Leonard Cohen, le Christ , Baal Chem Tov et Israël

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Leonard Cohen, le Christ , Baal Chem Tov et Israël

 

J'ai choisi cet extrait d'une interview de Leonard Cohen du magazine NouvelObs, parce que j'aime bien l'analogie faites entre le Christ et les grands maîtres de la Hassidout , cette capacité "à embrasser tout le monde " comme il dit.

Alors comment trouver la paix ?

Je pense qu'elle vient quand vous renoncez à la quête. En ce qui me concerne, j'ai réalisé un jour que si j'avais un certain don pour écrire des chansons ou des poèmes, je n'en avais en revanche aucun pour me lancer dans une entreprise spirituelle. J'ai donc laissé tomber.

En êtes-vous certain ?

Tout à fait certain. Il en découle un profond sentiment de détente.

Et dans "Here it is", à qui vous adressez-vous ? Au Christ, à un clochard, à vous-même ?

A mon avis, le plus beau couplet de cette chanson est celui qui dit : "Puisse chacun vivre/ Et mourir/ Hello, mon amour/ Et au revoir." Même le Christ, dans sa dimension humaine, n'a pas pu déterminer son destin : "Tu as ta croix, tes clous et ta colline/ Et ici est ton amour/ Qui penche où il veut." Tout ce que nous savons avec certitude, c'est que tout le monde naît et que tout le monde meurt, c'est là toute l'étendue de notre compréhension du monde, et je ne pense pas que nous puissions aller plus loin que cela.

Vous semblez fasciné par le Christ...

Oui, j'ai toujours aimé le Christ. C'était un rabbi... A la différence de mes amis catholiques, qui nourrissaient souvent un grand ressentiment à l'égard de l'Eglise, tout ce que moi je voyais quand ma nourrice irlandaise catholique m'emmenait avec elle à la messe, c'était la beauté du rituel, l'encens, les bougies... Quand j'ai lu ce qu'avait dit le Christ, je me suis dit que peu de prophètes avaient atteint son niveau : "Bénis soient les pauvres en esprit, bénis soit les doux." En clair, il n'y a pas de statut qui vaille en cette vallée de larmes.

Certes, mais "Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fît", c'était déjà chez Hillel, grand sage d'Israël...

Bien sûr, mais je suis impressionné par la façon qu'a eue le Christ de se tenir fermement aux côtés de tous les parias, des prostituées, des criminels... Nous avons gardé un sens profond du eux et du nous, des bons et des méchants, mais il m'apparaît tout aussi nécessaire d'avoir une figure qui transcende ces différences apparentes. Jésus est pour moi cette figure. Cela dit, cette façon d'embrasser toute la nature humaine, je l'ai retrouvée plus tard chez de grands maîtres hassidiques comme le Baal Chem Tov ou Rabbi Nahman de Bratslav, à qui mon coeur est allé tout droit dès que j'ai découvert leurs écrits.

En 1973, vous étiez en Israël pendant la guerre du Kippour, expérience dont témoigne la chanson "Field Commander Cohen". Quels sont vos sentiments sur la situation actuelle ?

Je ne sais que dire... Bien évidemment, comme juif, ma loyauté est engagée, même si, comme je le dis dans "That Don't Make It Junk", je ne fais guère confiance à "mes sentiments profonds". Mais je n'ai pas de solution. Il y a longtemps que j'ai abandonné cette idée que je pourrais en avoir. J'ai une grande admiration pour les gens qui ont le courage de prendre position en ce domaine. Ce n'est pas seulement une affaire de courage : je crois que je n'ai pas ce que nous appelons en musique les "chops", les qualifications requises pour le faire. Et j'ai malheureusement toujours compris les positions des deux parties, ce qui rend tout si difficile...

Et sur l'Amérique ?

Je crois qu'elle demeure la Grande Expérience. Je ne pense pas qu'il existe autre part dans le monde une telle énergie, que je serais d'ailleurs bien en peine de définir. Elasticité, innovation, créativité : je suppose que c'est un stade du développement d'une démocratie en train de se déployer. Le truc, avec la démocratie, c'est que vous ne savez jamais vers quoi elle se dirigera – il fut un temps où des gens croyaient que c'était afin que tout le monde étudie Shakespeare... Mais je pense qu'en dépit de ses échecs, de ses imperfections, de ses injustices – tout ce que les Européens adorent relever à son propos –, l'Amérique est toujours d'une certaine façon le phare du monde.

Propos recueillis par Bernard Loupias - Le Nouvel Observateur du 4 octobre 2001.

Leonard Cohen est né le 21 septembre 1934 à Montréal. Après de brillantes études, il se lance dans une carrière littéraire, publiant en 1956 "Let Us Compare Mythologies", un premier recueil de poèmes. En 1966 paraît "Beautiful Losers", son premier roman. En 1968, "Songs of Leonard Cohen", son premier album, le rend mondialement célèbre. Il est mort à Los Angeles le 10 novembre 2016, quelques semaines après la sortie de son testament, "You Want It Darker"

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