Israël, plaque tournante du khat vers l’Europe : une crise mal contrôlée

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Israël, plaque tournante du khat vers l’Europe : une crise mal contrôlée

Khat, valises et silences : enquête sur un trafic qui quitte Israël sans entrave

Un fait divers qui n’en est pas un

Ils ne sont ni trafiquants chevronnés ni figures du grand banditisme. Et pourtant, leurs valises contiennent des dizaines de kilos de khat, soigneusement dissimulés, compressés, prêts à inonder les marchés européens. L’arrestation à Prague de deux jeunes femmes israéliennes transportant 96 kilos de khat n’est pas un accident. C’est un épisode de plus dans une série désormais bien documentée d’interpellations d’Israéliens en Europe pour contrebande de cette substance.

Ce qui frappe n’est pas seulement la quantité. C’est la régularité du phénomène. Des cas similaires ont été signalés à répétition en République tchèque, en Allemagne, en France, aux Pays-Bas. Toujours le même point de départ. Toujours le même produit. Toujours le même scénario. Et toujours la même question qui reste sans réponse publique.

Un produit légal en Israël, une drogue en Europe

Le cœur du problème tient en une contradiction juridique explosive. Le khat est légal en Israël. Il y est cultivé, vendu, consommé, notamment au sein de certaines communautés.
À l’inverse, il est classé comme stupéfiant dans la majorité des pays européens, où sa possession et son importation sont passibles de lourdes peines de prison.

Cette fracture juridique a créé une zone grise idéale pour les réseaux criminels. Ce qui peut être acheté librement en Israël devient, une fois passé la frontière aérienne, une marchandise illicite à très forte valeur ajoutée. Les trafiquants n’ont plus qu’à exploiter le vide.

Des porteurs interchangeables, pas des cerveaux

Les enquêtes menées après les arrestations dressent un portrait récurrent des personnes interpellées. Ce ne sont presque jamais les organisateurs. Ce sont des porteurs. Des exécutants. Des individus recrutés pour transporter, pas pour décider.

On leur promet de l’argent facile. On leur explique que le produit est légal au départ. On les rassure sur les contrôles. On leur affirme que “ça passe toujours”. Et de fait, jusqu’à l’atterrissage, cela passe.

Le point aveugle de l’aéroport Ben Gourion

Toutes ces cargaisons quittent Israël par le même lieu ultra-sensible : Aéroport Ben Gourion. Un aéroport réputé pour être l’un des plus sécurisés au monde. Scanners, interrogatoires, profils de risque, surveillance comportementale. Rien n’y est laissé au hasard. Sauf, visiblement, le khat.

Des valises lourdement chargées de matière végétale franchissent les contrôles, embarquent, décollent. Elles ne deviennent un “problème” qu’à l’arrivée, lorsque les douanes européennes ouvrent les bagages, souvent à Aéroport de Prague ou dans d’autres hubs européens.

La police israélienne ne nie pas les faits. Elle admet que des dizaines d’Israéliens ont été arrêtés à l’étranger ces dernières années pour trafic de khat. Elle admet aussi une réalité dérangeante : elle n’a pas les outils juridiques pour empêcher ces départs.

Une impuissance juridique… ou un confort institutionnel ?

Officiellement, la position est claire. Tant que le khat est légal en Israël, aucune base légale ne permet d’interdire à un passager d’en transporter, même en quantités manifestement incompatibles avec un usage personnel. Le fait que la destination finale criminalise le produit ne suffit pas, selon le droit israélien, à bloquer un départ.

Mais cette explication, aussi exacte soit-elle juridiquement, ne dissipe pas le malaise.
Car les autorités savent. Elles savent que ces cargaisons ne sont pas destinées à une consommation privée. Elles savent qu’elles alimentent des réseaux criminels. Elles savent que les porteurs finiront en prison à l’étranger. Et pourtant, les avions décollent.

Complicités ou défaillance systémique ?

À ce stade, il faut être rigoureux. Aucune preuve publique ne démontre l’existence de complicités actives au sein de la police israélienne ou des services aéroportuaires. Aucun dossier judiciaire ne fait état de corruption avérée.

Mais l’absence de preuve n’efface pas la répétition mécanique des faits.
Quand un même schéma se reproduit encore et encore, la question ne porte plus seulement sur la loi, mais sur la volonté politique et institutionnelle d’agir. Dans tout autre domaine lié à la sécurité nationale, une telle récurrence aurait déclenché une alerte majeure.

Une responsabilité déplacée sur les plus faibles

Pendant que le débat juridique piétine, ce sont les porteurs qui paient le prix fort. Arrestations à l’étranger. Détentions provisoires longues. Condamnations sévères dans des systèmes judiciaires qui n’ont aucune indulgence pour les trafics de stupéfiants. Les réseaux, eux, restent hors champ. Invisibles. Intouchables.

Plusieurs responsables israéliens ont déjà évoqué la nécessité de criminaliser la production et la distribution du khat afin de donner à la police les moyens d’agir en amont. Ces propositions se heurtent à des résistances politiques et communautaires. Résultat : le statu quo perdure, et avec lui, le trafic.

Quand le silence devient un maillon de la chaîne

Cette enquête ne démontre pas une collusion. Elle met en lumière quelque chose de plus inquiétant encore : un aveuglement institutionnel durable. Lorsque l’État sait, observe, documente, mais n’intervient pas, il devient un maillon passif du système.

Le véritable scandale n’est pas seulement dans les valises pleines de khat. Il est dans le silence qui les accompagne jusqu’à la porte d’embarquement.

Ce qui apparaît d’abord comme une série d’arrestations isolées révèle une
faille importante du système israélien de contrôle des exportations illégales. Sans changement légal et procédural, l’État tolère de facto un trafic vers l’étranger qu’il n’a ni les moyens d’empêcher, ni les outils pour criminaliser efficacement.

La responsabilité de la police n’est pas d’être complice ; elle est d’être désarmée par la loi. La véritable question que doit se poser Israël est de savoir si l’absence de cadre juridique clair ne revient pas à laisser courir une porte ouverte à la criminalité organisée au détriment de citoyens vulnérables — et de son propre système de sécurité.

 

Un avocat, une question qui dérange

Un dernier élément mérite pourtant d’être ajouté, tant il éclaire l’angle mort de cette affaire. Dans un article publié par Alliance, le nom d’un avocat apparaît : Mordechai Tzibin, spécialiste du droit international, connu pour défendre de nombreux Israéliens arrêtés à l’étranger, notamment dans des dossiers de contrebande de khat.

Ce n’est pas tant sa présence qui interpelle que la question qu’il pose publiquement.
Comment expliquer que des jeunes femmes puissent quitter l’aéroport Ben Gourion avec des quantités aussi massives de khat sans être inquiétées, alors même que les autorités savent pertinemment que ce produit est illégal dans les pays de destination ?

En posant cette question, l’avocat ne se contente pas de plaider pour ses clientes. Il pointe, sans le dire frontalement, une responsabilité déplacée, un système qui laisse partir, puis regarde ailleurs lorsque l’arrestation survient à l’étranger.

Et ce simple constat, formulé à voix basse, suffit à refermer l’enquête sur une interrogation lourde : à partir de quand l’inaction cesse-t-elle d’être une contrainte juridique pour devenir un choix politique ?

 

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