"Savlanout" : pourquoi la patience est une arme de détermination en Israël

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"Savlanout" : pourquoi la patience est une arme de détermination en Israël

Savlanout : la patience israélienne ou l’art juif de ne jamais désespérer

Il existe des mots qui voyagent mal. Ils passent les frontières, changent d’accent, mais perdent leur âme. Savlanout en fait partie. On le traduit par « patience ». C’est faux. Ou plutôt : c’est insuffisant.

En France, la patience relève de la temporisation. Elle consiste à attendre que l’orage passe, à différer l’action, à faire confiance au temps. « Sois patient » signifie : calme-toi, ne force pas, ce qui doit arriver arrivera.

En Israël, dire savlanout ne signifie pas « attends ». Cela signifie : tiens bon.

La nuance n’est pas linguistique. Elle est existentielle.

La patience comme détermination

En hébreu, savlanout vient de la racine ס־ב־ל, qui signifie porter un fardeau, supporter un poids. Il ne s’agit pas d’inaction mais d’endurance. La patience n’est pas l’attente passive d’un miracle ; elle est la capacité à continuer malgré l’absence de miracle.

Dans un pays né d’une impossibilité historique, entouré d’ennemis, traversé par des guerres répétées, la patience n’a jamais été un luxe contemplatif. Elle est une stratégie de survie. Elle est la décision renouvelée chaque matin de recommencer.

Recommencer dans les larmes.

Recommencer dans le sang.

Recommencer sans garantie.

Ce n’est pas de l’optimisme. C’est de la détermination.

« Il est interdit de désespérer »

Le Talmud formule une idée radicale : il est interdit de désespérer. Cette interdiction n’est pas psychologique, elle est morale. Le désespoir n’est pas seulement une faiblesse ; il est une faute. Car désespérer, c’est considérer que l’histoire est close, que l’avenir est scellé, que l’irréversible a triomphé.

Or précisément, dans la pensée juive comme dans l’expérience israélienne, rien ne “triomphe” de manière définitive. L’histoire n’est pas une ligne droite ; elle est une tension.

Or la tradition juive repose sur une intuition inverse : rien n’est définitivement perdu tant qu’un homme agit tant qu'il est vivant !

Dans le traité Berakhot, les Sages enseignent que même si une épée est posée sur la gorge d’un homme, il ne doit pas renoncer à la miséricorde. Cette phrase n’est pas mystique ; elle est politique. Elle signifie : la situation la plus désespérée ne doit pas produire le désespoir.

La patience israélienne n’est donc pas une invitation à attendre. Elle est l’obligation de continuer.

Le pays des miracles sans miracle gratuit

On appelle Israël « le pays des miracles ». C’est un cliché confortable. Mais il faut le corriger : il n’y a pas de miracle pour celui qui baisse les bras.

La savlanout n’est pas la croyance naïve que les planètes s’aligneront d’elles-mêmes. Elle est la conviction que les efforts comptent. Que les larmes sont comptées. Que la persévérance laisse une trace invisible.

Vous êtes observés, dit la tradition. Non par une caméra céleste, mais par la mémoire de l’histoire. Chaque effort s’inscrit dans une continuité. Chaque résistance prolonge une chaîne.

La patience devient alors fidélité.

Attendre ou avancer ?

En Occident, patienter signifie souvent suspendre l’action. En Israël, patienter signifie intensifier l’effort. La différence est décisive.

La patience occidentale apaise.

La savlanout mobilise.

Elle consiste à prendre un obstacle à bras-le-corps, à assumer une décision, à chercher une solution malgré l’épuisement. Elle n’exclut pas la douleur ; elle l’intègre. Elle ne nie pas le chaos ; elle le traverse.

Ce n’est pas la vengeance qui anime cette détermination. Ce n’est pas non plus la résignation. C’est une volonté de vaincre l’impossible par l’entraînement, par la discipline, par le refus de céder.La patience n’est plus une attente. Elle devient une énergie.

Aimer le chemin, aimer la destination

La patience et la détermination ne s’opposent pas ; elles se complètent. La détermination vous fait aimer la destination. La patience vous apprend à aimer le chemin.

Sans patience, la détermination se transforme en crispation.

Sans détermination, la patience devient inertie.

La savlanout israélienne tient les deux ensemble : ne rien lâcher, mais accepter la durée ; refuser l’abandon, mais consentir au temps long.

La patience comme discipline du réel

Il faut comprendre une chose : en Israël, la savlanout n’est pas une vertu confortable.
Elle n’est pas prononcée depuis un salon chauffé, elle est murmurée dans les abris, répétée dans les files d’attente, apprise dans les réserves militaires. Elle n’est pas théorique. Elle est organique. Elle naît de la conscience aiguë que l’existence elle-même n’est jamais acquise. Être patient ici, c’est accepter la tension permanente sans s’y dissoudre. C’est vivre avec l’incertitude sans lui céder son âme.

Désespérer est une faute

Et c’est précisément là que la tradition talmudique prend chair.
Lorsque les Sages affirment qu’« il est interdit de désespérer », ils ne proposent pas une consolation. Ils posent une exigence. Le désespoir est interdit parce qu’il annule l’action.
Il ferme l’horizon. Il décrète que l’histoire est figée.
Or l’histoire juive démontre l’inverse : ce qui semblait scellé a été renversé, ce qui paraissait perdu a été reconstruit. La savlanout n’est donc pas une attente du secours divin ; elle est la participation active à la possibilité du changement.

C’est peut-être là le secret d’un peuple qui a traversé les exils, les pogroms, les camps, les guerres, et qui existe encore.

Non parce qu’il a attendu.

Mais parce qu’il n’a jamais désespéré.

Et dans un monde qui confond trop souvent la patience avec la passivité, cette leçon demeure d’une actualité brûlante : rien n’est irréversible tant que quelqu’un se lève au petit matin pour recommencer.

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