Claude Vigée : poète juif vagabond par Alex Gordon

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Claude Vigée : poète juif vagabond par Alex Gordon

Claude Vigée : poète juif vagabond

Claude Vigée, poète et essayiste français, né Claude André Strauss, voit le jour le 3 janvier 1921 à Bischwiller, dans le Bas-Rhin, au sein d’une famille de Juifs ashkénazes installée en Alsace depuis plusieurs siècles.
En 1937, il s’inscrit à l’université de Strasbourg. La guerre interrompt ses études et sa famille se replie à Toulouse. Là, Claude entreprend des études de médecine tout en rejoignant l’organisation clandestine de la Résistance française Action juive (1940-1942).

C’est à cette époque qu’il commence à s’interroger sur la haine intense suscitée par le judaïsme. Il se plonge dans l’histoire du peuple juif et dans l’étude de la loi juive.
En tant qu’écrivain juif, il s’efforce d’embrasser et de transmettre l’identité issue des Saintes Écritures, tout en la reliant à sa propre expérience. En 1942, il publie ses premiers poèmes dans la revue clandestine Poésie 42.

Claude se définissait comme un « Juif et un Alsacien, donc doublement Alsacien et doublement Juif ». Il rapprochait les errances du peuple juif de la souffrance des habitants d’Alsace, cette terre disputée entre la France et l’Allemagne. Il ressentait intensément le destin tragique des Juifs et des Alsaciens. Cette sensibilité s’enracinait aussi dans son enfance, marquée par un malentendu douloureux avec ses parents : son père, marchand de tissus, et sa mère, musicienne perpétuellement insatisfaite, sujette à la dépression.

À Toulouse, un autre drame surgit : la menace des camps de concentration et celle de la destruction de toute la communauté juive. Quarante-trois membres de sa famille périront dans la Shoah. Claude se souvient :

« En 1942, j’ai enfin compris que nous étions condamnés et qu’il fallait fuir ce piège à tout prix. »

Le poète analyse plus tard ce moment décisif :

« J’ai été arraché à la tranquille béatitude de l’enfance et jeté dans le flot irréversible de l’histoire, mon histoire : celle d’un jeune Juif français emporté dans une tempête qui a détruit presque toute la communauté juive européenne en moins de cinq ans. »

Dans un climat d’antisémitisme croissant et de persécutions policières, lui et sa mère quittent la France en 1943 pour les États-Unis via le Portugal. Il y travaille comme serveur et accepte tous les emplois possibles. Il se souviendra de cette période d’immigration comme d’un « échec complet et total ».

En 1947, il soutient une thèse de littérature à l’université d’État de l’Ohio et se marie. Il enseigne ensuite la littérature dans plusieurs universités américaines. Dès son premier recueil, La Lutte avec l’ange (1950), il s’impose par un langage au ton profondément biblique. C’est alors qu’il adopte le pseudonyme de Claude Vigée — « de vie, j’ai ».

Il poursuit une carrière de professeur de littérature française dans l’Ohio. À l’université Brandeis, il rencontre le philosophe juif Herbert Marcuse. Mais en 1960, Vigée comprend qu’aucun lien profond ne l’attache aux États-Unis. Il part alors pour Jérusalem afin d’enseigner la littérature à l’Université hébraïque, où il restera jusqu’en 1983.

« Nous ne savions pas un mot d’hébreu. Nous ne savions rien de l’Orient », écrira-t-il. Pourtant, il rêvait de revenir à Sion et croyait à « la renaissance du peuple juif, la renaissance de ce qui avait été détruit par les légions de Titus et d’Hadrien ». Installé à Jérusalem à l’âge de quarante ans, il commence à apprendre l’hébreu, « la langue de ses pères ».

Malgré l’instabilité de son existence, la chaleur et les guerres, c’est durant ces années à l’Université hébraïque qu’il publie certains de ses livres les plus marquants : le recueil Le Soleil sous la mer (1972), rassemblant des poèmes écrits entre 1939 et 1972, ainsi que les essais Les Artistes de la faim (1960) et La Lune d’hiver (1970).

En Israël, Vigée poursuit sa réflexion sur le destin du poète juif :

« Vivre à Jérusalem, c’est inclure dans sa vie un élément d’angoisse permanente. Mais comment ne pas voir aussi le désir bouillonnant de vivre, la joie innée qui anime cette ville ? Bien sûr, après presque trois ans d’intifada, sans fin en vue, ces mots paraissent moins optimistes. Pourtant la créativité poétique oblige à vivre la vie à travers la mort. Malgré cela. Malgré cela. »

Il doute que tous les Palestiniens « soient réellement d’accord » avec l’existence d’Israël et rêve que chaque camp finisse par renoncer à « maudire l’existence de l’autre ».

La tragédie de ce conflit sanglant hante le poète même dans la patrie retrouvée du peuple juif. Il en vient à conclure que les destins du poète et du Juif se rejoignent :

« Je ne parlerai pas de l’indépendance de la poésie juive, mais le destin juif lui-même est poésie. Être juif et être poète, c’est essentiellement la même chose. Un poète oscille toujours entre deux extrêmes : la célébration du monde et son horreur. C’est dans la fusion intérieure de ces deux pôles que se tient la vie. À cet égard, chaque poète — s’il est vraiment poète — porte en lui quelque chose du destin juif. »

Un poète juif est donc doublement juif. Cette idée rejoint celle de la poétesse russe Marina Tsvetaeva dans Poème de la fin (1924) :

Au-delà ! Compris ? Dehors !

Cela signifie que nous avons franchi les murs.

La vie est un endroit où il est interdit

de vivre. Comme le quartier juif.

Ghetto des élus. Au-delà de ce fossé, pas de pitié.

Dans ce monde des plus chrétiens

tous les poètes sont juifs.

La Seconde Guerre mondiale révéla que derrière ce « mur » se trouvaient en réalité des fossés et des charniers : non des quartiers où vivaient des Juifs, mais des fosses remplies de Juifs exécutés. Le peuple élu avait été choisi pour la destruction, uniquement pour son sang.
Le « ghetto des élus » n’était plus la vie mais la mort, décidée pour eux par d’autres, maîtres arrogants de la vie.

Parmi les derniers ouvrages de Vigée figure le récit autobiographique Dans le panier de houblon (1995). Ce livre retrace l’itinéraire d’un vagabond éternel, errant entre l’Alsace, la France, les États-Unis et Israël.

En 2001, Vigée retourne vivre en France. En janvier 2007, sa femme Evelyn meurt et est enterrée au cimetière juif de Bischwiller. Claude Vigée s’éteint à Paris le 2 octobre 2020, à l’âge de quatre-vingt-dix-neuf ans.

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