Israël entre tradition et démocratie : qui forge l’identité nationale ? du Pr. Moshe Cohen Eliya

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Israël entre tradition et démocratie : qui forge l’identité nationale ? du Pr. Moshe Cohen Eliya

Israël entre tradition et démocratie : qui forge l’identité nationale ?

Peut-on encore définir ce que signifie “être Israélien” sans sombrer dans les dogmes ni trahir l’histoire ? L’initiative controversée Massad Ha’aretz, littéralement « Fondation pour la Terre », se veut un laboratoire d’idées national, mêlant héritage biblique et vision républicaine pour refonder les principes de la société israélienne.

Mais pour ses détracteurs, c’est une tentative déguisée d’imposer une “essence juive” à une démocratie en tension. Le débat est lancé : faut-il ancrer l’identité d’Israël dans ses racines ancestrales ou la laisser entre les mains de ses citoyens, jour après jour, vote après vote ? Une bataille idéologique à haute intensité où s’affrontent tradition, liberté et pouvoir d’autodétermination.

L’Institut Massad Ha’aretz au cœur d’un débat fondamental

À l’heure où Israël cherche à redéfinir les fondements de sa société, une question brûlante ressurgit avec force : l’identité israélienne doit-elle se fonder sur une essence traditionnelle ancienne, ou sur les choix démocratiques actuels de ses citoyens ? Le projet controversé
« Massad Ha’aretz » ravive cette tension millénaire entre héritage religieux, vision républicaine et aspirations modernes.

Le Dr Moshe Brent, intellectuel israélien et penseur politique, s’est récemment imposé dans le débat en proposant une lecture profondément républicaine de l’identité nationale.
Selon lui, la véritable cohésion d’Israël ne peut reposer ni sur une « essence ancienne » ni sur une autorité religieuse transcendante. Elle doit, au contraire, s’ancrer dans la citoyenneté égale de tous ses résidents – juifs, musulmans, chrétiens – et dans un débat permanent fondé sur le choix démocratique.

« L’État ne doit pas être soumis à une vérité ancienne ni à un impératif religieux, mais reposer sur la décision quotidienne de ses citoyens », affirme Brent.

Le rejet d’une vérité unique, la défense d’une citoyenneté partagée

Pour le Dr Brent, l’initiative « Massad Ha’aretz » porte en elle une tentation dangereuse : celle de ramener le peuple à une prétendue vérité primordiale, un retour romantique à une essence mythifiée. Il compare cette tentative à celle de la Haute Cour de justice lorsqu’elle avait cherché à définir ce qu’il appelle « l’ADN de la Déclaration d’Indépendance ». Une démarche qu’il juge contre-productive, voire paternaliste.

« Le peuple d’Israël n’a pas besoin d’une institution extérieure pour le définir, mais d’une communauté politique libre qui se façonne à travers un débat démocratique permanent », martèle Brent dans une tribune publiée hier.

À ses yeux, l’État juif ne saurait se construire sur une base fixée une fois pour toutes. Il plaide pour un Israël sans essence immuable, où la tradition n’a pas à imposer ses cadres au politique, et où la république, en tant que principe, garantit l’autonomie du citoyen.

Une réponse nuancée : l’Institut se défend d’un essentialisme

Face à ces critiques, les promoteurs du projet « Massad Ha’aretz » apportent un éclairage nuancé. Loin de vouloir imposer une vérité identitaire monolithique, ils insistent sur le caractère démocratique et participatif de leur démarche.

« Je ne prétends pas que Dieu détermine les fondements. À mon avis, Dieu dicte les règles du jeu, mais les fondements eux-mêmes – les piliers – sont construits par le peuple », répond l’un des fondateurs du projet.

Selon lui, l’objectif de l’Institut n’est pas d’imposer une « essence romantique », mais de fournir une grille de lecture intelligible pour penser l’identité israélienne dans toute sa complexité. Les racines anciennes seraient ainsi convoquées non pour figer, mais pour irriguer le présent.

« L’Institut a été construit démocratiquement dès le départ : il n’impose pas une vérité unique, mais ouvre un espace à l’entrelacement des deux – la tradition et la liberté –, qui constitue le fondement », poursuit-il.

Cet entrelacement se concrétise à travers ce qu’il nomme les « témoignages » du peuple d’Israël, une sorte de transmission vivante de la mémoire hébraïque. L’Institut se veut donc un outil de distillation, comparable à l’archéologie : retrouver dans la matière actuelle les fragments arrachés de « l’idée hébraïque » originelle.

Entre passé et avenir : une vision géopolitique du renouveau

Mais le projet va plus loin. Il entend redonner à Israël une place centrale comme puissance régionale – non seulement militaire mais aussi culturelle. En puisant dans les concepts antiques de justice cyclique et distributive (Shmita, Yovel), issus de la tradition hébraïque, l’Institut ambitionne d’offrir une matrice de renouveau civique.

« Nous cherchons à établir ces principes comme fondement de la justice civile moderne – un mécanisme de renouveau social destiné à prévenir l’effondrement économique, tout en tirant les leçons de l’expérience sumérienne et de l’échec romain », explique un porte-parole du programme.

Il ne s’agit donc pas de reconstruire un Israël biblique figé, mais de créer une dynamique sociale ancrée dans le passé pour affronter les défis contemporains.

Un projet démocratique ou une théologie politique ?

En définitive, l’Institut se défend d’être une nouvelle Haute Cour de justice ou une autorité doctrinale. Il revendique au contraire sa filiation avec les principes démocratiques les plus profonds :

« L’Institut repose sur des fondations construites par le peuple, par le peuple et pour le peuple – comme l’a dit Lincoln, dans l’esprit de la démocratie au sens le plus profond. »

Le débat entre Brent et les promoteurs de l’Institut n’est donc pas simplement technique ou constitutionnel. Il est existentiel. Il pose la question de savoir ce que signifie « être israélien » aujourd’hui : vivre selon une tradition révélée, ou décider collectivement d’un avenir partagé.

Et derrière cette confrontation de visions, c’est toute la tension identitaire d’Israël qui s’exprime – entre judaïsme et citoyenneté, mémoire et liberté, histoire et politique.

Auteur : Professeur Moshe Cohen Eliya

Professeur de droit constitutionnel. Il a été doyen de la faculté de droit du Centre universitaire de droit et de commerce, puis président de l'institution. Il est membre du panel du programme Patriots depuis 2023.

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