La psychose des incendies criminels gagne des Grecs à bout de nerfs

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   La psychose des incendies criminels gagne des Grecs à bout de nerfs
  
Article paru dans "Le Monde", le 28/08/07

Sur le bord de la route, des hommes éreintés, les bras noirs de suie et le visage gris de cendre, s'affairent autour des fumerolles qui s'élèvent encore d'un champ calciné. Plus loin, un troupeau de moutons à la laine salie, rendue fuligineuse, fouille désespérément le sol à la recherche de brins d'herbe qui auraient échappé au brasier.

Sur des dizaines de kilomètres autour de la petite ville de Megalopolis, le paysage a été dévasté par les flammes. Ce décor lugubre est enveloppé d'un voile âcre et opaque qui pique les yeux et laisse à peine traverser les rayons du soleil.

La péninsule du Péloponnèse brûle sans discontinuer depuis vendredi 24 août. Les trois canicules qu'a subies la Grèce depuis le début de l'été ont desséché la végétation, rendue pareille à de l'amadou. Attisées par les vents violents, les flammes ont sauté les routes et les barrages dérisoires que les hommes ont tenté de leur opposer.

Seules les maisons forment encore des taches claires miraculeuses au milieu du décor noirci. Armés de jets d'eau, leurs propriétaires les ont souvent défendus au risque de leur vie et parfois en vain. Quelques pans de murs noircis témoignent de ce combat perdu.

Soixante-trois personnes ont péri dans les incendies. Lundi, le bilan humain ne s'est pas alourdi. Le vent ayant faibli, les hommes ont eu le temps de fuir devant les flammes. Mais le brasier continue de dévorer inexorablement forêt, maquis et oliveraies.

Dans le seul massif du Parnon, au sud du Péloponnèse, 10 000 hectares sont partis en fumée. Des foyers d'égale importance persistent à l'ouest et au centre de la péninsule, notamment dans le massif du Taygète.

"LUTTE ACHARNÉE"

Presque irréels dans la brume crasseuse, les vols lourds des Canadair ont peuplé le ciel jusqu'à la nuit. Des hélicoptères traînant sous leur ventre des poches d'eau ont également tenté de noyer les départs de feux. Au sol, tout ce qui pouvait transporter de l'eau a été mobilisé et les équipements performants côtoient le matériel le plus désuet.

Huit cents pompiers et huit cents militaires grecs luttent jusqu'à l'épuisement contre les flammes, soutenus par plusieurs contingents européens dont un français, fort de 60hommes. Le relief escarpé du Péloponnèse, son habitat dispersé ne leur facilitent pas la tâche.

A la caserne de Sparte, une équipe attend de repartir au front. Les hommes font vingt-quatre heures de terrain avant d'obtenir huit heures de repos. Fotopoulos Haralados, 50 ans, n'a dormi que seize heures depuis le 22 août, quand les premiers foyers, d'abord anodins, se sont déclarés.

Ce gradé a vingt-sept ans de métier, passés dans différentes régions de Grèce, et une certitude : "C'est le feu le plus dur que j'ai eu à affronter." La suite ? "Personne ne peut savoir. Ça va dépendre du temps." M. Haralados "prie pour qu'il pleuve". Mais pas trop, non plus. Avec les orages, le sol à nu pourrait perdre sa pellicule fertile et s'écorcher jusqu'à la roche.

Le pompier professionnel reste prudent sur l'origine, criminelle ou non, des sinistres. Le vulgum pecus l'est moins. Les nombreux départs de feux relevés en bord de route plaident, il est vrai, pour la malveillance. Alors c'est le temps du soupçon.

A bout de fatigue et de peur, la population est à cran. A Alepohori, un bourg encore épargné, un regroupement de pick-up se forme à la nuit tombée. Des hommes s'apprêtent à partir en patrouille.

A la télévision, les hommes politiques entretiennent la psychose. Toutes les chaînes moulinent les éditions spéciales. A moins de trois semaines des élections, les partis s'étripent sur fond d'images de villages en flammes, comme s'il s'agissait d'un talk-show en direct de l'enfer. Le gouvernement se défend de tout laxisme.

"Nous poursuivons une lutte acharnée", a déclaré lundi le premier ministre Costas Caramanlis. Une enquête préliminaire a été ouverte et sept personnes déjà inculpées. Le gouvernement a également promis de lutter contre la spéculation.

Stricte sur le papier, la loi grecque fait obligation de reboiser les forêts brûlées. Mais son application a parfois laissé à désirer. Dans un pays où le cadastre est en pointillé, rien de plus simple pour une commune que de modifier un plan d'occupation des sols ou pour un propriétaire d'affirmer que ses parcelles parties en fumée étaient en fait cultivées ou promises à la construction.

Des oracles prédisent que, là où s'élèvent aujourd'hui les fûts lugubres d'arbres calcinés, pousseront dans quelques années de beaux lotissements.

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