Nous étions des morceaux d’humanité bien ordinaires...Primo Lévi

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Haim Korsia, discours du 21 septembre 14

Discours de Haïm Korsia, Grand Rabbin de France

Des événements comme la Shoah que nous commémorons aujourd’hui ne peuvent pas appartenir qu’au passé. Un massacre se produit une fois, mais les traumatismes qu’il laisse chez les survivants ne meurent jamais.

En parler, c’est les entretenir ; les taire, c’est s’exposer à ce que le passé, un jour ou l’autre, ne ressurgisse.

Aussi, nous avons dû apprendre à trouver les mots, les mots pour que cette mémoire ne s’étiole pas ; pour que la meurtrissure s’estompe avec le temps, mais pas le souvenir de nos martyrs.

Il est essentiel aujourd’hui de rappeler que ce rapport des Juifs à la mémoire et aux morts est tout à la fois l’expression d’une peine inexorable et d’un amour de la vie : aimer ses morts n’est-il pas une autre manière d’aimer les vivants ? N'est-ce pas ce respect qui est qualifié de Hessed chel émeth, de bonté véritable, car cela s'adresse à celui qui ne peut rien nous rendre.

Je veux ici, devant vous, dire à quel point il est la manifestation de l’âme juive, meurtrie dans son ensemble, mais qui a su revivre et se reconstruire après la guerre, portant soin aux morts comme aux vivants.

Toutes les familles juives françaises, d'où qu'elles viennent, ont aujourd’hui cette histoire en partage, qui est pour elles une source de questionnement et d’inquiétude.

Elle a, pour certains, remis en cause leur foi, dans la France de Pétain qui les a trahies, comme dans le judaïsme qui ne les a pas sauvées.

Elle a aussi suscité l’espoir : il y a eu tant de Justes, de citoyens qui ont décidé de partager nos souffrances. Le judaïsme a parfois été un recours contre la peur et la mort; il doit l’être aujourd’hui, comme l'écho du verset du Deutéronome : Et tu choisiras la vie. Croire qu’à chaque génération, les paroles de la Bible peuvent être entendues, interprétées, résonner d’une manière nouvelle, là est l’essentiel de la foi juive.

Mais comment trouver un sens à la Shoah ? Pourquoi ? Il ne saurait y avoir de réponse à cette question. Nous pouvons seulement dire que nous ne savons pas, et là réside le sens de la piété juive. C’est en cela que le judaïsme ne se confondra jamais avec l’intégrisme : être juif, c’est poser des questions, être intégriste, c’est imposer ses réponses. Et commémorer la Shoah, c’est d’abord affirmer à la face des hommes d’aujourd’hui et des générations à venir, que nous ne savons pas, que nous n’avons que des questions et que ces questions sont sans réponse.

Nous devons nous rappeler que dans la souffrance, face à l’infini de la vulnérabilité humaine, face à l’injustice, la nudité, la laideur de l’homme, un homme est un homme, une femme est une femme et que nous sommes tous absolument égaux.

C'était la portée du texte si simple et si fort de Monseigneur Saliège en aout 1942 :"Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes". C'était aussi le sens de l'engagement du Pasteur Boegner au désert en ce même mois d'août. Car, comme l’a dit Primo Levi, «nous étions des morceaux d’humanité bien ordinaires ».

Auschwitz doit nous rendre sensibles, si la loi juive et notre appartenance à la République n’y suffisaient pas, à la souffrance des autres.

N'est-ce pas un geste fort qu’au Mémorial de la Shoah, nous puissions visiter une exposition sur les massacres du Rwanda?

Que cette génération de bâtisseurs, de survivants et de héros qui ont su croire à nouveau en la vie, soit un modèle pour les jeunes Juifs qui, eux, n’ont pas connu la guerre, et pourraient oublier d’où ils viennent et par où les leurs sont passés.

Nous, Français et Juifs, portons, dans le même souffle, une identité d’amour, de vie et de fraternité : une identité plurielle, à l’image de la devise du Consistoire : Religion et Patrie.

Notre double fidélité, comme aimait à l’appeler le Grand Rabbin Jacob Kaplan – à la France et au judaïsme – ne peut faire de nous que des citoyens plus engagés. Depuis soixante-six ans, il est un Etat juif, Israël: nous lui sommes solidaires, il est une partie de nous. Cela ne diminue en rien notre attachement et notre amour de la France et n'entre nullement en concurrence avec lui. Nous avons juste un double amour.

La situation actuelle des minorités religieuses d’Orient entre hélas en résonnance avec la commémoration d’aujourd’hui : les Chrétiens affublés du noun de l’infamie, comme nos parents l’étaient de l’étoile jaune ; les centaines de Yézidis enterrés vivants, les femmes vendues comme esclaves. Qui se lèvera pour les minorités persécutées d’Orient ?

La douleur de la Shoah, des siècles de massacres et de persécutions, ont sculpté dans le judaïsme un amour de l’Humanité : oui, la barbarie nous touche. En tant que Français et en tant que Juif, elle nous touche doublement. « Tu ne resteras pas insensible devant le sang de ton prochain » (Lévitique, XIX, 16). C'est cette injonction que nous devons entendre à propos de tous ceux qui souffrent dans le monde.

Perpétuer la mémoire des martyrs de la Déportation, c’est là notre devoir. Enseigner la Shoah à nos enfants dans les écoles de la République, c’est tirer les leçons du passé et prévenir la répétition d’une des pages les plus sombres de notre Histoire. Et pourtant, cette année encore, la recrudescence des actes antisémites a inquiété les Juifs de France. Cette année encore, on a scandé « Mort aux Juifs » dans les rues de France. Cette année encore, cet inacceptable déferlement de haine, drapé des oripeaux de l’antisionisme, a sévi en France.

L’antisionisme n’est qu’un prétexte à une libération sans limite de la parole puis de la violence. Non, l’antisémitisme n’est pas la seule affaire de la communauté juive. La lutte contre l’antisémitisme et le racisme, déclarée cause nationale par le Président de la République, doit être l’affaire de tous.

C’est la société toute entière qui doit se mobiliser et se lever comme un seul homme, pour permettre à chacun d’être et de vivre ce qu’il est, pour réinventer le vivre-ensemble et notre destin national commun.

Je forme le vœu d’une réaction plus prompte des nations, de l’Europe, de la France, de notre monde attaqué en ses racines, que celle qui prévalut lors de la Shoah. Que nous n’arrivions pas trop tard. S’il est une chose, une seule chose que la Shoah nous a apprise, c’est que le mal existe, qu’il est humain, sinon banal, et qu’il revient à l’homme, et à l’homme seul, avec sa foi et son espérance, de le combattre.

Haim Korsia

Cérémonie à la mémoire des Martyrs de la Déportation Dimanche 21 septembre 2014


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