La yeshiva voyageuse : l’incroyable odyssée d’une école juive pour échapper à la Shoah -vidéo-

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La yeshiva voyageuse : l’incroyable odyssée d’une école juive pour échapper à la Shoah

La yeshiva voyageuse : l’incroyable odyssée d’une école juive à travers la Sibérie, le Japon et la Chine pour échapper à la Shoah 

Lorsque la Shoah s’abat sur le monde juif, une yeshiva de Lituanie parvient à sauver tous ses membres. Pour échapper aux persécutions, étudiants, professeurs et accompagnateurs entreprennent un périple extraordinaire à travers la Sibérie, le Japon et la Chine. Malgré les frontières fermées, les arrestations et la précarité, ils parviennent à poursuivre leur enseignement talmudique. Une épopée peu commune qui mérite d’être racontée.

Par Michel Levine

L’occupation : la yeshiva de Mir prise au piège

En septembre 1939, conformément aux conventions secrètes du pacte Molotov-Ribbentrop, l’Allemagne nazie envahit la Pologne par l’ouest, tandis que l’Union soviétique s’empare de la partie orientale du pays, où se trouve la petite ville de Mir, aujourd’hui située en Biélorussie.

Sur les 4 800 habitants, plus de la moitié sont juifs. Installés depuis trois siècles, ils fréquentent une yeshiva, école talmudique considérée comme l’une des plus renommées d’Europe de l’Est.

La Mirer Yeshiva, dirigée par le rabbin Chaim Leib Shmuelevitz, compte plusieurs centaines d’étudiants, appelés bahourim en hébreu. Certains viennent des États-Unis, d’Australie, du Royaume-Uni ou de France. Ils se consacrent à l’étude des textes et des commentaires de la pensée religieuse juive, dispensée par d’éminents professeurs, souvent porteurs du titre honorifique de Rav.

Très vite, l’occupation soviétique devient pesante. Le judaïsme religieux est suspect aux yeux des nouvelles autorités politiques, qui lui reprochent à la fois son « nationalisme bourgeois » et son « cosmopolitisme ». Une double indignité qui ne pardonne pas.

Craignant que la yeshiva ne soit bientôt fermée et ses étudiants arrêtés, ses dirigeants décident de transférer l’établissement en Lituanie voisine, encore indépendante. Il s’installe successivement à Vilna, puis à Kėdainiai.

Mauvais calcul : le 15 juin 1940, l’Union soviétique s’empare de la Lituanie. Le piège est en train de se refermer. Il faut impérativement quitter le pays si l’école veut continuer à vivre.

Mais pour aller où, et comment ?

Un monde qui ferme ses portes

La guerre embrase l’Europe. Tous les pays ferment leurs portes aux étrangers, quand ils ne suspectent pas d’espionnage ceux qui vivent déjà sur leur sol et ne les enferment pas dans des camps.

En France, des milliers de réfugiés politiques espagnols ou allemands, souvent juifs, se retrouvent ainsi emprisonnés avant d’être livrés aux nazis par le gouvernement de Vichy.

Les États-Unis ne font guère mieux. Ce pays rêvé, qui abrite déjà une forte communauté juive, refuse de tenir sa promesse d’accorder cinq mille visas aux rabbins et aux étudiants des yeshivot d’Europe centrale. Les portes se referment à double tour. Les États d’Amérique latine pratiquent une politique assez semblable.

Reste la Palestine. Mais, outre que la yeshiva de Mir est hostile à l’idéologie sioniste, les autorités britanniques viennent encore de restreindre les conditions d’accès au territoire.

Or, si l’on veut organiser un départ, il faut que l’école tout entière puisse se déplacer : professeurs, étudiants et proches, soit plus d’une centaine de personnes. Impossible, en effet, d’organiser des voyages individuels.

Autre difficulté : à l’exception de quelques rabbins, personne ne possède de passeport permettant de quitter le pays. Quant à l’ambassade polonaise en Lituanie, installée à Kovno, elle a fermé ses portes.

La situation semble bloquée. L’équipe de la yeshiva se lance néanmoins avec détermination à la recherche de contacts à l’étranger, quel que soit le pays de destination.

Cette obstination est bientôt récompensée.

L’ami américain : Abraham Kalmanowitz

Aux États-Unis vient de se réfugier Abraham, dit Avrom, Kalmanowitz, un rabbin qui a dirigé l’enseignement de la yeshiva en 1926 et continue à suivre de très près ses activités.

Naturalisé américain, cet homme décidé et influent siège à la direction du Vaad Ha-Hatzalah, le « Comité de sauvetage », un organisme caritatif fondé à New York en 1939 par l’Union des rabbins orthodoxes des États-Unis et du Canada (Union of Orthodox Rabbis).

Contacté par les responsables de la yeshiva, Kalmanowitz collecte aussitôt des fonds. Il se procure ensuite, à prix d’or, des passeports auprès de l’ambassade polonaise à New York et de divers consulats. Il les fait parvenir à Kėdainiai par des voies détournées dont il a le secret.

Il envoie également des dollars pour financer le voyage, y compris les indispensables pots-de-vin.

Au même moment se présente une autre chance.

Deux diplomates de bonne volonté

À Kovno, deux consuls ont pris conscience des souffrances des Juifs et sont déjà intervenus pour leur venir en aide, à l’insu de leurs gouvernements.

Le premier, Jan Zwartendijk, consul honoraire des Pays-Bas à Kovno, accepte de procurer des visas pour la seule destination qu’il ait le droit de proposer : Curaçao, territoire alors sous domination néerlandaise.

Voilà qui permettrait déjà de quitter la Lituanie. Mais il faut ensuite passer par le Japon et obtenir un visa de transit pour ce pays.

Seconde chance : Zwartendijk est en contact avec Chiune Sugihara, consul japonais à Kaunas, qui vient lui aussi en aide à ceux qui cherchent à fuir. Il agit également sans l’accord de sa hiérarchie.

Sugihara délivre aux membres de la yeshiva des visas de transit pour le Japon. Ceux-ci leur permettront de traverser l’Union soviétique, qui a signé un pacte de neutralité avec le Japon, puis d’atteindre Vladivostok pour embarquer à destination de Shanghai, alors sous contrôle japonais.

C’est la seule « fenêtre historique » ouverte, mais elle risque de se refermer en quelques semaines.

Il faut donc faire vite. Des membres de la yeshiva, aidés par l’épouse du consul, travaillent jour et nuit à la confection des visas. Ils ne s’occupent pas seulement de leurs camarades, mais également de nombreux autres réfugiés.

Les documents devant être recopiés à la main, un par un, les jeunes gens, qui ne connaissent pas le japonais, finissent par reproduire les caractères toujours à peu près de la même manière, parfois même à l’envers.

Pourtant, les autorités soviétiques finissent par leur accorder les autorisations nécessaires pour quitter le territoire, sans doute rendues moins regardantes par quelques subsides judicieusement distribués.

À Vilna, devant le petit musée de la Maison verte, un monument commémore aujourd’hui Chiune Sugihara. Celui-ci sera reconnu Juste parmi les nations par l’État d’Israël, tout comme Jan Zwartendijk.

Le périple : à travers la Sibérie jusqu’au Japon

À l’automne 1940, étudiants, maîtres et accompagnateurs, environ 300 personnes au total, prennent la route. Répartis en groupes de 40 à 50, ils traversent successivement l’Union soviétique à bord du Transsibérien, en direction de Vladivostok.

Le voyage, de Minsk à Moscou puis à travers la Sibérie, est long et éprouvant.

Lors d’une étape, quinze étudiants sont arrêtés par la police soviétique sous des prétextes administratifs vagues. Mais, une nouvelle fois, les dollars de Kalmanowitz font merveille et permettent leur libération.

En mars 1941, les voyageurs embarquent enfin à Vladivostok sur un petit navire, l’Amakusa Maru, à destination de Kobe, au Japon. Ils y débarquent sans encombre.

Kobe : un accueil chaleureux

La communauté juive séfarade locale, originaire de Bagdad, accueille les réfugiés à bras ouverts et met une synagogue à leur disposition.

Les membres de la yeshiva découvrent un monde où l’antisémitisme semble absent, malgré les efforts de propagande antisémite déployés par des représentants de l’Allemagne nazie.

Leur installation est facilitée par un intellectuel japonais hébraïsant, Seyu, également connu sous le nom de Setsuzō Kotsuji. Il joue un rôle déterminant dans l’accueil et la protection des réfugiés juifs au Japon. Il se convertira par la suite au judaïsme.

Kotsuji devient un intermédiaire essentiel entre les réfugiés juifs, notamment ceux de la yeshiva de Mir, et les autorités japonaises. Il les conseille, les aide à se loger et à organiser leur vie religieuse.

Il facilite notamment l’approvisionnement en matsot, le pain azyme indispensable à la célébration de Pessa’h, ainsi qu’en vin pour les fêtes, qu’il fait parvenir de Los Angeles.

Entre l’été 1940 et septembre 1941, il traite le cas d’environ 4 600 réfugiés juifs arrivés dans la ville, pour la plupart détenteurs de visas de transit délivrés par Chiune Sugihara à Kaunas.

Il obtient également du gouverneur de l’île la prolongation de plusieurs milliers de visas, sauvant ainsi nombre de réfugiés de la déportation.

Mais les autorités japonaises se montrent bientôt de plus en plus réticentes face à l’accumulation des réfugiés. Elles demandent aux membres de la yeshiva de quitter le Japon pour Shanghai, en Chine, ville alors occupée par les forces japonaises.

Les visas obtenus grâce à Sugihara ne sont en effet que des visas de transit, et non des titres de séjour durables.

Shanghai : un refuge pour les Juifs d’Europe

Dans cette grande ville internationale, les étudiants découvrent une vaste communauté juive.

Fondée environ un siècle plus tôt par des marchands venus d’Inde, une première communauté préserve des traditions issues du judaïsme irakien. À ses côtés vit une communauté ashkénaze plus récente, constituée notamment d’anciens prisonniers de guerre restés sur place après la guerre russo-japonaise, ainsi que de Juifs ayant fui les pogroms de Russie et d’Ukraine.

Depuis les années 1930, Shanghai joue également un rôle précieux de refuge pour les Juifs fuyant l’Allemagne nazie et l’Autriche.

En 1941, la ville accueille déjà plus de 17 000 réfugiés juifs allemands et autrichiens. Elle en comptera bientôt plus de 30 000, formant ainsi la plus grande communauté juive d’Extrême-Orient.

La yeshiva décide de s’installer dans la colonie internationale, dont les concessions échappent encore à l’occupation japonaise. Le rabbin Meir Ashkenazi, chef spirituel des réfugiés juifs de la ville, lui propose d’utiliser la synagogue Beit Aharon, construite en 1920.

Les cours et les activités religieuses reprennent.

Le 7 décembre 1941, alors que les responsables de la yeshiva entreprennent des démarches pour obtenir des visas d’entrée aux États-Unis, le Japon attaque Pearl Harbor, entraînant les États-Unis dans la guerre.

Dès lors, la vie des réfugiés devient plus difficile et leurs conditions d’existence plus précaires, même si le traitement qui leur est réservé demeure relativement clément.

Le ghetto de Shanghai : la précarité sans renoncer à l’étude

En 1943, les autorités japonaises décident l’enfermement administratif des nouveaux « apatrides », notamment des Juifs arrivés de Pologne après 1941. Ils sont regroupés dans le secteur de Hongkou, souvent appelé, par abus de langage, le « ghetto de Shanghai ».

Les étudiants de la yeshiva y occupent des logements insalubres et vivent dans une insécurité sanitaire constante.

Plusieurs rapports du Joint Distribution Committee attestent de cas de malnutrition et de maladies récurrentes. Les réfugiés subissent également des restrictions de déplacement, une forte promiscuité et des pénuries. Leur survie dépend en partie de l’aide humanitaire extérieure.

Ces conditions ne diminuent pourtant ni leur ardeur ni leur soif de connaissances.

La yeshiva dispense un enseignement structuré et quotidien. Ses membres fabriquent leurs propres presses à imprimer et publient 38 000 livres, dont les exemplaires du Talmud qui leur manquaient.

Cette activité éditoriale est rendue possible grâce à un financement venu des États-Unis, obtenu par l’infatigable rabbin Kalmanowitz auprès du secrétaire américain au Trésor, Henry Morgenthau Jr.

La vie intellectuelle et religieuse se poursuit donc au cœur même de la précarité.

Le plan Meisinger : un projet d’assassinat à Roch Hachana

La menace nazie demeure cependant.

En juin 1942, l’Allemagne envoie au Japon le colonel Meisinger, représentant en chef de la Gestapo. Celui-ci propose aux autorités japonaises son plan pour « résoudre la question juive à Shanghai ».

Le projet a le mérite de la simplicité : assassiner en septembre tous les Juifs de la ville, pendant la fête de Roch Hachana, le Nouvel An juif.

Réunis en famille pour célébrer la fête, ils constitueraient des proies particulièrement faciles.

Mais, pour des raisons qui restent insuffisamment éclaircies, les Japonais se montrent réticents. Le plan Meisinger n’est finalement pas exécuté.

Hongkou : reconstruire malgré la guerre

Malgré d’énormes difficultés économiques, matérielles et psychologiques, la communauté juive contribue activement à la reconstruction du secteur de Hongkou où elle est assignée.

Des dizaines de rues sont en ruines. Les habitants utilisent les débris pour ériger de nouveaux bâtiments et redonner vie au quartier.

Peu à peu, Hongkou prend l’allure d’une petite ville allemande ou autrichienne. Des centaines de commerces fonctionnent de nouveau et, bien évidemment, des cafés viennois ouvrent leurs portes.

Cette reconstruction témoigne de la volonté des réfugiés de retrouver une vie collective, de préserver leurs habitudes et de continuer à vivre malgré les restrictions et les menaces.

Le retour : de Shanghai à New York et Jérusalem

À la fin de la guerre, Kalmanowitz obtient les visas et le financement nécessaires au retour des étudiants et du personnel de Mir.

Les départs s’organisent par petits contingents successifs, à bord de navires à destination de San Francisco. Kalmanowitz accueille lui-même les arrivants à leur descente du bateau, puis les accompagne en train jusqu’à New York.

Le dernier réfugié de Mir ne quittera Shanghai qu’en 1948.

À New York, les survivants retrouvent une yeshiva en plein fonctionnement. De jeunes Américains, attirés par cette école, viennent désormais y étudier. L’établissement devient bientôt une institution de premier plan.

Les étudiants se répartissent entre deux établissements : celui de Brooklyn et celui qui s’est constitué à Jérusalem.

Aujourd’hui, la Yeshiva Mir de Jérusalem est la plus grande du monde. Elle accueille environ 6 000 étudiants venus de nombreux pays.

L’école qui avait dû fuir la guerre à travers la Sibérie, le Japon et la Chine a ainsi non seulement survécu à la Shoah, mais également poursuivi son développement.

Son histoire témoigne de la force de la solidarité, de l’ingéniosité de ceux qui refusèrent de renoncer et de la détermination d’une communauté à préserver son enseignement et son héritage, jusque dans les circonstances les plus tragiques.

Animation réalisée par Gabiel et Aaron Uzzan père et fils
A la mémoire de leur grand-père et arrière grand-père Ephraim Alfred Douieb

Sources

Encyclopédies et musées

United States Holocaust Memorial Museum (USHMM), Holocaust Encyclopedia : notices « Mir Yeshiva » et « Polish Jewish Refugees in the Shanghai Ghetto, 1941–1945 ».

Museum of Jewish Heritage, New York, The Journey of the Mirrer Yeshiva.

The Jewish Community of China, From Poland to Shanghai.

JewishGen KehilaLinks, notice « Mir Yeshiva » consacrée à Shanghai.

Bibliographie

Samuel Iwry, To Wear the Dust of War: From Bialystok to Shanghai to the Promised Land, New York, Palgrave Macmillan, 2004. Récit d’un témoin.

Kathryn Hellerstein et Song Lihong (dir.), China and Ashkenazic Jewry: Transcultural Encounters, Berlin/Boston, De Gruyter, 2022. L’ouvrage insiste notamment sur l’activité éditoriale de la yeshiva à Shanghai.

Hillel Levine, In Search of Sugihara: The Elusive Japanese Diplomat Who Risked His Life to Rescue 10,000 Jews from the Holocaust, New York, Free Press, 1996.

Marvin Tokayer et Mary Swartz, The Fugu Plan: The Untold Story of the Japanese and the Jews During World War II, New York, Paddington Press, 1979.

Articles et textes en ligne

National Library of Israel, blog : From Belarus to Shanghai: The Mir Yeshiva’s Journey of Survival.

Sainsbury Institute for the Study of Japanese Arts and Cultures, Jews in Japan during the Asia Pacific War (1941).

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