Israël : l'école en crise

Israël - le - par .
Transférer à un amiImprimerCommenterAgrandir le texteRéduire le texte
FacebookTwitterGoogle+LinkedInPinterest
                                            Israël : l'école en crise


Article paru dans "Le Point", le 13/11/07

Le système éducatif, en grande difficulté financière, risque de mettre en danger l’avance technologique du pays.
C’est le rêve de tout adolescent qui se respecte : faire la grasse matinée, traîner au centre commercial et aller à la plage. Pourtant, à 15 ans, BarakRivkind ne veut plus de cette vie facile. C’est un jour d’école et, à midi, au lieu d’être en cours, Barak et ses amis sirotent des milk-shake au Café Aroma, dans le centre commercial de Malha, à Jérusalem. Pourquoi ? Parce que depuis le 9 octobre, les professeurs du secondaire sont en grève. Ils réclament une augmentation de salaire et de meilleures conditions de travail. "J’en ai assez de ne rien faire, dit le lycéen. Nous passons à coté d’une grande partie du programme et ce sera difficile à rattraper."

L’éducation israélienne est en pleine crise, et de nombreux observateurs craignent qu’en l’absence de solution, l’industrie technologique ne pâtisse de la situation. Ce secteur représente 12 % du PIB d’Israël et plus d’un tiers de ses exportations. Au cours des deux dernières décennies, la plupart du temps, sa progression était exponentielle. Les écoles très performantes du pays sont le moteur de ce boom. Gora Yaron, chef de plusieurs entreprises, dont deux achetées depuis par Cisco Systems, déclare : "Si le gouvernement ne se réveille pas, Israël perdra rapidement son avance dans le domaine du High Tech."

La grève des enseignants et l’action menée parallèlement par les professeurs d’université ne sont que quelques symptômes du malaise profond que connaît le système éducatif du pays. En 1960, les étudiants israéliens occupaient les premiers rangs internationaux des classements en mathématiques et en physique. La dernière fois que le pays a participé à une étude de ce type, il était en chute libre, passant à la 33e place sur 41 pays, derrière la Thaïlande ou la Roumanie. En 2005, à 18 ans, seuls 30% des conscrits de l’armée israélienne, nés sur le sol national, passaient avec succès un test standard de compréhension de l’hébreu, alors qu’il y a vingt ans, ils étaient 60%. Pour Aaron Ciechanover, Prix Nobel 2004 de chimie : "Notre ressource la plus importante, ce sont les cellules grises. Si nous n’en prenons pas soin, notre société dans son ensemble court un gros risque."

Financement à la traîne

Mais le gouvernement a pris son temps avant de réagir. L’année dernière, les dépenses nationales pour l’Education se montaient à 8,3 % du PIB, contre 9,3 % en2002. Le budget 2008 comprend une augmentation de 400 millions de dollars (soit 272 millions d’euros) du budget de l’Education, qui se montera alors à 10 milliards de dollars (6,8 milliards d’euros). Cela permettra tout juste aux dépenses de se maintenir au même niveau que le taux de croissance de l’économie. Le surplus d’argent servira à augmenter les salaires des enseignants. Le gouvernement a promis une rallonge de deux milliards de dollars (1,35 milliard d’euros) sur les cinq années à venir pour doper les salaires, rénover et réparer les écoles, et allonger leurs horaires d’ouverture.

Pour de nombreux Israéliens, l’éducation doit changer de fond en comble. Une classe de taille moyenne compte entre 38 et 40 étudiants, et l’OCDE affirme que les salaires des enseignants israéliens sont parmi les plus bas des pays industrialisés. Les débutants ne gagnent que 600 dollars par mois (408 euros), ce qui représente moins que le loyer d’un F2 à Tel Aviv. Asaf Makover, élève de seconde au lycée Beit-Chinuch de Jérusalem, nous a confié : "Le niveau de l’enseignement de notre école est déplorable, et le principal n’a pas les moyens de changer ça." Quant aux profs, ils se plaignent qu’il est quasiment impossible de parvenir à quoi que ce soit : "Avec 40 gosses par classe, nous passons le plus clair de nos journées à régler les problèmes de discipline et très peu de temps à faire de l’enseignement", déclare Meirav Cohen, enseignant en géographie dans un lycée de la banlieue de Jérusalem.

Les parents d’élèves font de leur mieux pour trouver des solutions à cette crise : ils engagent des professeurs particuliers pour aider leurs enfants après l’école. Les tableaux d’affichage des établissements sont recouverts d’annonces de professeurs et d’étudiants qui offrent de donner des cours. L’un des enseignants d’un lycée de Jérusalem nous le garantit : "C’est la seule façon de joindre les deux bouts avec un si maigre salaire." Dans les années 1990, de nombreux parents se sont rassemblés pour créer des programmes de cours particuliers à but non lucratif, et ces organisations sont maintenant présentes dans 50 villes.

La fuite des cerveaux

C’est en maths, en sciences et en anglais que les problèmes sont le plus graves. Pour chacune de ces matières, un candidat à un poste d’enseignant peut facilement trouver un travail très bien rémunéré dans le secteur technologique. Laly Bar-Ilan confie : "Après six ans d’enseignement, je n’en pouvais plus des classes surchargées et des problèmes de discipline." Maintenant qu’elle travaille pour WhiteSmoke, une start-up de Tel Aviv qui a mis au point un logiciel améliorant la grammaire anglaise et le style, elle gagne quatre fois plus que lorsqu’elle enseignait l’anglais et l’informatique. Pour elle : "La seule façon de faire revenir les profs, c’est de leur offrir des salaires compétitifs et de meilleures conditions de travail."

Le manque de candidats est tel qu’Israël a dû baisser ses critères. Autrefois on exigeait des enseignants de lycée qu’ils aient un diplôme d’université en maths ou en sciences pour enseigner ces matières. Aujourd’hui, un diplôme d’une formation d’enseignants, moins rigoureuse, suffit tout à fait. Les coupes sombres dans le budget ont aussi eu comme conséquences des journées d’école plus courtes. Alors qu’en 1996, les élèves passaient 36 heures à l’école chaque semaine, ce chiffre est maintenant passé à seulement 30 heures. Dan Ben-David, économiste à l’Université de Tel Aviv dont les trois enfants sont scolarisés, se lamente : "Avec la baisse du nombre d’heures, les élèves finissent en général à 13 heures, et certaines matières ne sont presque plus enseignées, voire pas du tout. On a même rogné sur des sujets aussi capitaux que les maths et la science."

Le financement des sept universités d’Israël a plongé de 20% en quatre ans. Depuis 1997, le nombre des professeurs reste stable, à environ 5 000, alors que la population universitaire a augmenté de 50%. 3 000 universitaires ont trouvé du travail à l’étranger. Zehev Tadmor, président du groupe de réflexion Samuel Neaman Institute, à Haifa, prévient : "Des centaines de professeurs travaillent dans de grands établissements à l’étranger parce que nous ne pouvons pas leur offrir de postes. Nous assistons à une véritable fuite des cerveaux."
Neil Sandler est correspondant pour BusinessWeek à Jérusalem.

Vos réactions

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A voir aussi