Helen Epstein, Un athlète juif dans la tourmente

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pstein-juif-tourmente.jpgArticle paru dans "Aventure  litteraire"

Stéréotype du Juif intellectuel pragois, Franz Kafka, solitaire, névrosé, inhibé sexuellement, raffolait de randonnées à pied, de bains de soleil naturistes et de baignades dans la Vltva – plus à l’aise avec son esprit qu’avec son corps. En revanche, la figure de l’athlète juif est contre-intuitive, elle fait mentir les stéréotypes antisémites, bien que celui de Kafka persista longtemps dans la conscience collective non-juive et juive!

Pendant presque deux décennies, avant que l’occupation nazie n’interrompe sa carrière, Kurt Epstein, père de l’auteur, participa, avec bien d’autres compatriotes, à des centaines d’épreuves nationales et représenta la Tchécoslovaquie dans plus de cinquante compétitions internationales et à deux Jeux olympiques. La mémoire de cette génération d’athlètes juifs tchèques – hommes et femmes – est en grande partie perdue. La plupart de ses membres ont été assassinés pendant la Shoah et ils n’ont laissé que peu de traces.

Les 1ers Jeux Olympiques modernes (Athènes, 1896) où plusieurs participants juifs avaient remporté des médailles, avaient dû alimenter les conversations. Les 2èmes, en 1900 à Paris, avaient amené 19 femmes juives…À cette époque, sans télé ni radio, les Olympiades élevaient ces athlètes au rang de héros. On a prouvé qu’une communauté juive musclée et sportive avait existé dans l’Antiquité, et qu’elle avait été détruite au fil des siècles, rappelle l’auteur.

Kurt Epstein mesure 1,80 m, a de larges épaules, les bras longs et les hanches étroites d’un nageur. Tôt, il voit bien que toute activité sportive est une preuve que les Juifs sont aussi forts et athlétiques que n’importe qui…Mieux : La natation est le meilleur sport pour les Juifs parce qu’on n’avait pas tant besoin de force physique que de volonté et d’endurance, dira-t-il bien plus tard à un journaliste new-yorkais ! Le lieu suprême où Kurt Epstein rêve alors de marquer, c’est aux Jeux de Berlin de 1936. Il a 32 ans, âge avancé pour un nageur, mais acceptable pour un joueur de water-polo. Les campagnes de boycott se répandent. Cinq Juifs sont désignés pour concourir à Berlin dans l’équipe tchécoslovaque de water-polo, dont Kurt. Il est le seul qui décide de passer outre l’ordre de boycott juif, et l’un des 3963 sportifs des 49 pays qui prennent part aux Olympiades nazies. Son équipe ne remporte pas de médaille. Mais plus tard, il répondra au même journaliste, qu’il n’a eu aucun regret, pensant que le sport était au-dessus de la politique. Il évoquera alors le triomphe noir américain comme il appela toujours Jesse Owens, l’homme qui avait défié les notions aryennes de supériorité raciale en remportant 4 médailles !

1938. Lieutenant de réserve de l’armée tchécoslovaque, Kurt Epstein est d’abord déporté à Terezin puis à Auschwitz et dans un camp de travail appelé Frydlant. Là, il donne des petites conférences sur…l’idéal olympique. Rentré à Prague après la guerre, il est élu au Comité olympique tchécoslovaque. Mais de sa fenêtre, en février 1948, place Wenceslas, il assiste au coup d’État communiste. Kurt pense qu’il n’en survivra pas et se jure de partir à temps, en maillot de bains s’il le fallait !

Il arriva à New York l’été 1948. Ne trouvant pas d’emploi stable, il devint coupeur dans une usine de vêtements du quartier de la confection de NY. Il fut élu trésorier d’un groupement d’expatriés, l’Association des sportifs tchécoslovaques exilés en Occident. Chaque semaine, il prenait le métro jusqu’à un hôtel de Brooklyn où il nageait deux à trois kilomètres puis se faisait masser – d’une régularité religieuse dans ses exercices.

Mon père apprit à ses trois enfants à nager, plonger, patiner et jouer à tous les jeux de balle et de ballon, raconte Helen Estein. Kurt correspondit avec un réseau d’athlètes en exil, juifs et non juifs, éparpillés en Australie, Israël et Europe. Il resta en contact avec les rescapés de la communauté juive de Roudnice où il était né en 1904, à 50 kms au Nord-Ouest de Prague, dont le rabbin de son enfance. À ses funérailles, à New York, comme il l’avait demandé, l’hymne national tchèque fut joué. Il descendait d’une lignée de Juifs traditionnels de Bohême, tanneurs de métier depuis plus de quatre siècles.
                                                                                   
Helen Epstein, Un athlète juif dans la tourmente, éd. La Cause des Livres, 2011. 54 pages. 12,50 euros.

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