"Écoute Israël" : sans l'héritage juif le sionisme est une impasse , par Meïr Buzaglo

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"Écoute Israël" : sans l'héritage juif , le sionisme est une impasse par Pr. Meïr Buzaglo

Face à la montée de l’antisémitisme et à l’alliance inquiétante entre l’islamisme radical et les idéologies woke, le philosophe Meir Buzaglo nous invite à repenser le récit juif. Ni repli identitaire, ni universalisme désincarné : il est temps de refonder notre vision, entre fidélité à notre héritage et engagement dans le monde.

SANS L’HÉRITAGE JUIF, LE SIONISME EST UNE IMPASSE

Par Meir Buzaglo

Un moment historique exige un nouveau récit
Quelle est la relation entre le sionisme et l’héritage juif ? Cette question ne relève pas seulement de l’histoire : elle nous concerne en tant qu’acteurs d’un présent qui nous force à repenser notre avenir.
Les événements du 7 octobre 2023, les fractures apparues lors de la réforme judiciaire en Israël, et l’évolution de la situation jusqu’à aujourd’hui nous imposent de réécrire notre histoire collective. L’héritage juif et la révolution nationale qu’a représentée le sionisme structurent ce récit – et c’est en le réinterrogeant que nous pourrons avancer.

Le sionisme a été porté par deux motivations profondes : la question des Juifs, d’une part, et celle du judaïsme, d’autre part.
La première était une réponse à l’antisémitisme.
Avec la montée des nationalismes et l’émergence de l’État moderne, les Juifs se sont retrouvés pris au piège : ni tout à fait dedans, ni tout à fait dehors. On aurait pu croire que la sécularisation ferait disparaître l’antisémitisme chrétien, mais il n’en fut rien.
Même les Lumières, avec des figures comme Kant, ou le communisme, de Marx à Staline, ont véhiculé des préjugés antisémites.

Le nationalisme allemand et polonais, lui, a rapidement basculé dans la haine du Juif étranger. C’est cette prise de conscience qui a conduit à la redécouverte de la dimension nationale juive — et au retour en terre d’Israël, avec l’espoir que l’antisémitisme y trouverait sa fin.

Pourtant, après la Seconde Guerre mondiale, l’Europe et l’Occident ont développé une sensibilité nouvelle au racisme et aux dérives nationalistes. Une alternative au sionisme s’est alors offerte : la vie dans les démocraties libérales. Ces deux voies ont été profondément ébranlées. Aujourd’hui, nous devons nous renouveler, sous peine d’être emportés par les événements.

Qui sommes-nous ? Entre sabras et ultra-orthodoxes

Pour comprendre la situation israélienne, il faut d’abord en esquisser les contours. La figure emblématique est celle du sabra, le Juif nouveau : il parle hébreu, cultive sa terre, se défend lui-même, et s’efforce de s’enraciner dans une région qui le rejette souvent.
Pourtant, il ignore l’arabe – sauf pour des besoins militaires – et vit dans un paradoxe : il incarne à la fois le sionisme et une alliance improbable avec ceux qui rejettent le nationalisme comme centralité, les ultra-orthodoxes. Ainsi, la société israélienne se compose de Juifs nationaux (pratiquants ou laïcs) et de ceux pour qui le nationalisme est secondaire, voire accessoire.

Dans le monde occidental, les Juifs bénéficient aujourd’hui d’opportunités que Mendelssohn n’aurait même pas osé imaginer. Mais cette intégration s’accompagne d’un défi : l’assimilation et l’effacement progressif de l’identité juive.
Parallèlement, la concentration des Juifs en Occident a sonné le glas des communautés juives dans les pays musulmans, après des siècles de vie communautaire. Deux modèles coexistent donc depuis près de 80 ans : la vie en Israël, marquée par des bouleversements constants, et la vie en diaspora, longtemps épargnée par les crises majeures.

Israël et la diaspora : deux dynamiques opposées

La vie en Israël a été rythmée par des guerres et des transformations internes. La guerre des Six Jours a élargi les horizons du sabra : Jérusalem, Hébron, la Judée-Samarie ont redessiné le paysage et la conscience collective.
Le mouvement de colonisation en est une conséquence, mais il a aussi engendré une culpabilité liée à l’occupation et à la domination d’un autre peuple.
La guerre du Kippour, elle, a ébranlé Israël différemment : elle a provoqué un retour à la religion de certains membres des élites, affaibli le Parti travailliste au profit du Likoud, et érodé le mythe du sabra.
L’attrait de l’entrepreneur américain, la privatisation des kibboutzim, l’amélioration de l’anglais des Israéliens, et la redécouverte des traditions ancestrales ont transformé le rapport à la terre. Netivot n’est plus une périphérie oubliée, mais la ville du Baba Sali ; Tibériade n’est plus seulement un lieu géographique, mais la ville de Rabbi Meïr Baal HaNess.

C’est dans ce contexte qu’a émergé l’activisme judiciaire. La Cour suprême israélienne, sous l’impulsion d’Aharon Barak, a revendiqué le pouvoir de garantir une démocratie dite « substantielle »  un défi crucial dans un État comptant une minorité arabe importante, aux frontières floues et où la sécurité ne doit pas primer sur les droits civiques. Mais cette judiciarisation du politique a suscité des critiques : pourquoi débattre publiquement si la Haute Cour peut trancher à la place des citoyens ?

L’Occident et la révolution islamo-woke

Pendant ce temps, l’Occident, hanté par son passé colonial et libéré de la menace communiste, a vu resurgir des idéologies marxistes sous une nouvelle forme. Les luttes libérales des années 1960-70 (droits civiques, féminisme) ont cédé la place à un progressisme centré sur les droits LGBT et la redistribution des richesses.

La tolérance libérale a été remplacée par le wokisme, qui méprise les valeurs des Lumières. L’ouverture aux immigrants des pays musulmans, couplée à l’influence de fonds qataris, a renforcé un islam militant.

La soit-disant « occupation israélienne » est devenue le symbole d’une attaque contre l’Occident et ses valeurs – un narratif exploitée par l’alliance islamo-woke. Dès le 7 octobre, ces milieux ont célébré les massacres et la guerre a déclenché une vague d’antisémitisme sans précédent. L’accusation de génocide a remplacé celle de déicide.

Repenser le sionisme et l’héritage juif

Ces bouleversements nous obligent à réexaminer le sionisme et notre héritage. Le défi ? Transformer les événements que nous subissons en un récit qui nous projette vers l’avenir. En Israël, les anciens équilibres volent en éclats. L’accord historique entre Ben Gourion et le Hazon Ish – les ultra-orthodoxes se consacreront à la Torah, les sionistes géreront l’État – est aujourd’hui intenable.

La question du partage du fardeau militaire, le pouvoir politique des partis haredim, et leur influence croissante compliquent cet arrangement. Tsahal, autrefois centré sur la formation d’un Israélien laïc, doit désormais intégrer les préoccupations religieuses pour rester l’armée de tout le peuple.

Le lien entre les Juifs de diaspora et Israël se renforce. Autrefois, la crainte de l’assimilation dominait ; aujourd’hui, c’est la nécessité d’une solidarité active qui s’impose. La guerre a accéléré cette prise de conscience : des communautés juives du monde entier accueillent des blessés israéliens, s’engagent, et redoublent de vigilance face à l’antisémitisme.
Une nouvelle proximité émerge, mais elle exige une redéfinition de notre mission commune. Nous ne pouvons plus nous contenter de séparer les préoccupations entre Israël et la diaspora : il faut un langage et des objectifs partagés, intégrés dans nos programmes éducatifs et nos universités.

Leçon de la Shoah : l’unité comme survie

La Seconde Guerre mondiale a trouvé les Juifs divisés : universalistes antisionistes, ultra-orthodoxes voyant dans le sionisme l’œuvre de Satan, Juifs américains déconnectés de la souffrance européenne, Juifs de retour en terre d’Israël, Juifs des pays musulmans.
Peut-être la Shoah était-elle inévitable, mais notre division en a aggravé l’horreur. Aujourd’hui, les défis nous lient malgré nous. Jamais le peuple juif n’a été aussi connecté, aussi fort. Cette unité forcée peut devenir une force sans précédent — pour nous-mêmes et pour les peuples parmi lesquels nous vivons.

Le sionisme et les grands défis universels

Avant le sionisme, la « question juive » était subordonnée à d’autres enjeux. Les Lumières promettaient l’émancipation ; le communisme, la fin de la lutte des classes ; les Juifs s’engageaient dans les combats pour les droits de l’homme, espérant y gagner leur place.
Le sionisme a refusé d’attendre. Il a rejeté à la fois l’héritage juif traditionnel et l’universalisme abstrait, pour se concentrer sur le sabra.
Mais aujourd’hui, il doit reconnaître une vérité : se limiter à l’existence juive, c’est se condamner à l’impasse. Israël, en défendant son existence nationale, libère aussi la région de l’emprise des Frères musulmans et du chiisme iranien. En sécurisant sa souveraineté, il offre un espoir au Liban et accélère l’effondrement du régime des ayatollahs.

La leçon est claire : ce n’est pas en résolvant d’abord les grands défis universels que nous réglerons la question juive, mais l’inverse. C’est en assumant nos responsabilités avec sincérité que nous ferons avancer l’universel.

Lutter contre l’antisémitisme : un combat juif, une mission universelle

Il ne suffit pas d’avertir que l’antisémitisme, ignoré, finira par frapper les autres. Hermann Cohen et Levinas ont engagé un dialogue profond avec Kant et Heidegger. Aujourd’hui, le combat intellectuel contre la corruption des académies et des médias en Occident est une lutte juive par excellence. Nous ne pouvons nous contenter de demander aux citoyens respectueux des lois de se battre à notre place.

L’histoire actualisée du peuple juif nous mène d’un équilibre post-Seconde Guerre mondiale vers un nouvel équilibre. Nous continuerons à cultiver les champs de Be’eri, à former nos enfants pour qu’ils deviennent les meilleurs médecins.
Mais nous sommes aussi appelés à répondre aux défis brûlants de l’humanité.
Les pères du sionisme pensaient pouvoir laisser le tikun olam aux Juifs de diaspora.

Le nationalisme s’imposait alors comme une réponse naturelle. Mais aujourd’hui, nous nous retrouvons confrontés aux grandes questions de l’humanité sans l’avoir recherché. L’intérêt national nous conduit, malgré nous, aux interrogations fondamentales sur l’homme lui-même

Meir Buzaglo est professeur de philosophie à l’Université hébraïque de Jérusalem. Il est l’auteur de The Logic of Concept Expansion (Cambridge University Press, 2002) et de Solomon Maimon : Monism, Skepticism and Mathematics (Pittsburgh University Press, 2002).

"Écoute Israël" : sans l'héritage juif , le sionisme est une impasse par Pr. Meïr Buzaglo

"Écoute Israël" : sans l'héritage juif , le sionisme est une impasse par Pr. Meïr Buzaglo

Son dernier ouvrage, Écoute Israël – Étude métaphysique du Shema Israël à la lumière des sources bibliques et rabbiniques, a été traduit en français en 2025.

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