La foi après la Shoah : De quelle nature est le lien entre Dieu et son peuple ?

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La foi après la Shoah : Plaidoyer devant l'Éternel

La foi après la Shoah : De quelle nature est le lien entre Dieu et son peuple ?

La foi a égaré en créant une illusion

Le peuple juif, comme tout croyant, a cru qu’obéir à Dieu garantirait la protection individuelle. Globalement, la survie collective existe — nous sommes encore là — mais individuellement, face au libre arbitre et aux forces du mal, aucune obéissance ne protège de l’horreur.

Il existe des questions que l'on n'ose pas poser.

Non par manque de courage, mais par respect ou peut-être par peur de ce que la réponse pourrait révéler. La Shoah est de celles-là. Elle dresse devant chaque juif, croyant ou non, pratiquant ou non, une muraille d'incompréhension si haute, si verticale, qu'on préfère souvent se taire plutôt que de la regarder en face.

Cette pièce est une tentative de ne pas se taire.

Elle ne prétend pas apporter une réponse théologique. Aucun rabbin, aucun philosophe, aucun survivant n'a pu le faire de façon convaincante et ce n'est pas par manque d'intelligence ou de foi. C'est parce que certaines réalités résistent au sens. Six millions de morts, dont un million d'enfants, ne rentrent dans aucune équation spirituelle acceptable.

Ce que cette pièce tente, c'est quelque chose de plus ancien et de plus simple : ouvrir un dialogue.

Le dialogue d'un peuple avec son Dieu.

Un dialogue qui a toujours fait partie de l'identité juive bien plus qu'on ne le croit. Abraham négocie avec Dieu pour sauver Sodome. Job l'interpelle depuis le fond de sa douleur.
Les psaumes de David ne sont pas que des louanges ils sont aussi des cris, des reproches, des questions sans réponse. La tradition juive ne demande pas une foi aveugle et silencieuse. Elle autorise, elle encourage même, la confrontation avec le divin.

C'est dans cet esprit qu'est né ce plaidoyer.

Il part d'un paradoxe fondamental : le peuple qui a dit oui à la Torah avant même d'en connaître les termes — naassé ve'nishmah, nous ferons et nous comprendrons est aussi le peuple le plus persécuté de l'histoire humaine. Ce paradoxe ne s'explique pas. Il se vit. Et il demande à être dit à voix haute, même si cette voix tremble, même si les mots sont insuffisants.

La pièce pose aussi une question plus intime, plus délicate :
et si nous avions mal lu la Torah ? Non pas qu'elle soit fausse mais peut-être l'avons-nous lue comme un contrat commercial, une promesse de protection en échange d'obéissance, alors qu'elle est peut-être tout autre chose.
Peut-être est-elle d'abord un testament, l'héritage vivant d'un peuple qui a traversé l'histoire et qui a voulu transmettre non pas des règles, mais une façon d'être au monde, une façon de résister, de douter, de souffrir et de continuer malgré tout.

Car c'est là, peut-être, le seul miracle qui résiste à l'examen : nous sommes encore là.

Après l'Égypte. Après Babylone. Après Rome. Après l'Inquisition. Après les pogroms. Après Auschwitz.

Cette pièce ne célèbre pas cette survie comme une victoire ce serait indécent vis-à-vis des morts. Elle l'interroge. Elle cherche à comprendre de quelle nature est ce lien entre un peuple et son Dieu, un lien si tenace qu'il résiste même à l'indicible, même au silence de Dieu pendant six ans de fours crématoires.

Elle s'adresse à tous  aux croyants qui doutent, aux athées qui ressentent encore quelque chose quand ils allument les bougies du Shabbat, aux enfants de survivants qui portent un poids qu'ils n'ont pas choisi, et à tous ceux, juifs ou non, qui pensent que certaines questions méritent d'être posées debout, à voix haute, sans baisser les yeux.

Ce n'est pas un blasphème.

C'est une prière la plus honnête qui soit.

Plaidoyer devant l'Éternel

Une pièce en trois actes

Personnages

Le Plaideur  Un survivant anonyme, voix de tous les disparus
La Voix des Ancêtres — Chœur invisible, mémoire d'Israël
Le Rabbin de Berditchev — Levi Yitzhak, le défenseur d'Israël, figure historique du XVIIIe siècle Le Silence — Personnage muet, présence constante sur scène

Prologue — La Convocation

Scène nue. Un pupitre de bois brûlé au centre. Sur le sol, des chaussures — des centaines de chaussures. Aucun corps. Seulement les chaussures. Le Plaideur entre lentement, s'arrête, regarde.

LE PLAIDEUR

On m'a dit qu'il ne fallait pas faire ce procès. Qu'il était présomptueux. Qu'il était dangereux. Qu'un homme ne plaide pas contre Dieu.

Mais j'ai cherché dans nos livres, et j'ai trouvé qu'Abraham l'a fait.
Et j'ai trouvé que Moïse l'a fait. Et j'ai trouvé que Job l'a fait. Et j'ai trouvé que le Rabbi Levi Yitzhak de Berditchev s'est planté au milieu de la rue un jour de Yom Kippour et a crié vers le ciel en yiddish — en yiddish, la langue des pauvres, la langue du peuple — il a crié :

"Ribbono shel olam  Maître du monde ! Je ne te demande pas de révéler tes mystères. Je te demande seulement : pourquoi souffre mon peuple ? Et si tu ne réponds pas je dirai quand même Kaddish. Parce que je suis juif. Et c'est tout."

Il regarde les chaussures.

Je suis ces chaussures. Je suis leurs propriétaires absents. Je plaide en leur nom. Et si Dieu est juste — il m'écoutera. Et s'il ne m'écoute pas — je plaiderai quand même. Parce que c'est ce que nous faisons. Depuis toujours.

Acte I — Le Contrat

Scène 1 — Le Oui absolu

La Voix des Ancêtres s'élève. Ancienne. Presque chantée.

LA VOIX DES ANCÊTRES

Avant le Sinaï, Tu as proposé la Torah à tous les peuples.

Aux enfants d'Esaü — Tu leur as demandé : Voulez-vous ma Torah ? Ils ont dit : Que contient-elle ? Tu ne tueras point. Ils ont dit : Non. Nous vivons par l'épée.

Aux enfants d'Ismaël — Tu leur as demandé. Ils ont dit : Que contient-elle ? Tu ne voleras point. Ils ont dit : Non. Ce n'est pas pour nous.

Tu es venu vers nous. Et nous n'avons pas demandé ce qu'elle contenait. Nous avons dit :

Naassé ve'nishmah. Nous ferons — et ensuite nous comprendrons

Le Talmud dit que les anges ont pleuré de joie ce jour-là. Et Dieu a souri.

LE PLAIDEUR

Voilà le fondement de mon plaidoyer.

Nous n'avons pas signé un contrat après négociation. Nous avons dit oui avant même de connaître les termes. Quel peuple fait cela ? Quel amour fait cela ?

Le Maharal de Prague — Rabbi Yehuda Loew, celui-là même qui créa le Golem pour protéger son peuple — le Maharal enseignait que ce naassé ve'nishmah était la preuve que le lien entre Dieu et Israël n'est pas un contrat. C'est une alliance. Brit. Quelque chose de plus profond qu'un accord. Quelque chose qui ressemble à un mariage.

Et comme dans tout mariage, la trahison fait plus mal que la trahison d'un étranger.

Scène 2 — L'histoire du Marché

Le Rabbin de Berditchev entre, chapeau de fourrure, manteau usé, les yeux brillants d'une joie et d'une douleur mêlées.

LE RABBIN DE BERDITCHEV

Permettez-moi de raconter ce qui s'est passé un jour de Roch Hachana, l'an de grâce 1798, dans ma ville de Berditchev.

Un tailleur s'est présenté devant moi. Un simple tailleur. Il m'a dit : "Rabbi, cette année, je vais plaider contre Dieu."

Je lui ai dit : "Avance."

Il a dit : *"Maître du monde. Tu m'as commandé de ne pas voler. Je n'ai pas volé. Tu m'as commandé de ne pas commettre l'adultère. Je n'en ai pas commis. Tu m'as commandé d'observer le Shabbat. Je l'observe, même quand j'ai faim. Tu m'as commandé de nourrir les pauvres. Je partage mon pain même quand il est maigre.

Maintenant, moi aussi j'ai un compte à te présenter. Tu m'as pris mon fils. Tu m'as pris ma femme. Tu m'as pris ma santé. Tu m'as laissé dans la misère.

Alors Maître du monde — qui de nous deux a mieux respecté le contrat ?"*

Il sourit, les larmes aux yeux.

J'ai dit à ce tailleur : "Tu aurais pu obtenir le pardon de Dieu avec moins."

Mais en secret, en secret j'ai pensé : il a raison.

Acte II — L'Incompréhensible

Scène 1 — Le catalogue de l'horreur

La lumière devient rouge sombre. Le Plaideur déroule lentement un rouleau de parchemin imaginaire.

LE PLAIDEUR

Permettons aux faits de parler. Pas pour accabler. Pour témoigner.

En l'an 70 après l'ère commune — Rome détruit le Temple. Un million de juifs massacrés.
Le reste dispersé aux quatre vents. Où étais-Tu ?

En 1096 — les Croisés traversent le Rhin. Les communautés juives de Mayence, Worms, Spire — anéanties en quelques jours. Des mères tuent leurs propres enfants plutôt que de les laisser aux mains des soldats de la Croix. Où étais-Tu ?

En 1492 — l'Espagne. Deux cent mille juifs chassés du pays où ils vivaient depuis mille ans. Séfarade — le nom même résonne comme un sanglot. Où étais-Tu ?

En 1648 — Chmielnicki en Ukraine. Cent mille juifs massacrés en quelques mois. Le Talmud Torah de Nemirov brûlé avec ses étudiants à l'intérieur. Où étais-Tu ?

Et puis — Silence long.

Et puis il y a eu ce qu'on ne peut pas mettre dans une liste. Ce qu'on ne peut pas énumérer sans que les mots ne s'effondrent sous leur propre poids.

Auschwitz. Treblinka. Sobibor. Belzec. Chelmno. Majdanek.

Six millions. Dont un million d'enfants.

Il pose le parchemin.

Rabbi Kalonymus Kalmish Shapira — le Rabbi de Piaseczno — rédigeait ses sermons dans le ghetto de Varsovie. Il les enterrait dans des jarres pour que la terre les garde quand lui ne serait plus là.

Il a écrit ceci en 1942 :

"Je ne comprends plus rien. La souffrance d'Israël dépasse tout ce qui fut jamais. Mais je continue d'enseigner. Je continue parce que si je m'arrête, les ténèbres auront gagné."

Il est mort à Treblinka en novembre 1943. Ses sermons ont survécu. Ils s'appellent Ech Kodesh le Feu Sacré.

Un feu sacré enterré dans la terre pour que nous le retrouvions.

Est-ce là tout ce que Tu pouvais faire ? Nous laisser des mots pendant que Tu laissais les fours s'allumer ?

 

Acte II — Scène 2 — Le procès de Dieu à Auschwitz

Le Rabbin de Berditchev revient. Mais ce n'est plus le même homme. La lumière chaude qui l'accompagnait avant a disparu. Il avance lentement. Comme quelqu'un qui porte quelque chose de lourd. Il s'arrête. Regarde le public longuement avant de parler.

LE RABBIN DE BERDITCHEV

Je dois vous raconter quelque chose.

Pas une parabole. Pas une légende hassidique. Quelque chose qui s'est vraiment passé. Dans la nuit. Dans le froid. Dans un baraquement d'Auschwitz.

Trois rabbins — leurs noms sont perdus. Peut-être volontairement. Comme si l'acte était plus grand que les hommes qui l'ont accompli.

Ces trois rabbins ont décidé de faire un procès.

(pause)

Un procès à Dieu.

Imaginez. Autour d'eux — les miradors. Les chiens. Les cheminées qui fument jour et nuit. L'odeur que vous savez. Ces hommes n'ont plus rien. Ni leurs familles. Ni leurs livres. Ni leur nom — remplacé par un numéro tatoué sur le bras.

Et pourtant — ils constituent un tribunal rabbinique. Trois juges. Un greffier. Ils appellent des témoins. Ils examinent les preuves. Ils débattent. En hébreu. En yiddish. Avec rigueur. Comme si nous étions à Vilna. Comme si le monde avait encore un ordre.

Le chef d'accusation ? Simple. Implacable.

Dieu a violé Son alliance avec le peuple d'Israël.

Il a dit : vous serez Mon peuple et Je serai votre Dieu. Nous avons tenu notre part. Lui — pas la Sienne.

Les témoins défilent. Chaque témoignage est un couteau. Un enfant de trois ans gazé. Une mère qui chantait encore le Shabbat la semaine dernière. Un vieillard qui n'a jamais manqué une prière de sa vie — parti en fumée un mardi matin.

Les juges délibèrent. Des heures.

Et puis — le silence.

Le président du tribunal se lève. Il regarde ses deux collègues. Il prononce le verdict.

(il marque une pause. Sa voix devient très calme.)

Coupable !

(silence)

Coupable d'abandon. Coupable de silence. Coupable de n'avoir pas ouvert la mer quand il le fallait.

Le Rabbin de Berditchev s'arrête. Il laisse le mot résonner dans la salle. Puis — et c'est là que sa voix se brise légèrement :

Et puis le président a rangé le verdict. Il a regardé ses collègues. Et il a dit —

"Il est l'heure de la prière du soir."

Et ils ont prié.

(très long silence)

Voilà ce que je voulais vous dire.

Pas pour vous donner une réponse. Mais pour vous montrer ce qu'est la foi juive — vraiment.

Ce n'est pas la foi de celui qui comprend. Ce n'est pas la foi de celui qui obéit sans questionner.

C'est la foi de celui qui condamne Dieu — et qui Lui parle quand même.

Parce que même trahi — même blessé — même dans la nuit la plus noire de l'histoire — nous ne L'avons pas lâché.

(il lève les yeux)

Et peut-être — peut-être que Lui non plus ne nous a pas lâchés.

Noir.

Long silence.

LE PLAIDEUR

Voilà le mystère juif. Pas la foi du berger qui n'a jamais douté. La foi du juge qui a condamné et qui retourne quand même à la prière.

Elie Wiesel — lui-même survivant, lui-même témoin — a écrit dans La Nuit :

"Jamais je n'oublierai ces flammes qui consumèrent ma foi pour toujours. Jamais je n'oublierai ce silence nocturne qui m'a privé pour l'éternité du désir de vivre."

Et pourtant — Elie Wiesel a continué à écrire. À témoigner. À enseigner. À débattre avec Dieu jusqu'à sa mort en 2016.

Il ne L'a pas quitté. Il ne L'a pas pardonné non plus. Il a fait quelque chose de plus difficile : il est resté dans la relation.

Scène 3 — Les réponses qui ne suffisent pas

LE PLAIDEUR

Les théologiens ont essayé. Je les respecte. Mais je dois les confronter.

Certains ont dit : Hester Panim — le visage caché de Dieu. Dans le Deutéronome, il est écrit :
"Je leur cacherai Mon visage en ce jour-là, à cause de tout le mal qu'ils auront fait."

Mais — je pose la question — quel mal avait fait l'enfant de Lodz qui avait trois ans en 1942 ? Quel péché portait la vieille femme de Salonique qui ne savait même pas lire l'hébreu ? Hester Panim ne peut pas s'appliquer à l'innocent. Sinon Dieu n'est plus juste. Il est seulement puissant. Et la puissance sans justice nous avons un nom pour ça.

D'autres ont dit : Itra arousal — c'est le peuple qui doit s'éveiller, que la Shoah était un appel à retourner en Israël. Le Rav Teichtal — mort lui-même à Auschwitz — avait écrit avant la guerre qu'Israël avait péché en refusant de monter en Terre Sainte.

Je respecte sa pensée. Mais je ne peux pas accepter que six millions de morts soient un signal de navigation. Les morts ne sont pas des panneaux indicateurs. Ils étaient des êtres humains.

Acte III — La Relecture

Scène 1 — Qu'est-ce que la Torah dit vraiment de Dieu ?

La lumière change. Dorée, incertaine. Belle et douloureuse à la fois.

LA VOIX DES ANCÊTRES

Peut-être avons-nous fait une erreur de lecture.

Pas sur la Torah elle-même. Sur ce que nous attendions d'elle.

Nous avons lu : "Si tu écoutes ma voix et gardes mon alliance, tu seras pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte."

Et nous avons entendu : "Si tu obéis, je te protège."

Comme un assureur céleste. Comme un roi qui garantit la sécurité de ses sujets en échange de leur loyauté.

Mais Rabbi Nachman de Breslev enseignait autrement. Il disait :

"Le monde entier est un pont très étroit. L'essentiel est de ne pas avoir peur."

Il ne dit pas : l'essentiel est d'être protégé. Il dit : l'essentiel est de ne pas avoir peur.

Ce n'est pas la même promesse. C'est une promesse plus exigeante. Et peut-être plus vraie.

LE PLAIDEUR

Le Baal Shem Tov — le fondateur du hassidisme — racontait cette parabole :

Un roi avait un fils unique qu'il aimait plus que tout. Il lui dit : "Je vais t'envoyer en voyage dans le monde. Je te donnerai tout ce dont tu as besoin. Mais voici la condition : tu devras trouver ton chemin seul. Je ne t'apparaîtrai pas. Je ne te parlerai pas. Mais je serai dans chaque pierre sur ton chemin, dans chaque étranger qui t'aidera, dans chaque leçon que t'enseignera ta douleur."

Le fils dit : "Mais si tu es caché, comment saurai-je que tu es là ?"

Le roi répondit : "Tu le sauras parce que tu rentreras."

Peut-être — peut-être est-ce la nature de ce Dieu. Non pas le Dieu qui intervient comme un général commandant ses troupes. Mais le Dieu qui est présent dans la capacité de l'homme à traverser l'enfer et à rentrer quand même.

Scène 2 — Les témoins du retour

LA VOIX DES ANCÊTRES

Entendez les témoins du retour.

Hannah Szenes — poète et parachutiste — a sauté en parachute en territoire ennemi en 1944 pour sauver des juifs hongrois. Elle a été capturée, torturée, fusillée. Elle avait vingt-trois ans. Dans sa cellule, elle a écrit :

"Heureux l'allumette qui brûle et allume des flammes."

Elle n'a pas demandé à être sauvée. Elle a demandé à être utile.

Janusz Korczak — éducateur, pédiatre, homme de lumière — dirigeait un orphelinat à Varsovie. Quand les nazis sont venus chercher ses deux cents enfants pour les déporter à Treblinka, on lui a proposé la liberté. Il a refusé. Il est monté dans le train avec ses enfants. Il leur tenait la main. Il leur racontait des histoires. Jusqu'au bout.

Ce n'est pas la preuve de l'existence de Dieu. C'est la preuve de quelque chose d'aussi grand — la présence de Dieu dans l'être humain même quand Il semble absent du ciel.

LE RABBIN DE BERDITCHEV

Et puis  il y a le miracle que personne n'attendait.

En 1948, pour la première fois depuis deux mille ans, un soldat juif a repris son fusil non pour mourir mais pour défendre sa terre.

Le Rav Kook — premier Grand Rabbin ashkénaze d'Israël — avait écrit au début du XXe siècle :

"La sainteté d'Israël est si grande qu'elle illumine même ceux qui n'en sont pas conscients. Même le pionnier qui laboure sa terre sans prier accomplit quelque chose de sacré."

Nous sommes revenus. Sans le Messie attendu. Sans miracle spectaculaire. Avec nos mains, nos larmes, et nos armes.

Est-ce là le visage de Dieu qui se révèle non pas du haut du ciel mais du fond de la volonté humaine ?

Scène 3 — La question finale

Tous les personnages sont présents. Le Silence avance lentement.

LE PLAIDEUR

Alors voici où j'en suis.

Je ne peux pas te trouver innocent. Ce serait mentir aux morts.

Je ne peux pas te condamner définitivement. Ce serait mentir aux vivants.

Mais je peux — je dois — reformuler la question.

Pas : pourquoi n'as-Tu pas sauvé les juifs de la Shoah ?

Mais : quel Dieu es-Tu, réellement ?

Es-Tu le Dieu de la récompense et de la punition, le Dieu comptable qui gère un livre de comptes céleste ? Alors Tu es en faillite morale depuis Auschwitz. Et je ne peux plus T'honorer.

Ou es-Tu quelque chose de plus difficile à saisir — le Dieu qui a créé un monde où l'homme est libre, terriblement libre, libre d'aimer et libre de tuer, libre de construire des cathédrales et libre de construire des chambres à gaz, et qui parie — qui parie sur l'homme — malgré tout ?

Le philosophe Emmanuel Lévinas — lui-même survivant — a répondu à sa façon :

"Après Auschwitz, la question n'est pas : où était Dieu ? La question est : où était l'homme ?"

Ce n'est pas une exonération de Dieu. C'est un déplacement de responsabilité. Et peut-être — peut-être est-ce là le sens ultime du peuple élu.

Non pas le peuple protégé. Mais le peuple qui a été choisi pour porter la question morale au nom de toute l'humanité.

Être juif — c'est être condamné à ne jamais laisser le monde oublier que la dignité humaine est absolue. Que l'innocent ne peut pas mourir en vain. Que l'histoire a une direction même quand elle semble se précipiter dans l'abîme.

LA VOIX DES ANCÊTRES

Shema Yisrael. Écoute, Israël.

Pas : Obéis, Israël. Pas : Crains, Israël.

Écoute.

Peut-être que tout est là. Dans ce commandement étrange non pas d'agir, non pas de croire, mais d'écouter.

D'écouter le monde. D'écouter la souffrance de l'autre. D'écouter ce que la Torah veut dire — vraiment sous les couches de siècles d'interprétations, sous la peur et sous la gloire.

D'écouter la voix des six millions qui ne peuvent plus parler.

Et de répondre — à leur place — par la vie.

Épilogue — Le Kaddish du Plaideur

Seul en scène. Le Plaideur ramasse une paire de chaussures parmi toutes celles sur le sol. Il la tient dans ses mains.

LE PLAIDEUR

Je ne T'ai pas convaincu. Tu ne m'as pas convaincu.

Nous en sommes là. Comme Jacob après avoir lutté toute la nuit avec l'ange. Blessé à la hanche. Mais debout. Et renommé. IsraëlCelui qui a lutté avec Dieu.

C'est notre nom. Pas celui qui a obéi à Dieu. Pas celui que Dieu a sauvé. Celui qui a lutté.

Alors je termine ce plaidoyer non par un verdict mais par le seul acte qui nous reste — l'acte le plus incompréhensible et le plus grand que notre peuple ait jamais accompli :

Yitgadal ve'yitkadash shmei raba...

Que Son grand nom soit magnifié et sanctifié.

Nous disons le Kaddish pour les morts. Le Kaddish — qui ne parle pas de la mort. Le Kaddish — qui ne parle que de la gloire de Dieu.

Récité par des millions de survivants au-dessus des cendres de leurs familles.

C'est le miracle le plus inexplicable de tous.

Il pose la chaussure délicatement sur le sol. Il s'incline légèrement. Noir.

Note finale

Cette pièce appartient à tous ceux qui portent la question. Elle n'est pas une réponse. Elle est une façon de rester debout dans la question.

Car c'est peut-être cela, la vocation d'Israël non pas avoir les réponses, mais refuser d'abandonner les questions.

Et dans ce refus — dans cette lutte obstinée avec le divin — réside peut-être la forme la plus haute de ce qu'on appelle la foi.

Am Yisrael Chai. Le peuple d'Israël vit.

Non pas malgré ses questions. Grâce à elles.

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