Itzhak Perlman : le violon volant

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                                              Itzhak Perlman : le violon volant

perlman.jpgArticle paru dans "Le Monde", le 19/11/07

Il fut un temps où le violoniste Itzhak Perlman était un ange. Lui en est resté la tête bouclée auréolée de soie, le regard bleu de ciel et son talent pour le violon. A 4 ans, la poliomyélite l'ayant privé de ses jambes, il apprendra la musique rivé au sol, lourdement appareillé, après que l'annonce lui aura été faite par la voix des ondes. "La première fois que j'ai entendu un violon, raconte Itzhak Perlman, c'était à la radio. Personne n'était musicien dans ma famille, et mon premier professeur fut un violoniste que mes parents avaient entendu jouer dans un café, en passant dans la rue." Qu'on se rassure, les deux suivants seront des maîtres, deux femmes, Rivkah Goldgart à Tel-Aviv, et Dorothy Delay à la Juilliard School, à New York.
    
Le monsieur tiré à quatre épingles, soigné et parfumé, qui s'impatiente dans son fauteuil roulant dernier cri est bien le célèbre Itzhak Perlman, l'homme aux quinze Grammy Awards, recordman des ventes de disques de musique classique - et grand frère des handicapés de la terre. Sa dernière apparition à Paris, en mars 2006, après dix ans d'absence, est passée quasi inaperçue du grand public. C'était une soirée caritative donnée au Théâtre des Champs-Elysées, au profit de l'hôpital Hadassah de Jérusalem, afin de créer un service pour enfants atteints de maladies chroniques. Cette fois, il s'agit d'un vrai retour, dans la série "Les Grands Solistes", Salle Pleyel, le 19 novembre, pour un récital où il jouera Schubert, Beethoven et Richard Strauss, avec le pianiste italien Bruno Canino.

Une admiration teintée d'incrédulité est encore aujourd'hui ce qui vient spontanément à la bouche de Daniel Barenboim. "Nous avons fait beaucoup de musique de chambre ensemble, se souvient le pianiste et chef d'orchestre, notamment dans les années 1970, où j'étais directeur du Festival d'Israël. Je me rappelle Perlman descendant de sa chambre en peignoir de bain, enlevant son appareillage au bord de la piscine et se mettant à quatre pattes sans la moindre gêne apparente pour rejoindre le bassin et nager." Cette absence affichée de complexes est à l'image de l'offrande d'un corps à la musique, à l'image de la déambulation silencieuse du fauteuil sur les luxueux tapis de l'Hôtel Dorchester, à Londres - fluide, linéaire.

Oublier son handicap et le faire oublier : y avait-il une autre voie possible ? Perlman s'esclaffe de ce qu'on a commencé à lui parler de son infirmité au moment où il a débuté sa carrière. "On m'a dit, tu vas voir, les avions, les voyages, les répétitions, ça ne va pas être facile, dit-il, goguenard. Et alors ! J'ai volé, voyagé, répété !" Nul ne songerait pourtant à nier l'émotion qu'il y a à voir entrer sur scène le violoniste Perlman, cette avancée dans des sables mouvants appuyé sur deux béquilles. Que cette brasse malaisée puisse devenir, une fois le corps amarré à la chaise et dès la première note lancée, un envol, voilà qui tient à la fois de la magie et de la métamorphose.

"Je suis un violoniste qui joue assis", déclare Perlman, du même ton péremptoire qu'il affirme, en réponse aux questions sur ses convictions politiques : "Je suis un juif né en Israël qui vit à New York. Je sais qui je suis et je sais d'où je viens et que tout n'est pas blanc ou noir." Mais de ces origines, de cette mère venue d'une famille russe, de ce père barbier polonais, tous deux immigrés dans les années 1930 à Tel-Aviv, où ils se sont rencontrés, Perlman refuse de parler. "Vous n'avez pas besoin de moi pour cela", élude-t-il.

Violoniste privé de mouvement, ni ployé dans l'effort du jeu ni tordu dans l'expressivité d'une phrase nostalgique, voilà qui donne déjà au jeune Perlman ce visage concentré, jouant dans une quasi-abstraction du corps, le finale du Concerto de Felix Mendelssohn : sur cette vidéo, rescapée d'une émission de télévision américaine, apparaît un garçon potelé de 13 ans. Quelques années plus tard, une archive de Fox Classics le montre, jouant aussi comme en apesanteur, le Deuxième concerto d'Henryk Wieniawski.

La virtuosité diabolique des Paganini de tous crins, Perlman en a fait une transcendance lumineuse, un jeu frémissant et fier, une sonorité sensible qui est la marque de son violon. Pour cela sans doute, la musique de John Williams a trouvé sous son archet les poignants accents de la bande-son de La Liste de Schindler, Oscar de la meilleure musique de film en 1994.

Phénomène médiatique entre les années 1980 et le début des années 1990, Perlman est un communicant qui crève l'écran dans les populaires émissions américaines The Tonight Show et Sesame Street. Il a fait aussi les beaux soirs d'été d'un célèbre amphithéâtre, l'Hollywood Bowl, avec l'Orchestre philharmonique de Los Angeles. Depuis une dizaine d'années, il se consacre plus sobrement aux activités éducatives du Perlman Music Program et à sa chaire de professeur à la Juilliard School, où il a succédé à Dorothy Delay.

Sans servir des causes à la manière engagée d'un Daniel Barenboim, ambassadeur de paix par la musique, le musicien n'est pas peu fier d'avoir été le premier à se produire avec l'Orchestre philharmonique d'Israël dans des pays du bloc soviétique, avant la chute du Mur. " En novembre 1987, rappelle-t-il, nous sommes allés jouer à Varsovie et à Budapest. Deux ans et demi plus tard, nous avons donné notre premier concert à Moscou et à Leningrad." Des états de service dont la chaîne PBS rendra compte dans le documentaire Perlman in Russia et qui vaudront au violoniste un énième Emmy Award, avant la tournée en Chine et en Inde de décembre 1994.

Depuis 1995, le nom de Perlman s'est accolé à ceux des quatre meilleurs ensembles de musiciens klezmerim, cette tradition musicale des juifs d'Europe centrale. Le clarinettiste new-yorkais David Krakauer, à l'époque membre du groupe des Klezmatics, évoque un voyage commun en 1992 à Cracovie, berceau de cette musique : "Perlman était là avec son père, originaire de la région. C'était un retour aux sources émouvant", témoigne-t-il. Dans la vie, c'est un homme chaleureux, un bon vivant qui aime manger et un merveilleux conteur qui adore les blagues juives. Avec nous, il a été humble dans le travail, malgré sa notoriété." David Krakauer s'enorgueillit d'avoir réussi à pousser le jeu quelque peu compassé du musicien classique dans ses retranchements, "pour lui faire sortir ses tripes".

Il semble que cette musique qu'il ne jouait pas mais qu'il a toujours connue, chantée et écoutée, et qui est, comme il le dit, "celle de (ses) origines", ait enfin rendu à Itzhak Perlman, 62 ans, plus que n'importe quel concerto romantique ou pièce de virtuosité, un corps chantant et dansant.

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