L'avocate, Lori Cohen plaide sans voix : le pari fou de l'intelligence artificielle

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L'avocate, Lori Cohen plaide sans voix : le pari fou de l'intelligence artificielle

Un matin de mars 2022, Lori Cohen se réveille et ne parvient plus à prononcer un mot. Vice-présidente du cabinet Greenberg Traurig et coresponsable mondiale du contentieux, cette avocate chevronnée pensait alors traverser un simple accident de parcours.
Quatre ans plus tard, elle plaide toujours devant les juges, mais avec une voix qui n'est plus tout à fait la sienne : un clone vocal généré par intelligence artificielle, reconstitué à partir de ses propres archives sonores.
Avant sa venue en Israël pour un colloque consacré à l'IA dans le droit, elle raconte  comment la technologie l'a ramenée au prétoire, sans jamais, dit-elle, s'y substituer.

Un réveil sans voix, une vie bouleversée

Lori Cohen se souvient de ce matin comme d'un choc. « Je me suis réveillée un matin sans pouvoir parler, de façon assez brutale », raconte-t-elle. « A
u début, je ne savais vraiment pas ce qui se passait, alors mon mari et moi avons immédiatement cherché une prise en charge médicale d'urgence.
Bien sûr, je ne m'attendais absolument pas à ce que cela dure. »
Le couple parcourt alors le monde à la recherche de réponses, consultant les meilleurs centres de recherche et les spécialistes les plus reconnus.
Sans succès définitif. « Malheureusement, nous n'avons toujours pas de réponse certaine sur ce qui m'a fait perdre l'usage de la parole », confie-t-elle.
Elle poursuit aujourd'hui les consultations médicales et participe à des essais cliniques, sans perdre espoir : « Je reste optimiste. Je crois que plus le monde de la science et de la technologie continue de s'étendre, plus mes chances de trouver une solution augmentent. »

D'une enfance sans avocats à la tête du contentieux mondial

Rien ne prédestinait Lori Cohen, 61 ans, à une carrière juridique. Née à Boston, dans une famille d'ouvriers sans aucun lien avec le monde du droit, elle étudie à l'université Duke en Caroline du Nord, puis décroche son diplôme de droit à l'université Emory d'Atlanta.
Elle débute sa carrière en 1990 chez Alston & Bird, avant de rejoindre Greenberg Traurig en 2005. Spécialiste du contentieux et de la gestion de procès, elle s'est notamment illustrée dans les dossiers de responsabilité médicale et de produits défectueux, dispositifs médicaux, médicaments et actions collectives liées à des substances toxiques.
À son arrivée chez GT, elle fonde le département contentieux pharmaceutique, dispositifs médicaux et santé, puis développe le pôle de gestion des procès au sein d'une division de contentieux mondial qui compte aujourd'hui plus de 900 avocats.

« Lola », la voix née du clonage vocal

C'est au début de l'année 2023 que Lori Cohen met au point, avec son responsable des technologies juridiques Gerard Buitrago, la voix synthétique qu'elle surnomme affectueusement « Lola ».
Le duo s'appuie sur la technologie de clonage vocal d'Eleven Labs et sur d'authentiques enregistrements de Cohen, captés lors de procès et de conférences passées.
Cette voix reconstituée est intégrée à des applications de synthèse vocale, utilisées sur deux iPad et deux iPhone, qui lui permettent de mener des conversations, des visioconférences et des réunions professionnelles.

« Je suis allée voir Gerard et je lui ai dit : pourquoi ne pas utiliser l'intelligence artificielle pour ma voix », raconte-t-elle. Pour les conférences ou les audiences, le texte peut être préparé à l'avance, et la voix intégrée directement dans des présentations PowerPoint.
Pour les échanges en temps réel, elle tape ses réponses sur iPad ou iPhone, la voix les restituant aussitôt à l'assistance.
« C'est devenu assez simple maintenant que nos systèmes sont bien rodés, mais taper chaque mot, chaque pause, chaque signe de ponctuation pour marquer une intonation prend énormément de temps », précise-t-elle. Elle reconnaît aussi un temps de latence inévitable : son auditoire doit patienter le temps qu'elle formule sa pensée par écrit.

Des juges conquis, des jurys en ligne de mire

Dans les prétoires, l'accueil a été, selon elle, unanimement positif. « Les juges se sont montrés très bienveillants, ouverts et patients », affirme Cohen. « Ils ont adoré, et ont clairement fait savoir qu'ils feraient tout leur possible pour s'adapter à moi et à ma voix IA. »
Même son de cloche du côté des avocats de la partie adverse et de ses propres clients, qui l'ont encouragée à revenir plaider. Prochaine étape pour Lori Cohen : s'adresser directement à un jury populaire grâce à sa voix artificielle, d'abord lors de simulations, puis, à terme, dans de véritables procès.

Une avocate en résidence permanente à la croisée de l'humain et de la machine

C'est précisément ce carrefour entre technologie et pratique du droit que Lori Cohen vient explorer à Tel-Aviv, où elle participera au panel « Why AI Will Not Replace Me » lors du congrès de l'ACC Israël. Greenberg Traurig dispose d'un bureau dans la ville, et l'avocate entretient des liens étroits avec l'équipe locale ainsi qu'avec plusieurs clients israéliens.
« Je vis chaque jour à l'intersection même de ce thème », dit-elle à propos du panel. « Depuis que j'ai perdu ma voix physiologique, je dépends véritablement d'une voix générée par intelligence artificielle pour communiquer, plaider, et vous parler en ce moment même. »

L'IA ne remplace pas l'avocat, elle le libère

Au-delà de son parcours personnel, Lori Cohen défend une vision claire de la place de l'intelligence artificielle dans la profession juridique. Chez Greenberg Traurig, explique-t-elle, des équipes dédiées à l'IA, des formations obligatoires et une politique interne régulièrement actualisée existent déjà depuis plusieurs années, et les avocats, qu'ils soient juniors ou associés seniors, doivent intégrer ces outils dans leur pratique quotidienne. Elle assure d'ailleurs n'avoir constaté aucune baisse des besoins en assistants juridiques au sein du cabinet.

Quant à l'avenir de la profession, Lori Cohen la voit évoluer vers un modèle plus hybride, où les avocats devront maîtriser le pilotage des outils technologiques avec la même aisance qu'ils maîtrisent la jurisprudence.
Selon elle, l'intelligence artificielle permet de gagner un temps précieux sur l'examen de documents et les tâches analytiques ou administratives, libérant ainsi les avocats pour se concentrer sur la stratégie, les interrogatoires, la gestion des témoins experts et la conduite des procès.
« Ce n'est pas un remplacement de l'avocat, c'est une libération de l'avocat », résume-t-elle. « L'intelligence artificielle peut imiter le timbre de ma voix, traiter de l'information et produire des mots, mais elle ne peut pas reproduire mon discernement, mon empathie, ma résilience, ni le regard unique que j'apporte à la stratégie juridique. »

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