L'île de Rab 1943 : 2500 déportés juifs organisent leur propre libération sans faire de victimes

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16:00Claude a répondu : bataillon juif, île de Rab, résistance juive Yougoslavie, camp de concentration, Seconde Guerre mondiale, partisans Tito, déportés juifs, révolte camp, libérat…bataillon juif, île de Rab, résistance juive Yougoslavie, camp de concentration, Seconde Guerre mondiale, partisans Tito, déportés juifs, révolte camp, libération camp, guerre Yougoslavie 1943, Shoah Europe, armée partisans, capitulation Italie 1943, exception italienne, épopée oubliée

Comment des déportés juifs, affaiblis par la faim et la maladie, ont-ils pu renverser leurs gardiens armés sans verser une seule goutte de sang ?

Comment sont-ils devenus, quelques jours plus tard, les soldats d'une armée de partisans comptant huit cent mille combattants ?

Et pourquoi cet épisode extraordinaire, unique dans toute l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, est-il resté dans l'ombre pendant si longtemps ?

Michel Lévine retrace ici l'épopée oubliée du Bataillon juif de l'île de Rab.

LE BATAILLON DE L'ÎLE DE RAB par Michel Lévine

Au début de la seconde guerre mondiale, sans tirer le moindre coup de feu, les détenus juifs d'un camp de déportés situé en Yougoslavie se sont révoltés et ont pris le contrôle des lieux.

Ils se sont ensuite constitués en bataillon et ont participé à la lutte des partisans pour la libération du pays. Cet épisode curieux, sans doute unique, mérite d'être connu.

I. La Yougoslavie sous occupation (avril 1941)

En avril 1941, les forces de l'Axe s'emparent du Royaume de Yougoslavie.

Dans leur zone d'occupation, les troupes allemandes procèdent à des tueries de masse ou des déportations vers les camps d'extermination.
Dans celle de leurs alliés bulgares, les Juifs sont remis aux Allemands et prennent eux aussi le chemin d'Auschwitz. Dans la zone d'occupation hongroise, après le pogrome de Novisad qui fait 4 000 victimes, les survivants juifs connaissent un certain répit jusqu'à l'occupation allemande de la Hongrie au printemps 1944 qui a pour conséquence leur départ à leur tour pour les chambres à gaz.

L'État indépendant de Croatie et les Oustachis

Les Allemands créent en même temps en Croatie un état fantoche, l'État indépendant de Croatie (Nezavisna Država Hrvatska, NDH) dirigé par le fasciste Ante Pavelic, dont le programme s'exprime en trois points fondamentaux : tuer un tiers des Serbes qui se trouvent sur son sol, expulser un autre tiers, assimiler le tiers survivant.
Pour y parvenir, il ouvre des camps de concentration où périront des milliers de prisonniers serbes, juifs, roms ou croates opposants au régime ou simplement suspects. Ses troupes, les
Oustachis, affrontent les partisans communistes et les Tchetniks royalistes serbes tout en se livrant à de nombreux pogroms sur leur passage.
On estime qu'entre 1941 et 1945, sur une population juive de 80 000 personnes, plus de 67 000 auront été assassinés, ce qui constitue l'un des taux de destruction les plus élevés d'Europe.

II. L'exception italienne : des « camps de protection »

Les choses se passent différemment dans les zones d'occupation tenues par l'armée italienne (Albanie, Kosovo, Monténégro, Slovénie méridionale et côte dalmate) ainsi que dans celles directement annexées par Rome (Slovénie et Croatie).

Bien que les conditions de vie des populations qui subissent cette présence armée soient rendues très difficiles par la faim et les mauvais traitements, les officiers d'occupation italiens, soutenus en cela par de hauts fonctionnaires des affaires étrangères de leur pays, se refusent à commettre les crimes de masse auxquels se livrent leurs alliés allemands, bulgares, ou Oustachis (note 1).
L'armée italienne en vient à édifier pour les Juifs des « camps de protection » destinés à les faire échapper à la fureur nazie à Crikvenica, Kraljevica, Selce, Novi Vinodol, ainsi que dans les îles de Lopud, Brac, Hvar, et Korcula, etc.

III. Le camp d'Arbe : 2 500 Juifs sur l'île de Rab (juillet 1942)

C'est ainsi qu'en juillet 1942, 2 500 juifs capturés lors des opérations menées contre les partisans yougoslaves par l'armée italienne, sont transférés sur l'île de Rab (Arbe en italien) située le long de la côte dalmate. Ils y découvrent un vaste complexe de baraques et de tentes situé près du village de Kampor. Le camp pour internés civils d'Arbe (Campo di concentramento per internati civili di Guerra – Arbe) regroupe déjà 10 000 à 15 000 détenus, en majorité slovènes, croates et juifs.

Si les conditions de vie, ou plutôt de survie, y sont pour tous exécrables froid, famine, dysenterie, scorbut, béribéri et gale sévissent dans ces logements de fortune les détenus juifs bénéficient de certains ménagements, comme l'absence de travail forcé et une certaine liberté de mouvement. Un ancien détenu slovène, Anton Vratuša qui deviendra après-guerre ambassadeur de Yougoslavie auprès des Nations Unies —, résume ainsi la situation : « Nous étions tous des prisonniers mais eux étaient des protégés. » Et il ajoute :
« Nous avons utilisé leur aide. »

IV. La résistance clandestine et l'alliance avec les partisans de Tito

Parmi les prisonniers juifs, on est loin d'accorder une confiance aveugle aux autorités militaires italiennes. Certes, elles ont désobéi aux ordres du pouvoir en les soustrayant aux nazis, mais à tout moment cette épreuve de force peut mal tourner : on connaît déjà plusieurs exemples de camps où les soldats italiens ont été contraints par leurs alliés allemands de leur livrer leurs prisonniers juifs.

Un petit groupe d'entre eux, dont fait partie Viktor Hajon, membre du parti communiste yougoslave (et célèbre joueur de polo avant les hostilités), lequel vient d'échouer dans sa tentative d'évasion, prennent contact avec un comité clandestin formé avant leur arrivée. Celui-ci regroupe des membres du Mouvement Populaire de Libération fondé par Josip Broz — qui ne tardera pas à se faire connaître sous son surnom de Tito. Sa branche armée, l'Armée populaire de libération de la Yougoslavie (Narodnooslobodilačka vojska) ou N.O.V. combat les envahisseurs.

L'armée de Tito : force unique dans les Balkans

Contrairement aux Tchetniks royalistes du général Mihailović, Tito, en bon apparatchik communiste rompu depuis 1934 à la clandestinité, a constitué une armée structurée, hiérarchisée, très apte à la guérilla et dont le quartier général se déplace sans cesse dans les montagnes de Bosnie et du Monténégro. Sa force est aussi de rassembler dans ses rangs, à égalité, aussi bien des juifs que des musulmans, des chrétiens orthodoxes ou romains, dans un pays où à la guerre des religions s'ajoute celle des ethnies.
À son apogée, son armée comptera 800 000 combattants (note 2).

La préparation à la révolte : renseignements et formation médicale

Les représentants du groupe juif se proposent de fournir au comité clandestin des renseignements, en profitant de leur relative liberté de se déplacer dans le camp.
Ils portent sur les horaires des rondes, les contacts avec l'État-Major italien sur la côte, etc. L'objectif final est d'organiser une révolte dans le camp, mais un sérieux handicap se pose à tous : le manque d'armes.
En attendant de pouvoir s'en procurer, les deux groupes organisent des cours spéciaux donnés par les médecins et les infirmières sur la façon de soigner en urgence les blessés. Ils s'avèreront d'une grande utilité dans la suite des évènements.

V. La capitulation italienne et la libération du camp (8 septembre 1943)

Le 8 septembre 1943, la nouvelle de la capitulation de l'Italie se répand dans le camp, donnant le signal de l'action. Les prisonniers désarment leurs gardiens sans rencontrer de réelle résistance il est vrai que ceux-ci n'ont qu'une idée en tête : rentrer dans leur pays le plus vite possible.
C'est le seul exemple de libération d'un camp de concentration pendant la Seconde Guerre mondiale qui n'ait pas causé la moindre victime.
Mais les soldats italiens, sachant qu'ils risquent désormais d'être à leur tour faits prisonniers et exécutés par leurs anciens alliés allemands si ceux-ci les capturent, choisissent pour beaucoup de se joindre aux insurgés (note 3).

VI. La création de la Brigade des partisans de Rab (10 septembre 1943)

Deux jours plus tard se déroule un grand rassemblement sur la « place de la faim » du camp, au cours duquel est créée la « Brigade des partisans de Rab ».
Forte d'environ 1 700 futurs combattants, elle est intégrée à la 24
e division de l'Armée populaire de libération de la Yougoslavie de Tito. Pour les internés juifs, l'intégration à cette force ne pose aucun problème : ils n'ignorent pas qu'au sein de cette armée de partisans, alors la plus puissante et la mieux organisée d'Europe, un certain nombre de dirigeants sont juifs comme Moscha Pijade (note 4). Ils seront donc reconnus comme combattants juifs « à part entière ».

Structure de la brigade : le Ve bataillon juif

La brigade de l'île de Rab est structurée en 5 bataillons. Les quatre premiers sont majoritairement slovènes ; le cinquième est constitué de 250 Juifs, en général adolescents, et d'une unité médicale d'environ 35 infirmières juives dont certaines seront affectées par la suite aux autres bataillons. L'unité est dirigée par David Deča Kabiljo, un officier de réserve, assisté d'Edvard Ehrlih, commissaire politique plus tard tué au combat.

VII. Le départ précipité : 204 détenus abandonnés (septembre 1943)

La joie d'être libérés se teinte d'une forte appréhension : à tout moment, des soldats allemands risquent de débarquer sur l'île pour en reprendre le contrôle. On décide de laisser sur place 204 détenus juifs en trop mauvais état physique pour être transportables. Ils seront malheureusement déportés à Auschwitz quand les troupes allemandes reprendront possession de l'île.

VIII. La campagne des partisans : seize jours de marche vers le nord (17 septembre 1943)

Le 17 septembre 1943, après une courte traversée, la brigade débarque à Novi Vinodol, un port de la côte, où elle s'intègre aux partisans de l'armée populaire.
Commence alors une longue marche vers le nord, en direction des territoires contrôlés par la 7
e division Banija de la N.O.V. Pendant seize jours, les combattants progressent à travers les montagnes et les forêts denses de la Croatie intérieure, traversant des zones parfois tenues par les Tchetniks avec qui les contacts sont parfois tendus.

Les hommes du bataillon sont ensuite versés dans la VIIe division de partisans, qui vient de subir des pertes sanglantes face aux Allemands. Ils reçoivent un entraînement militaire accéléré et sont déployés dans les régions de Banija, de Kordun et de Lika — trois zones de la Croatie intérieure qui constituaient des théâtres d'opérations particulièrement intenses, où les partisans doivent combattre à la fois les troupes de la Wehrmacht et celles des Oustachis, qui n'hésitent pas à abattre leurs prisonniers.
Plus de cent membres du bataillon juif tombent au combat entre l'automne 1943 et la fin de la guerre en mai 1945.

IX. L'après-guerre : honneurs, émigration et mémoire

La paix revenue, le régime communiste de Tito, dès sa prise de pouvoir, accorde une place de choix dans son panthéon officiel à la lutte des partisans, juifs et non juifs. Parmi les combattants juifs, sept se voient accorder la distinction suprême de Héros National — à titre posthume, sauf à deux exceptions, celles de Moscha Pijade et du général Voja Todorovic, nommé ensuite chef des forces terrestres de l'État (note 5).

En 1948, année de la création de l'État d'Israël, le pouvoir communiste se déclare officiellement hostile au sionisme, mais Tito est l'un des rares dirigeants du bloc de l'Est à autoriser les Juifs à quitter librement son pays pour émigrer vers leur nouvelle patrie.

Le mémorial de Rab et les réunions Beyachad

De nos jours, un mémorial érigé dans l'île de Rab rappelle le souvenir de la brigade juive et, chaque année, des réunions connues sous le nom de Beyachad (ensemble, en hébreu) rassemblent ses descendants dans le souvenir.
Ce mémorial sert aussi à rappeler l'existence des camps de concentration italiens aux esprits oublieux (note 6). Au Musée de la
Shoah, à Paris, on peut admirer une belle photo du bataillon juif de l'île de Rab marchant allègrement vers ses futurs combats.

X. La Haggadah des partisans : une épopée chantée (1944)

L'épopée du bataillon a aussi été célébrée par une chanson. En 1944, un jeune combattant, Shalom « Shani » Altarac, issu d'une famille de cantors de Sarajevo, a composé dans les forêts croates de Kordun et de Banija une parodie en judéo-espagnol des chants rituels de la Haggadah (texte rituel contant la libération des Juifs sous Pharaon) qu'il a nommée la Haggadah des partisans (note 7).

Notes

1. Certains généraux italiens, comme Pièche ou Roatta, pourtant peu avares du sang des ennemis du fascisme, en viennent à protester directement auprès de Mussolini pour dénoncer le sort des populations juives promises à la chambre à gaz, qu'ils se refusent de remettre aux unités allemandes. Ribbentrop, le ministre des affaires étrangères du Reich, en viendra à se plaindre de ce comportement auprès de Mussolini. Cette attitude, que l'on retrouve dans un certain nombre de territoires occupés par les troupes de Mussolini, participe de ce qu'on appellera « l'exception italienne ».

2. À la fin de la guerre, Britanniques et Américains retireront leur soutien aux Tchetniks, qui collaborent parfois avec les Italiens, pour en faire bénéficier l'armée de Tito, reconnue comme la plus importante force de résistance dans les Balkans.

3. Cet exemple n'est pas unique. L'armée yougoslave des partisans comptera une série de formations Garibaldi, constituées de volontaires italiens ayant abandonné l'uniforme fasciste.

4. Futur Président du Parlement fédéral de 1954 jusqu'à sa mort en 1957.

5. Parmi les officiers juifs, on peut aussi citer le Dr Rosa Papo, première femme à être nommée général dans l'armée yougoslave.

6. En 2003, le Premier ministre italien Silvio Berlusconi s'est permis de déclarer que pendant le fascisme, il n'y avait pas de camps de concentration italiens, mais « seulement des vacances forcées » pour les opposants au régime.

7. L'usage de rédiger de nouvelles Haggadahs (non traditionnelles) est né dans les années 1920 et se poursuit de nos jours.

Bibliographie

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