-même, qui lui a conféré son statut sacré, ce qui laisse penser que ces prières en araméen resteront durablement ancrées dans le monde juif.

POUR S'INSCRIRE A LA NEWSLETTER D'ALLIANCE ET AVOIR ACCES AUX INFORMATIONS EN UN COUP D'OEIL CLIQUEZ ICI :https://alliance-magazine.com/?p=subscribe&id=1

 

Vos réactions

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A voir aussi