Le Miracle des portes fermées par Claudine Douillet

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Le Miracle des portes fermées par Claudine Douillet

Le Miracle — Chapitre I

Aujourd'hui, j'ai assisté à un miracle.

Et non, je ne parle pas d'eau qui se transforme en vin, ni d'une apparition dans le ciel. Un miracle, dans sa définition la plus honnête, c'est parfois simplement ça : la rupture d'un cycle. La fin d'une série d'épreuves qui s'enchaînaient les unes aux autres comme des wagons d'un train qu'on ne voulait plus voir passer.

Je vais vous le raconter. Entièrement. Parce que vous aussi, un jour, vous en vivrez un  et je veux que vous sachiez le reconnaître quand il frappera à votre porte.

Parce que les miracles, ils arrivent à tout le monde. La différence ? Certains les appellent des miracles. D'autres les appellent un concours de circonstances.

Une sœur, un lien, une histoire

J'ai une sœur. Plus jeune que moi.

Et depuis qu'elle est petite, je l'ai maternée  naturellement, instinctivement, sans même y penser. Quand on était jeunes, les solutions étaient simples. On voyait un problème, on disait y'a qu'à, et ça marchait. Cette magie de l'évidence, ce luxe des solutions faciles.

Mais avec les années, les vies s'alourdissent. Les problèmes changent de nature. Et ce qui était léger devient complexe, non pas comme un poids à porter, mais comme une équation dont les variables se multiplient.

Les enfants ont grandi. Ils ont quitté le nid  et disons-le sans fard, ni chez elle ni chez moi ils ne se distinguaient par leur présence. C'est le sort de la majorité des mères qui ont tout donné : un beau matin, la maison se vide, et on se retrouve face à soi-même.

Face à qui on était avant.

Avant le mariage. Avant les enfants. Avant de conditionner chaque rêve à eux.

Parce que voilà ce qu'on ne dit pas assez : nous avons été éduquées pour fonder une famille. C'était le projet, le sens, la destination. Et une fois qu'on y est arrivées, une fois que les enfants volent de leurs propres ailes... on se retrouve avec quelque chose d'inattendu.

Du temps.

Et l'imagination pour en faire quelque chose.

L'idée qui surgit d'un caddie

Ma sœur, elle, avait le temps. Mais chaque jour qui passait lui rappelait qu'il filait entre les doigts. Pas de travail. Pas de rentrée suffisante. Un avenir flou qui ressemblait de plus en plus à une impasse.

Et puis, un matin banal, je rentrais de mes courses.

Je regardais mon caddie.

Et là  je ne sais pas comment vous expliquer ça autrement j'ai eu la sensation étrange de me dédoubler. Comme si je me regardais moi en train de regarder mon caddie. Un instant suspendu, presque irréel.

Et l'idée a jailli.

Nette. Évidente. Avec cette brutalité des bonnes idées qui font se demander : mais comment personne n'y a pensé avant ?

Cette idée, c'est pour ma sœur. La pensée était là, immédiate, sans hésitation. Et si on le faisait bien vraiment bien c'était un véritable business.

Je l'appelle. Je lui envoie un premier prototype généré avec ChatGPT. Elle adore. Elle part immédiatement chercher les matériaux pour créer un proto physique.

Dans la nuit qui suit, moi, j'imagine autre chose.

Je vois le produit. Je vois comment le vendre. Un monogramme. Des couleurs précises. Une pochette sobre, vendue sur un site. Un univers. Une identité. Et surtout  et c'est là que nos visions ont commencé à diverger ni elle ni moi ne devions apparaître.

Quand je lui en parle le lendemain, elle voulait poster ça sur Facebook. J'ai dit non, catégoriquement.

Le produit devait exister seul. Nous, on susciterait le désir. En coulisses. Fondatrices mystérieuses.

Même la société n'aurait pas nos noms seulement celui du produit. Nous pouvions racheter des gérants. L'objectif n'était pas fiscal en tout cas, ce n'est pas la première idée qui m'était venue, je vous laisse deviner ce qui l'avait précédée 😄  mais de ne pas enfermer ce produit dans une case. Pas un sous-produit communautaire, pas une niche.

Un accessoire mondial.

Rien que ça.

Mais j'avais les années de rédaction derrière moi. Je savais qu'on pouvait y arriver. Pour ne jamais avoir à se dire ah, si on avait su.

Alors j'ai agi vite : enveloppe Soleau pour protéger l'idée, dépôt à l'INPI, achat du nom de domaine. Elle, elle créerait le patron et réaliserait le prototype.

La dynamique était là. Enfin.

Le premier mur

Le lendemain, ma sœur appelle.

— On a un problème. La machine à coudre est tombée en panne.
— On peut la réparer ?
— C'est la quatrième fois. Et avec un tel produit, on ne peut pas se permettre des points irréguliers.
— Combien coûte une machine neuve ?
— Environ 1 700 euros.

1 700 euros.

Elle au chômage. Moi naviguant à vue. Le bateau de notre beau projet prenait l'eau avant même d'avoir quitté le port.

Elle évoqua des crédits. Trop coûteux. Trop longs. Je me résignai à l'attente de jours meilleurs, me consolant avec cette pensée : au moins, on sait que c'est faisable. Seule une machine nous sépare du prototype.

Les jours passèrent. Les semaines aussi.

Les portes fermées

Et puis un soir, ma sœur m'appelle. On parle de sa maison qu'elle essaie de vendre depuis des mois à un prix plus que raisonnable, zéro visite. Elle veut se rapprocher de Bordeaux ou rentrer sur Paris. Trouver des opportunités. Son chômage s'arrêtait dans neuf mois. Le toit demandait 1 500 euros de réparations urgentes.

Elle était prête à faire des ménages. De la vente. N'importe quoi. Mais rien ne se déclenchait.

Et là, au détour de cette conversation, elle me raconte quelque chose d'étrange.

Quelques nuits plus tôt, alors qu'elle s'endormait dans l'angoisse les sueurs froides, les pensées qui tournent en boucle elle avait entendu une voix.

Pas la sienne.

"MEZOUZOT."

Elle avait cru avoir rêvé. Elle avait tenté de se rendormir.

À l'aube : même voix. Même mot. "MEZOUZOT."

Pragmatique, elle est allée faire vérifier ses mézouzot au Beth Habad du coin. Verdict : elles sont cachères. Rien à remplacer.

Elle les récupère, mais quelque chose en elle ne se satisfait pas de cette réponse. L'intuition restait là, obstinée.

Elle appelle alors le Centre Loubavitch de la rue Lamartine, à Paris. Raconte tout. Le rabbin lui assure : si on lui a dit que c'est cachère, il faut l'accepter.

Et là, ma sœur lui répond , et j'aurais adoré être dans cette conversation :

"Vous savez, quand une femme est enceinte et qu'elle sent qu'il y a un problème avec son bébé, malgré tous les examens négatifs... la mère le sait avant que ça n'apparaisse sur les écrans."

Silence. Puis le rabbin dit : envoyez-les moi.

Quelques jours après, c'est lui qui rappelle.

Vous aviez raison, chère madame. L'une de vos mézouza est psoula  totalement invalide. Il faut la remplacer.

Par curiosité, elle demande quelles lettres avaient été effacées.

La réponse la fige.

Toute une phrase du parchemin avait disparu : "Les portes "Dalet" sont fermées."
"היום, השמים.le ו de servire Ashem ד"

Les portes. Fermées.

Elle comprend tout, d'un coup. Toutes ces prières. Tous les psaumes récités dans le noir. Tout ça... bloqué. Comme si quelqu'un avait mis une main devant une bouche.

Déborah et le ciel qui s'ouvre

L'histoire aurait pu s'arrêter là, non ? Ce serait déjà beau. Déjà suffisant.

Mais non. Elle continue.

De mon côté, je traversais quelque chose de douloureux. Deux de mes filles qui avaient coupé le contact.  J'étais au bout du rouleau et je ne dis pas ça à la légère. Je comprenais qu'il ne servait à rien de s'accrocher, mais la douleur, elle, s'accrochait à moi.

J'avais besoin d'en parler. Et de couper.

J'appelle Déborah

Déborah,c'est ce genre d'amie rare celle qui écoute vraiment, qui ne juge pas, qui a toujours les bons mots au bon moment. C'est elle qui m'avait hébergée quand j'avais voulu être présente à la naissance de ma petite-fille, alors que ma fille ne voulait pas me recevoir chez elle.
C'est elle qui m'avait prêté une somme conséquente pour remettre en état mon appartement après le départ d'un locataire peu délicat. Déborah, c'est la définition de quelqu'un qui agit.

Ce soir-là, on parle pendant presque deux heures. On parle de mes filles. On se projette vers un voyage en Europe j'aurais voulu les Cordillères des Andes, mais va pour l'Europe mystique, comme elle dit. Ce qui compte, c'est le voyage, pas la destination.

Et puis, vers la fin, elle me demande :

— Comment va ta sœur ?

— Tu ne vas pas le croire... On avait un projet extraordinaire, et juste au moment du prototype, la machine à coudre a lâché.

Un silence.

Et puis, comme venu d'ailleurs :

Je lui fais le chèque pour sa nouvelle machine. Tout de suite. Entre femmes, il faut s'entraider.

Je suis restée sans voix.

Je n'avais pas demandé. Je n'y avais même pas pensé dans le contexte de cette conversation  c'était la dernière chose dont on avait parlé, presque en passant.
Et en quelques secondes, ce mur qui semblait si solide, si définitif, venait de s'effondrer.

Je lui propose qu'on attende d'en parler à ma sœur d'abord, de mettre en place une reconnaissance de dette, les garanties nécessaires. Elle accepte sans hésiter.

Et après avoir raccroché, j'ai eu cette sensation rare.

J'avais touché une partie du ciel.

Moi qui étais au fond sans nouvelles de deux de mes filles, sans envie, sans élan  ce geste venait de me rappeler que la vie voulait encore de moi. Qu'il restait des choses à faire. Que la générosité existait encore, sans calcul, sans contrepartie.

Ça m'a rappelé cette phrase du Messie récalcitrant :
"Si tu as un problème, c'est que tu cherches un cadeau."

Ce soir-là, j'avais trouvé le mien.

Un miracle.

Mais évidemment... ça ne s'arrête pas là.

Le lendemain, ma sœur appelle.

— Tu n'aurais pas quelque chose à m'annoncer ?
— Déborah t'a appelée, c'est ça.
— Oui, me dit-elle, avec cette voix d'enfant qu'elle retrouve parfois.

Tout semblait parfait. Elle était en voiture, elle arrivait devant chez elle.

Et là, j'entends :

Tiens... c'est bizarre. Mon portail refuse de s'ouvrir.

Je ne pouvais pas imaginer qu'un autre blocage attendait. Ni que ce portail fermé allait, lui aussi, avoir deux sens.

Les "portes " le Dalet, la lettre en hébreu qui signifie porte manquante dans le parchemin de la mezouza venaient de parler en bloquant le portail.
Fin du Chapitre I

 

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