Proust antijuif de Alessandro Piperno

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                                  Proust antijuif de Alessandro Piperno

pipernoproust.jpgProust antijuif
Auteur : Alessandro Piperno
Traducteur : Fanchita Gonzales Batlle
Éditeur : Liana Levi
Prix : 18 €
Parution : octobre 2007

 
Cette étude sur Proust de ce professeur de Littérature française à l'Università de Tor Vergata à Rome qui est présenté par son éditeur comme " l'enfant prodige de la littérature italienne " peut être abordée sous deux angles différents. D'un côté une étude rigoureuse sur le judaïsme, ou plutôt l'antijudaïsme de Proust, présent dans la Recherche du Temps Perdu, dans l'esprit qui anime ce monument de la Littérature moderne et dans ses personnages, personnages dont l'antijudaïsme est analysé avec finesse et exhaustivité. Piperno signale avec justesse comment Swann vieillissant acquiert des traits juifs, c'est à dire quelque part, comment la question qu'il cherchait à chasser par la porte, son judaïsme, revient par la fenêtre. Pour utiliser une formule psychanalytique, on pourrait dire, sous la forme du " retour du refoulé ", pourvu qu'il y ait ici refoulement, ce qui n'est pas sûr.
Piperno fait de Proust un personnage hybride, parce qu'il est né de père catholique et de mère juive, comme Montaigne, comme Umberto Saba, et comme l'auteur lui-même.

Il en dégage une figure, l'Hybride, qui se situerait en exclusion de l'ordre social et littéraire auquel il aspire, et qui donnerait un style même d'écriture qui permettrait de traiter cette contradiction. Il n'est pas sûr que l'antijudaïsme de Proust corresponde à une contradiction, mais plutôt à une problématique qui concerne le judaïsme lui-même, le " nom juif ", comme le dit Jean-Claude Milner dans un ouvrage* qui permet d'éclairer beaucoup des points concernés par la thèse de Piperno. Milner différencie une exclusion sociale d'une exclusion politique à laquelle étaient soumis les juifs de France et d'Allemagne depuis le XVIIIème. siècle. Là où les juifs d'Allemagne étaient exclus socialement et politiquement, l'émancipation avait accordé aux " français israélites " des droits politiques, notamment le statut de citoyen et le droit de vote ainsi que l'accès aux institutions de l'Etat (l'armée, le pouvoir législatif et exécutif, l'université), sans qu'il leur soit accordé des bénéfices sociaux. Ils restent marginalisés, exclus, voire même stigmatisés en tant que juifs, sauf exception, exception déterminée par le talent, comme c'est le cas pour Proust, ou par l'argent. Ce caractère d'exceptionnalité, qui permet au juif de s'éloigner de son nom de juif et d'accéder au statut du quelconque ne résout pas la contradiction interne, irréductible du juif qui même lorsqu'il accède, comme c'est le cas de Proust au statut de quelconque et qui continue à vivre sa part juive comme une marque indélébile, qui est déterminée par la marque de ce nom que lui donne un être, et non pas par le mélange de deux conditions différentes comme le pose l'auteur.

Si Proust est ainsi antijuif il l'est à la manière que le sont beaucoup d'autres qui se débattent avec ce stigmate, avec ce nom de juif qui leur donne un être là où l'expérience littéraire les confronte plutôt à une expérience de manque-à-être. Voici donc la contradiction interne qui fait que le juif de talent, même lorsqu'il est reconnu comme étant un auteur " français ", s'inscrivant dans une lignée et accédant par là au " pour tous ", " pour tous les auteurs français " garde quand-même en lui une part qui ne se soumet pas à cet universel, qui même objecte à celui-ci et qui est déterminée par sa judaïté. Il s'agit là d'une exception interne, à l'intérieur même du sujet, qui le divise et qui détermine une part insoumise à cet ordre universel, et non pas un caractère d'exception lié à son origine hybride comme le situe l'auteur.

Le mimétisme, trait juif par excellence selon l'auteur et dont il fait de Proust le " prince ", n'est pas aussi justement la conséquence du paradoxe et l'habit que le juif doit porter, pour se faire reconnaître dans son talent et ainsi être admis socialement autrement que comme juif ? Mais quoi de plus juif, finalement, que ce paradoxe ? Le problème du juif est justement de faire avec ce nom, qu'il porte et qui relève de l'impossible. François Regnault, dans un petit essai très éclairant sur ces questions**, dit même qu'il relève du Réel, au sens que Jacques Lacan donne à ce terme, c'est à dire de l'impossible à symboliser. L'abord de François Regnault est très radical car il fait du juif, de sa judaïté, le problème de l'Occident : non pas un problème à un moment donné de l'histoire, dans une aire géographique particulière, comme le sont d'autres figures victimes du racisme et la discrimination, comme les noirs, les arabes, les homosexuels, mais un problème de structure de l'Occident, d'où le titre de l'ouvrage qui fait du judaïsme, même pour les juifs eux-mêmes, un objet a, au sens que Lacan donne à ce terme. Regnault définit ce rapport que l'Occident entretient avec le juif, " d'implication réciproque, d'exclusion et d'inclusion ", en suivant Lacan et sa formalisation mathématique du rapport du sujet à l'objet. Proust en tant que " juif de talent ", comme dirait Milner, est directement concerné par ce problème.

Les deux derniers chapitres de l'ouvrage où l'auteur situe la Recherche… dans le contexte du nihilisme moderne où la vie de l'auteur se confond avec l'œuvre, où son Moi apparaît éclaté dans l'œuvre, étant à la fois lui-même et pas lui-même, car ce qui se perd dans l'écriture moderne est justement le " soi-même ", sont les plus intéressants. Toute la littérature moderne et actuelle est traversée par ce paradoxe : citons pour preuve Philippe Sollers, qui présente ses " mémoires " sous le titre d'un " Vrai roman ", répondant ainsi à ceux qui lui reprochent de n'en avoir jamais écrit un…Piperno finit ainsi par faire de ce trait hybride un caractère propre de la littérature de Proust, alors que ce n'est là qu'un trait général de la littérature actuelle. Proust en est seulement le pionnier. Citons Piperno : " le seul moyen que Proust a trouvé pour décrire cette contradiction est justement cette écriture hybride qui s'en remet à l'intermittence de l'être " (p. 199): cette belle idée pourrait en fait être appliquée à une bonne partie de la Littérature du XXème siècle, notamment en ce qui concerne " l'intermittence de l'être ", son caractère contingent.

A la fin du XIXe siècle, forte des valeurs défendues par la Révolution française, une large part de la bourgeoisie israélite croit aux valeurs de l'intégration. Mettre en sourdine sa propre culture permettrait de se fondre dans la masse et peut-être même d'accéder au monde clos des salons parisiens. Marcel Proust ne fait pas exception à cette vision. L'affaire Dreyfus le mettra face à ses contradictions et pointera l'antisémitisme d'une société résolue à conserver ses préjugés. Dans ce brillant essai, Alessandro Piperno nous offre une traversée de ce moment de vérité, annonciateur des drames du génocide juif, où les israélites redeviendront - pour les autres et pour eux-mêmes - des Juifs.
Alessandro Piperno est né à Rome, en 1972, d'une famille mixte, père juif et mère catholique, à l'inverse de Proust. A travers ce dernier, il découvre la littérature française qu'il enseigne aujourd'hui à l'université de Tor Vergata à Rome. Son parcours d'écrivain commence en 2000 avec cet essai, et se poursuit en 2005 lorsqu'il publie Avec /es pires intentions, qui fait de lui l'enfant prodige de la littérature italienne.

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